Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 26 sur 82

Pages du PDF

Atteindre l'excellence

8. Procéder par tâtonnements

marche, comment les décisions sont-elles prises, comment les membres

d’un groupe interagissent les uns avec les autres ? En acquérant une

connaissance intégrale de cette façon, on a une perception meilleure de la

réalité, et un pouvoir renforcé pour la modifier.

 

8. Procéder par tâtonnements

 

Paul Graham (né en 1964) grandit dans un faubourg de Pittsburgh

(Pennsylvanie) au début des années 1970. Il était fasciné par les ordinateurs

qu’il voyait à la télévision et au cinéma : des cerveaux électroniques aux

possibilités infinies. Il avait l’impression que, dans un avenir proche, on

pourrait parler à son ordinateur et qu’il ferait tout ce qu’on veut.

Au lycée, il fut admis à participer à un programme d’excellence où

chaque élève avait la possibilité de travailler sur un projet créatif de son

choix. Graham choisit comme sujet l’ordinateur de son lycée, un ordinateur

IBM utilisé pour imprimer les bulletins de notes et les horaires des cours.

C’était la première fois qu’il avait accès à un ordinateur ; c’était un engin

primitif programmable par cartes perforées, mais il avait quelque chose de

magique : c’était une fenêtre ouverte sur l’avenir.

Les années suivantes, il apprit tout seul à programmer en étudiant les

quelques livres disponibles sur le sujet et en procédant par tâtonnements.

Comme lorsque l’on peint sur une toile, il pouvait voir immédiatement les

résultats de ce qu’il avait fait : si sa programmation était correcte, le résultat

lui donnait une certaine satisfaction esthétique. Cette façon d’apprendre de

ses erreurs était immensément gratifiante. Il pouvait en effet découvrir par

lui-même, sans être obligé de suivre niaisement ses prédécesseurs. (C’est l’essence même du piratage informatique.) Et au fur et à mesure qu’il

progressait en programmation, ses résultats s’amélioraient.

Il décida de pousser plus loin ses études et opta pour l’université

Cornell qui, à l’époque, avait une des meilleures facultés d’informatique

des États-Unis. Là, il reçut enfin une formation structurée sur les bases de la

programmation, et se débarrassa des mauvaises habitudes inhérentes à

l’apprentissage autodidacte. Il fut intrigué par un domaine de pointe :

l’intelligence artificielle, le secret pour concevoir le genre d’ordinateur dont

il avait rêvé étant enfant. Pour être à l’avant-garde de cette nouvelle

discipline, il posa sa candidature pour un troisième cycle d’informatique à

l’université de Harvard, et il fut accepté.

À Harvard, Graham découvrit qu’il n’était pas fait pour le monde

universitaire. Il détestait publier des articles de recherche. La façon dont on

programmait à l’université excluait le côté ludique de la recherche par

tâtonnement. Il était un pirate né, il aimait se rendre compte par lui-même.

Il se découvrit un émule en la personne de Robert Morris, un camarade de

Harvard ; ensemble, ils se mirent à explorer les arcanes d’un nouveau

langage de programmation, Lisp. Celui-ci leur paraissait avoir un potentiel

de puissance et de souplesse sans précédent. En comprenant Lisp, on

comprenait quelque chose d’essentiel en programmation. C’était un langage

convenant aux pirates de haut niveau, conçu expressément pour

l’investigation et la découverte.

Déçu par la faculté d’informatique de Harvard, Graham décida de

concevoir son propre programme de troisième cycle : il choisit de suivre

tout un éventail de cours et de découvrir par lui-même ceux qui

l’intéressaient le plus. À sa grande surprise, il se trouva un intérêt pour

l’art : la peinture, en particulier, et l’histoire de l’art. Cela voulait dire qu’il

se devait d’aller dans le sens de ses intérêts et de voir où cela le conduirait. Une fois achevé son doctorat d’informatique à Harvard, il fit des études

d’art d’abord à la Rhodes Island School of Design, puis se perfectionna en

peinture à l’Académie de Florence, en Italie. Il rentra aux États-Unis sans

un sou, mais décidé à tenter sa chance en qualité de peintre. Il financerait

cette activité en travaillant de façon sporadique comme consultant en

programmation.

Avec le temps, il eut l’occasion de réfléchir sur le cours de sa vie. Les

artistes de la Renaissance passaient par une phase bien définie

d’apprentissage, mais que pouvait-il dire sur sa propre formation ? Elle

semblait n’avoir ni queue ni tête. Il avait en quelque sorte avancé à

l’aveuglette comme au lycée, en réunissant des pièces et des morceaux et en

progressant par tâtonnements : il faisait les choses d’abord et voyait ensuite

si ça marchait. En bâtissant sa vie à coup d’improvisations, il avait appris ce

qu’il voulait fuir : le monde universitaire, les grandes entreprises et le

milieu politique. Ce qu’il aimait, c’était faire des choses. Et ce qui comptait

vraiment pour lui, c’est que cela lui ouvre des possibilités, qu’il puisse

changer de direction selon ce que la vie lui présentait. Bref, il s’était soumis

à un apprentissage faute de mieux.

Un après-midi de 1995, il entendit à la radio une émission sur

Netscape : cette entreprise s’imaginait un avenir radieux et envisageait

qu’un jour, la plupart des entreprises vendraient leurs produits sur Internet,

dans les pas de Netscape. Comme son compte en banque était de nouveau à

sec et qu’il abhorrait la perspective de redevenir consultant, il recruta son

vieil ami, le pirate Robert Morris, pour écrire un logiciel de gestion

d’entreprises en ligne. L’idée de Graham était d’écrire un programme qui

tournerait directement sur le serveur Internet, sans que l’on ait besoin de le

télécharger. Personne n’avait eu cette idée avant lui. Cette application serait

écrite en Lisp, pour la vitesse avec laquelle ce langage permettait d’apporter des changements. Ils appelèrent leur site Viaweb. Il était le premier de son

espèce, le pionnier du commerce en ligne. Trois ans plus tard, ils le

revendirent à Yahoo ! pour 45 millions de dollars.

Les années suivantes, Graham continua à travailler comme lorsqu’il

avait entre vingt et trente ans, au gré de ses intérêts et de ses compétences

sur tous les domaines de recherches semblant offrir des opportunités. En

2005, il donna une conférence à Harvard sur son expérience à Viaweb. Les

étudiants, passionnés par ses conseils, le supplièrent de démarrer avec eux

un cabinet de conseil. Le projet le séduisit et il créa Y Combinator, un

système d’apprentissage pour jeunes entrepreneurs dans des domaines de

haute technologie : sa société prenait une part dans chaque start-up qui

réussissait son démarrage. Il améliora son système au fil des ans, à la

lumière de son expérience. En fin de compte, Y Combinator constitua le

piratage suprême, un succès qu’il décrocha par hasard et améliora grâce à sa

méthode favorite : le tâtonnement. Cette entreprise vaut aujourd’hui près de

500 millions de dollars.

 

Chaque époque sécrète un modèle d’apprentissage convenant aux règles de

production du moment. Au Moyen Âge, à la naissance du capitalisme

moderne, apparut le besoin de contrôle de qualité ; on inventa le premier

système d’apprentissage, avec des règles très rigides. À la Révolution

industrielle, ce modèle d’apprentissage devint en grande partie obsolète,

mais l’idée qui l’avait animé survécut chez un certain nombre

d’autodidactes qui créaient des domaines nouveaux, tel Darwin en biologie.

Cela convenait à l’individualisme caractéristique de l’époque. Nous

sommes à présent à l’ère de l’informatique, qui domine la quasi-totalité des aspects de la vie économique. Cette nouvelle réalité peut influencer de bien

des façons le concept d’apprentissage, mais c’est la façon dont les pirates

approchent la programmation qui a, en ce moment, le potentiel le plus

prometteur.

Ce nouveau modèle est ainsi fait : on s’attache à acquérir autant de

compétences que possible, mais seulement dans les secteurs les plus

intéressants, en fonction des circonstances. Comme tout pirate, on s’attache

à rester autodidacte et à ne produire que des résultats de la plus haute

qualité. On évite le piège qui consiste à suivre l’exemple de quiconque. On

ignore où l’on va, mais on profite au maximum des résultats acquis et de

l’ensemble des connaissances à disposition. On élimine les types de travail

que l’on veut éviter à tout prix. On procède par tâtonnements, de vingt à

trente ans. On programme soi-même cet apprentissage pluridisciplinaire, en

ne se donnant pour contrainte que la curiosité intellectuelle.

On ne papillonne pas par peur de l’engagement, mais par désir

d’étendre ses compétences et ses opportunités. Car une fois que l’on est prêt

à se consacrer à un projet, les idées et les opportunités se présentent

inévitablement. Quand cela se produit, toutes les compétences accumulées

s’avèrent des plus précieuses. On devient capable de combiner tous ces

éléments de façon magistrale, unique et convenant à sa personnalité. On

travaille dans un lieu ou sur une idée pendant plusieurs années, accumulant

en chemin davantage de compétences, puis on oblique le moment venu vers

un domaine légèrement différent. Dans ce nouvel âge, ceux qui suivent un

cursus rigide pendant leur jeunesse finissent dans un cul-de-sac à quarante

ans, ou sombrent dans un ennui mortel. Si en revanche, on suit à partir de

vingt ans un apprentissage pluridisciplinaire, on élargit son potentiel en

prenant de l’âge.