Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 64 sur 82

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Atteindre l'excellence

6. Le haut de gamme

Comme Martha Graham, ne confondez pas la nouveauté avec une

spontanéité échevelée. Rien n’apparaît plus rapidement répétitif et lassant

que l’expression libre, quand elle n’est pas fondée sur la réalité et la

discipline. Apportez à votre idée nouvelle toute la connaissance que vous

avez de votre domaine, mais avec l’intention de nager à contre-courant,

comme Martha le fit avec la méthode Denishawn. En somme, faites-vous de

la place dans un milieu culturel saturé en vous donnant le champ libre pour

implanter quelque chose de neuf. Les gens ont un besoin désespéré de

nouveauté, pour exprimer l’esprit du temps de façon originale. En créant

quelque chose de nouveau, vous vous créez un auditoire nouveau et vous

prenez le pouvoir.

 

6. Le haut de gamme

 

Yoki Matsuoka (voir chapitre I, pages 43-45) eut toujours le sentiment

qu’elle était différente des autres. Non par sa tenue ou sa présentation mais

par ses centres d’intérêt. Être adolescente au Japon au début des années

1980, c’était se spécialiser dans un domaine susceptible de déboucher sur

un emploi. Mais au fur et à mesure qu’elle grandissait, ses centres d’intérêt

ne faisaient que s’élargir. Elle était passionnée de physique et de

mathématique, mais la biologie et la physiologie l’attiraient aussi. C’était

également une athlète de talent qui serait devenue joueuse de tennis

professionnelle, si une blessure n’avait mis fin à cet espoir. Enfin, elle

adorait travailler de ses mains et bricoler des machines.

Elle s’inscrivit à l’université de Californie à Berkeley. À son grand

soulagement, elle dénicha une filière qui semblait satisfaire son appétit

vorace pour des intérêts très variés : le domaine relativement nouveau de la

robotique. À la fin de son premier cycle, désirant approfondir le sujet, elle choisit de faire un master en robotique au MIT. Au sein de cette faculté, elle

devait participer à la conception d’un robot de grande dimension : elle opta

pour la conception de la main. Elle avait toujours été fascinée par la

complexité et la force de la main de l’homme et, en appliquant à ce projet

son intérêt pour les mathématiques, la physiologie et la construction

mécanique, elle crut avoir trouvé son créneau.

Quand elle se mit au travail sur sa main robotisée, elle nota de nouveau

à quel point sa façon de réfléchir était différente de celle des autres

étudiants. Ceux-ci étaient surtout des hommes et ils avaient tendance à tout

ramener à des problèmes d’ingénierie. Comment donner à un robot autant

de capacités mécaniques que possible, afin qu’il puisse bouger et agir d’une

façon raisonnablement humaine ? Ils considéraient leur robot comme une

machine parmi tant d’autres. Pour le construire, il fallait résoudre une série

de problèmes techniques et créer une espèce d’ordinateur doté de

mouvement, capable d’imiter certains processus élémentaires de pensée.

Yoki Matsuoka avait une approche radicalement différente. Elle

voulait créer quelque chose qui soit aussi anatomiquement proche de la vie

que possible. Tel était le véritable avenir de la robotique et, pour parvenir à

cet objectif, il fallait répondre à des questions fondamentales : qu’est-ce que

la vie ? Pourquoi les organismes deviennent-ils de plus en plus complexes ?

Par conséquent, elle comprit qu’il était aussi important pour elle d’étudier

l’évolution, la physiologie humaine et les neurosciences que de se plonger

dans l’ingénierie. Peut-être ce choix allait-il compliquer sa carrière, mais

elle voulait suivre ses propres penchants et voir où cela la conduirait.

En ce qui concerne la conception de sa main robotisée, elle prit une

décision de principe : construire un prototype aussi identique que possible à

la main de l’homme. En s’attaquant à une tâche aussi monumentale, elle

s’obligeait à comprendre en profondeur la façon dont chaque élément fonctionnait. Par exemple, en tâchant de recréer les multiples os de la main,

elle observa toutes sortes de creux et de bosses qui semblaient ne servir à

rien. L’os d’une phalange de l’index avait une bosse dissymétrique. Elle

étudia ce détail et en découvrit le rôle : donner la capacité de saisir avec

plus de force des objets au centre de la main. Il semblait bizarre que cette

bosse ait évolué spécifiquement dans ce but. Probablement s’agissait-il

d’une mutation finalement intégrée comme faisant partie de notre évolution,

quand la main devint de plus en plus importante pour notre développement.

Dans cet esprit, elle étudia la paume de sa main robotisée, qu’elle

considérait à bien des égards comme la clef de l’ensemble. La plupart des

ingénieurs voulaient une main robotisée ayant le maximum de force et de

maniabilité. Ils y intégraient toutes sortes d’options mécaniques mais, pour

la faire fonctionner, ils étaient contraints d’accumuler tous les moteurs et la

connectique à l’endroit le plus commode, la paume, ce qui rendait celle-ci

totalement rigide. Une fois conçue une main sur ce principe, ils la

confiaient à des ingénieurs logiciels chargés de lui donner sa maniabilité.

Mais du fait de sa rigidité, le pouce était incapable de toucher l’auriculaire,

et le projet aboutissait inévitablement à une main des plus sommaires.

Yoki Matsuoka prit le problème à l’envers. Elle voulait découvrir ce

qui rend la main si adroite, et le fait que la paume soit souple et concave

était manifestement indispensable. Du coup, il devint évident qu’il fallait

caser ailleurs les moteurs et la connectique. Au lieu de bourrer la main de

moteurs pour que tout puisse bouger, elle estima que l’élément mobile le

plus important était le pouce, indispensable pour saisir des objets. C’est là

qu’elle voulait mettre le maximum de puissance.

En continuant sur cette voie, elle découvrit de plus en plus de détails

révélateurs sur la merveilleuse mécanique de la main. Tandis qu’elle

travaillait dans cet esprit, les autres ingénieurs se moquaient d’elle et de son absurde approche biologique. D’après eux, c’était une perte de temps. Mais

en définitive, ce qu’elle appelait son prototype de main anatomiquement

correcte devint le modèle de toute cette industrie, offrant des possibilités

révolutionnaires de prothèses, justifiant son approche et lui donnant une

notoriété justifiée pour ses talents en ingénierie.

Mais ce n’était que le début de sa quête pour obtenir une main

naturelle. Ayant obtenu son master en robotique, elle retourna au MIT pour

un doctorat en neurosciences. Elle y apprit les signaux nerveux échangés

par la main et le cerveau d’une façon tellement unique ; elle se donna alors

pour objectif de créer une prothèse capable d’être bel et bien branchée sur le

cerveau pour qu’il soit possible de s’en servir et de la sentir comme si elle

était vraie. Dans ce dessein, elle continua à travailler sur des concepts de

haut niveau, par exemple l’influence de la connexion main-cerveau sur

notre pensée en général.

Dans son laboratoire, elle organisa des essais pour voir comment les

gens manipulent des objets ambigus les yeux fermés. Elle étudia la manière

dont ils les exploraient avec les mains et enregistra les signaux nerveux

élaborés créés dans ce processus. Elle se demanda s’il pouvait y avoir un

lien entre ce type d’exploration et la pensée abstraite (qui donnait peut-être

lieu à des signaux analogues), comme lorsque l’on réfléchit à un problème

épineux. Elle se demanda comment donner à sa prothèse les sensations

permettant ce type d’exploration. Dans d’autres expériences, elle fit bouger

par ses volontaires une main qui n’existait que dans la réalité virtuelle ; elle

découvrit que plus les gens avaient l’impression que la main faisait

vraiment partie de leur corps, meilleur était le niveau de contrôle qu’ils en

avaient. Ainsi, la création de ce type de sensation ferait partie de la prothèse

parfaite sur laquelle elle travaillait. Même si sa réalisation demande encore

des années, la conception d’une prothèse de main reliée par des nerfs au cerveau aura des conséquences technologiques dépassant largement le cadre

de la robotique.

 

Dans bien des domaines, nous constatons la même maladie mentale que

nous appellerons le blocage technique. Cette affection peut se décrire ainsi :

pour acquérir une connaissance ou une compétence, surtout si celles-ci sont

complexes, nous sommes obligés de nous plonger dans une foule de détails

techniques et de procédures qui sont la norme pour résoudre les problèmes.

Si nous n’y prenons pas garde, nous nous contentons d’aborder chaque

problème de la même façon, en nous servant de techniques et de stratégies

qui se gravent ainsi en nous. C’est le chemin le plus simple à suivre. Ce

faisant, nous perdons de vue l’objectif général, la raison pour laquelle nous

travaillons ainsi et la spécificité de chaque problème. Nous nous mettons

des œillères.

Le blocage technique frappe les spécialistes de tous domaines quand

ils perdent la vue d’ensemble de leur travail, c’est-à-dire ce qui les a

amenés à faire ce travail au départ. Yoki Matsuoka découvrit la solution à

ce problème et cela la propulsa à la pointe de sa discipline. Ce fut de sa part

une réaction contre la façon dont les ingénieurs régnaient sur la robotique.

Elle était dotée d’un esprit de synthèse et réfléchissait en permanence aux

liens de haut niveau entre les choses : ce qui rend la main de l’homme si

mystérieusement parfaite, la façon dont la main est influencée par ce que

nous sommes et comment nous pensons. Sa recherche étant éclairée par

cette grande hauteur de vue, elle évitait de se polariser sur les problèmes

techniques : elle ne perdait jamais de vue le cadre général. Cette réflexion à

haut niveau lui libérait l’esprit pour approcher son problème sous d’autres angles : pourquoi les os de la main sont-ils ainsi faits ? Qu’est-ce qui rend la