Atteindre l'excellence
6. Le haut de gamme
Comme Martha Graham, ne confondez pas la nouveauté avec une
spontanéité échevelée. Rien n’apparaît plus rapidement répétitif et lassant
que l’expression libre, quand elle n’est pas fondée sur la réalité et la
discipline. Apportez à votre idée nouvelle toute la connaissance que vous
avez de votre domaine, mais avec l’intention de nager à contre-courant,
comme Martha le fit avec la méthode Denishawn. En somme, faites-vous de
la place dans un milieu culturel saturé en vous donnant le champ libre pour
implanter quelque chose de neuf. Les gens ont un besoin désespéré de
nouveauté, pour exprimer l’esprit du temps de façon originale. En créant
quelque chose de nouveau, vous vous créez un auditoire nouveau et vous
prenez le pouvoir.
6. Le haut de gamme
Yoki Matsuoka (voir chapitre I, pages 43-45) eut toujours le sentiment
qu’elle était différente des autres. Non par sa tenue ou sa présentation mais
par ses centres d’intérêt. Être adolescente au Japon au début des années
1980, c’était se spécialiser dans un domaine susceptible de déboucher sur
un emploi. Mais au fur et à mesure qu’elle grandissait, ses centres d’intérêt
ne faisaient que s’élargir. Elle était passionnée de physique et de
mathématique, mais la biologie et la physiologie l’attiraient aussi. C’était
également une athlète de talent qui serait devenue joueuse de tennis
professionnelle, si une blessure n’avait mis fin à cet espoir. Enfin, elle
adorait travailler de ses mains et bricoler des machines.
Elle s’inscrivit à l’université de Californie à Berkeley. À son grand
soulagement, elle dénicha une filière qui semblait satisfaire son appétit
vorace pour des intérêts très variés : le domaine relativement nouveau de la
robotique. À la fin de son premier cycle, désirant approfondir le sujet, elle choisit de faire un master en robotique au MIT. Au sein de cette faculté, elle
devait participer à la conception d’un robot de grande dimension : elle opta
pour la conception de la main. Elle avait toujours été fascinée par la
complexité et la force de la main de l’homme et, en appliquant à ce projet
son intérêt pour les mathématiques, la physiologie et la construction
mécanique, elle crut avoir trouvé son créneau.
Quand elle se mit au travail sur sa main robotisée, elle nota de nouveau
à quel point sa façon de réfléchir était différente de celle des autres
étudiants. Ceux-ci étaient surtout des hommes et ils avaient tendance à tout
ramener à des problèmes d’ingénierie. Comment donner à un robot autant
de capacités mécaniques que possible, afin qu’il puisse bouger et agir d’une
façon raisonnablement humaine ? Ils considéraient leur robot comme une
machine parmi tant d’autres. Pour le construire, il fallait résoudre une série
de problèmes techniques et créer une espèce d’ordinateur doté de
mouvement, capable d’imiter certains processus élémentaires de pensée.
Yoki Matsuoka avait une approche radicalement différente. Elle
voulait créer quelque chose qui soit aussi anatomiquement proche de la vie
que possible. Tel était le véritable avenir de la robotique et, pour parvenir à
cet objectif, il fallait répondre à des questions fondamentales : qu’est-ce que
la vie ? Pourquoi les organismes deviennent-ils de plus en plus complexes ?
Par conséquent, elle comprit qu’il était aussi important pour elle d’étudier
l’évolution, la physiologie humaine et les neurosciences que de se plonger
dans l’ingénierie. Peut-être ce choix allait-il compliquer sa carrière, mais
elle voulait suivre ses propres penchants et voir où cela la conduirait.
En ce qui concerne la conception de sa main robotisée, elle prit une
décision de principe : construire un prototype aussi identique que possible à
la main de l’homme. En s’attaquant à une tâche aussi monumentale, elle
s’obligeait à comprendre en profondeur la façon dont chaque élément fonctionnait. Par exemple, en tâchant de recréer les multiples os de la main,
elle observa toutes sortes de creux et de bosses qui semblaient ne servir à
rien. L’os d’une phalange de l’index avait une bosse dissymétrique. Elle
étudia ce détail et en découvrit le rôle : donner la capacité de saisir avec
plus de force des objets au centre de la main. Il semblait bizarre que cette
bosse ait évolué spécifiquement dans ce but. Probablement s’agissait-il
d’une mutation finalement intégrée comme faisant partie de notre évolution,
quand la main devint de plus en plus importante pour notre développement.
Dans cet esprit, elle étudia la paume de sa main robotisée, qu’elle
considérait à bien des égards comme la clef de l’ensemble. La plupart des
ingénieurs voulaient une main robotisée ayant le maximum de force et de
maniabilité. Ils y intégraient toutes sortes d’options mécaniques mais, pour
la faire fonctionner, ils étaient contraints d’accumuler tous les moteurs et la
connectique à l’endroit le plus commode, la paume, ce qui rendait celle-ci
totalement rigide. Une fois conçue une main sur ce principe, ils la
confiaient à des ingénieurs logiciels chargés de lui donner sa maniabilité.
Mais du fait de sa rigidité, le pouce était incapable de toucher l’auriculaire,
et le projet aboutissait inévitablement à une main des plus sommaires.
Yoki Matsuoka prit le problème à l’envers. Elle voulait découvrir ce
qui rend la main si adroite, et le fait que la paume soit souple et concave
était manifestement indispensable. Du coup, il devint évident qu’il fallait
caser ailleurs les moteurs et la connectique. Au lieu de bourrer la main de
moteurs pour que tout puisse bouger, elle estima que l’élément mobile le
plus important était le pouce, indispensable pour saisir des objets. C’est là
qu’elle voulait mettre le maximum de puissance.
En continuant sur cette voie, elle découvrit de plus en plus de détails
révélateurs sur la merveilleuse mécanique de la main. Tandis qu’elle
travaillait dans cet esprit, les autres ingénieurs se moquaient d’elle et de son absurde approche biologique. D’après eux, c’était une perte de temps. Mais
en définitive, ce qu’elle appelait son prototype de main anatomiquement
correcte devint le modèle de toute cette industrie, offrant des possibilités
révolutionnaires de prothèses, justifiant son approche et lui donnant une
notoriété justifiée pour ses talents en ingénierie.
Mais ce n’était que le début de sa quête pour obtenir une main
naturelle. Ayant obtenu son master en robotique, elle retourna au MIT pour
un doctorat en neurosciences. Elle y apprit les signaux nerveux échangés
par la main et le cerveau d’une façon tellement unique ; elle se donna alors
pour objectif de créer une prothèse capable d’être bel et bien branchée sur le
cerveau pour qu’il soit possible de s’en servir et de la sentir comme si elle
était vraie. Dans ce dessein, elle continua à travailler sur des concepts de
haut niveau, par exemple l’influence de la connexion main-cerveau sur
notre pensée en général.
Dans son laboratoire, elle organisa des essais pour voir comment les
gens manipulent des objets ambigus les yeux fermés. Elle étudia la manière
dont ils les exploraient avec les mains et enregistra les signaux nerveux
élaborés créés dans ce processus. Elle se demanda s’il pouvait y avoir un
lien entre ce type d’exploration et la pensée abstraite (qui donnait peut-être
lieu à des signaux analogues), comme lorsque l’on réfléchit à un problème
épineux. Elle se demanda comment donner à sa prothèse les sensations
permettant ce type d’exploration. Dans d’autres expériences, elle fit bouger
par ses volontaires une main qui n’existait que dans la réalité virtuelle ; elle
découvrit que plus les gens avaient l’impression que la main faisait
vraiment partie de leur corps, meilleur était le niveau de contrôle qu’ils en
avaient. Ainsi, la création de ce type de sensation ferait partie de la prothèse
parfaite sur laquelle elle travaillait. Même si sa réalisation demande encore
des années, la conception d’une prothèse de main reliée par des nerfs au cerveau aura des conséquences technologiques dépassant largement le cadre
de la robotique.
Dans bien des domaines, nous constatons la même maladie mentale que
nous appellerons le blocage technique. Cette affection peut se décrire ainsi :
pour acquérir une connaissance ou une compétence, surtout si celles-ci sont
complexes, nous sommes obligés de nous plonger dans une foule de détails
techniques et de procédures qui sont la norme pour résoudre les problèmes.
Si nous n’y prenons pas garde, nous nous contentons d’aborder chaque
problème de la même façon, en nous servant de techniques et de stratégies
qui se gravent ainsi en nous. C’est le chemin le plus simple à suivre. Ce
faisant, nous perdons de vue l’objectif général, la raison pour laquelle nous
travaillons ainsi et la spécificité de chaque problème. Nous nous mettons
des œillères.
Le blocage technique frappe les spécialistes de tous domaines quand
ils perdent la vue d’ensemble de leur travail, c’est-à-dire ce qui les a
amenés à faire ce travail au départ. Yoki Matsuoka découvrit la solution à
ce problème et cela la propulsa à la pointe de sa discipline. Ce fut de sa part
une réaction contre la façon dont les ingénieurs régnaient sur la robotique.
Elle était dotée d’un esprit de synthèse et réfléchissait en permanence aux
liens de haut niveau entre les choses : ce qui rend la main de l’homme si
mystérieusement parfaite, la façon dont la main est influencée par ce que
nous sommes et comment nous pensons. Sa recherche étant éclairée par
cette grande hauteur de vue, elle évitait de se polariser sur les problèmes
techniques : elle ne perdait jamais de vue le cadre général. Cette réflexion à
haut niveau lui libérait l’esprit pour approcher son problème sous d’autres angles : pourquoi les os de la main sont-ils ainsi faits ? Qu’est-ce qui rend la