Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 48 sur 82

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Atteindre l'excellence

La seconde transformation

 

Depuis le jour de sa naissance, Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) fut

plongé dans la musique. Son père, Leopold, était violoniste et compositeur

à la cour de Salzbourg (Autriche) et professeur de musique. Du matin au

soir, Wolfgang entendait son père et ses élèves répéter. En 1759, à l’âge de

sept ans, sa sœur Maria Anna commença à prendre des cours de piano avec

leur père. Elle était très douée et pratiquait à toute heure. Wolfgang,

émerveillé par les mélodies simples qu’elle jouait, chantonnait pour

l’accompagner ; il s’asseyait parfois devant le clavecin familial et tentait

d’imiter ce que sa sœur avait joué. Leopold découvrit bientôt quelque chose

d’étrange chez son fils : âgé seulement de trois ans, le petit Mozart avait

une mémoire étonnante des mélodies et un incroyable sens du rythme, tout

cela sans avoir suivi aucun cours.

Bien qu’il n’ait jamais eu d’élève aussi jeune, Leopold décida

d’apprendre le piano à Wolfgang dès que celui-ci eut quatre ans ; au bout de

quelques cours, il s’aperçut que l’enfant avait d’autres qualités

remarquables. Wolfgang écoutait avec plus d’attention que les autres élèves,

son esprit et son corps étaient complètement absorbés par la musique. À

cinq ans, il chipa un exercice assez complexe destiné à Maria Anna et, en

une demi-heure, il put le jouer avec aisance. Il avait entendu Maria Anna

répéter ce morceau et il le connaissait par cœur : dès qu’il eût déchiffré les

notes sur la partition, il fut rapidement en mesure de le rejouer.

Cette capacité de concentration découlait de quelque chose que

Leopold avait observé pratiquement dès le début : l’enfant avait une

véritable passion pour la musique. Dès l’instant où Leopold lui proposait un

nouveau morceau à apprendre, les yeux de Wolfgang pétillaient d’intérêt. Si

le morceau était nouveau et difficile, il le travaillait nuit et jour avec une

ténacité telle qu’il était capable de l’inscrire rapidement à son répertoire. Chaque soir, ses parents devaient l’arracher à son instrument pour l’envoyer

au lit. Cette passion pour la pratique musicale ne fit qu’augmenter au fil des

ans. Quand il jouait avec d’autres enfants, il se débrouillait toujours pour

transformer le jeu le plus simple en musique. Son jeu préféré était de

reprendre un morceau qu’il avait déjà joué et d’improviser à partir de ce

thème avec un talent délicieusement créatif.

Dès son tout jeune âge, Wolfgang se montra exceptionnellement

émotif et sensible. Ses sautes d’humeur étaient spectaculaires : irritable un

moment, très affectueux l’instant d’après. Il avait l’air sans cesse anxieux,

sauf lorsqu’il s’installait au clavier ; là, il était dans son élément et se

plongeait dans la musique.

En 1762, Leopold Mozart entendit ses deux enfants jouer un morceau

pour deux pianos, et il eut une idée. Sa fille Maria Anna était une pianiste

de grand talent et Wolfgang était un véritable prodige. Ensemble, ils étaient

comme deux jouets précieux. Ils avaient une forte présence naturelle, et

Wolfgang avait le sens de la scène. En tant que musicien à la cour, Leopold

n’avait que des revenus limités, et il comprit qu’il pouvait faire fortune

grâce à ses enfants. Il décida d’emmener sa famille faire le tour des

capitales européennes, de jouer devant les rois et le public en général, et de

se faire payer pour cela. Pour ajouter au spectacle, il déguisa ses enfants :

Maria Anna en princesse et Wolfgang en ministre courtisan avec perruque,

gilet brodé et sabre à la ceinture.

Ils commencèrent par Vienne, où les enfants charmèrent l’empereur et

l’impératrice d’Autriche. Puis ils passèrent quelques mois à Paris, où ils se

produisirent à la cour et où Wolfgang sauta sur les genoux du roi Louis XV,

qui fut ravi. Ils continuèrent avec Londres, où ils restèrent plus d’un an ; de

véritables foules se pressaient pour les écouter. Si les costumes des enfants

étaient charmants, le jeu de Wolfgang stupéfiait le public. Il avait appris de nombreux artifices, mis en scène par son père. Il était capable de jouer un

menuet à un doigt, le clavier caché par un morceau de tissu. Il déchiffrait en

quelques instants la dernière œuvre d’un compositeur célèbre. Il jouait des

morceaux de sa composition : c’était impressionnant d’entendre une sonate

composée par un enfant de sept ans, même si elle était toute simple. Enfin,

merveille des merveilles, Wolfgang était d’une virtuosité étourdissante et

ses petits doigts volaient sur le clavier.

Pendant cette tournée, une curieuse habitude s’instaura. Tandis que la

famille était invitée à se promener dans la campagne ou à participer à une

soirée, Wolfgang trouvait des excuses pour ne pas suivre : il se plaignait

d’être fatigué ou feignait d’être malade, afin de consacrer son temps à la

musique. Pour cela, il aimait à s’attacher les bonnes grâces des plus illustres

compositeurs de la cour où il se trouvait. À Londres, il séduisit le grand

compositeur Jean-Chrétien Bach, fils de Jean-Sébastien Bach. Quand la

famille partait en promenade, Wolfgang avait une excuse toute trouvée : il

avait déjà obtenu de Bach qu’il lui donne des leçons de composition

musicale.

L’éducation qu’il reçut ainsi auprès de tous les compositeurs qu’il

rencontrait dépassait, et de loin, tout ce qu’un enfant était susceptible

d’absorber. Certains estimeront que Mozart est passé à côté de son enfance,

mais il avait un amour si ardent de la musique qu’en fin de compte, il

trouvait davantage de plaisir à satisfaire son obsession qu’à n’importe

quelle distraction qu’on pouvait lui proposer.

Financièrement, la tournée fut un énorme succès, mais faillit tourner à

la tragédie. En 1766, alors que la famille Mozart était en Hollande, sur le

chemin du retour, Wolfgang attrapa une forte fièvre. Il perdit beaucoup de

poids et sombra dans l’inconscience : on le crut mort. Miraculeusement, la

fièvre baissa et, en quelques mois, il se remit. Mais cette expérience le marqua. De ce jour, il lui resta une mélancolie chronique, et le

pressentiment qu’il mourrait jeune.

La famille Mozart dépendait à présent de l’argent gagné par les enfants

pendant la tournée ; mais au fil des ans, les invitations se firent plus rares.

La nouveauté était passée, et les enfants avaient grandi. À court d’argent,

Leopold eut une nouvelle idée. Son fils était devenu un véritable

compositeur, capable de produire des morceaux de styles très différents. Il

fallait donc qu’il obtienne un poste stable à la Cour, en qualité de

compositeur, pour qu’on lui commande des concertos et des symphonies.

Avec ce projet en tête, le père et le fils entamèrent en 1770 une série de

tournées en Italie, qui était à l’époque le premier pays d’Europe pour la

musique.

La tournée fut fructueuse. Wolfgang se produisit devant les principales

cours. Il souleva l’enthousiasme avec ses symphonies et autres morceaux

pour orchestre : c’était impressionnant de la part d’un adolescent. Il frayait

désormais avec les compositeurs les plus célèbres, et approfondissait les

connaissances musicales glanées lors de ses tournées précédentes. Enfin, il

redécouvrit sa plus grande passion musicale : l’opéra. Tout petit, il avait

déjà l’intuition qu’il était destiné à composer de grands opéras. En Italie, il

assista aux représentations les plus grandioses et comprit la raison de sa

fascination : l’opéra est un drame traduit en musique, il révèle le potentiel

infini de la voix humaine pour exprimer une gamme d’émotions très variées

et le spectacle dans son ensemble est grandiose. Il éprouvait un attrait

presque viscéral pour tout type de théâtre. Malgré toute l’attention et

l’intérêt qu’il suscitait, il n’obtint ni poste ni commande dignes de son

talent. Le père et le fils rentrèrent alors à Salzbourg en 1773, après presque

trois ans dans les cours italiennes. Au terme de négociations délicates avec

l’archevêque de Salzbourg, Leopold parvint enfin à obtenir pour Wolfgang un poste relativement lucratif de musicien et compositeur à la Cour. Cette

situation semblait excellente à tous égards : débarrassé de tout souci

d’argent, Wolfgang avait désormais tout son temps pour composer. Mais

dès le début ou presque, Wolfgang éprouva un malaise et une certaine

angoisse. Il avait passé la moitié de sa jeunesse à sillonner l’Europe, à

rencontrer les plus grands musiciens et à écouter les orchestres les plus

renommés ; et voici qu’il était désormais cantonné à une vie provinciale à

Salzbourg, isolé des grands centres européens de musique, dans une ville

qui n’avait pas de tradition de théâtre ni d’opéra.

Pire, il était de plus en plus frustré dans son métier de compositeur.

Aussi loin que remontât sa mémoire, il avait toujours eu de la musique en

tête, mais c’était celle des autres. Il savait que ses propres morceaux

n’étaient que d’habiles imitations et adaptations d’autres compositeurs. Il

avait vécu comme une jeune plante, absorbant de façon passive les

nutriments de son milieu : les différents styles qu’il avait appris. Mais il

sentait en lui le potentiel de quelque chose de plus personnel : il avait soif

d’exprimer sa propre musique et de cesser d’imiter les autres. Son terreau

était désormais suffisamment fertile. Il était adolescent, travaillé par des

émotions puissantes et contradictoires : exaltation, découragement, désirs

érotiques, etc., et son désir était de transposer ces sentiments dans une

œuvre.

Il tenta des expériences nouvelles. Il écrivit une série d’adagios pour

quatuor à cordes, de longs morceaux tourmentés où se mêlaient toutes

sortes d’humeurs. Quand il les montra à son père, Leopold fut horrifié.

Leurs revenus dépendaient des charmantes mélodies que Wolfgang

fournissait à la cour pour amuser le public et le faire danser. Si quiconque –

surtout l’archevêque – entendait ces nouveaux morceaux, ils croiraient que

Wolfgang était devenu fou. En outre, les partitions étaient trop complexes pour être jouées par les musiciens de la cour de Salzbourg. Il supplia son

fils d’arrêter avec cette musique bizarre, au moins jusqu’au moment où il

aurait trouvé un poste ailleurs.

Wolfgang s’inclina, mais devint de plus en plus dépressif. La musique

qu’on l’obligeait à écrire lui paraissait désespérément morte et

conventionnelle ; elle n’avait pas de rapport avec ce qu’il ressentait aux

tréfonds de lui-même. Il composait moins et jouait moins souvent. Pour la

première fois de sa vie, il s’éloignait de la musique. Comme il se sentait

piégé, il devint irritable. Chaque fois qu’il entendait un air d’opéra, cela lui

rappelait le type de musique qu’il aurait pu composer, et il sombrait dans le

découragement. Il se mit à se chamailler sans cesse avec son père : il se

fâchait avec lui, puis implorait son pardon. Progressivement, il se résigna à

son sort : il mourrait jeune à Salzbourg, sans léguer à l’humanité le type de

musique dont il savait qu’elle existait en lui.

En 1781, Wolfgang fut invité à accompagner à Vienne l’archevêque de

Salzbourg ; le prélat avait l’intention de faire admirer le talent des

musiciens de sa cour. Brusquement, Mozart se rendit compte qu’il n’était

qu’un obscur musicien de cour. L’archevêque lui donnait des ordres comme

à un simple domestique. Tout le ressentiment accumulé depuis sept ans

éclata. Il avait vingt-cinq ans, et perdait un temps précieux. Son père et

l’archevêque le bridaient. Il aimait son père et dépendait de sa famille pour

son soutien affectif, mais il était incapable de tolérer plus longtemps sa

situation. Quand le moment vint de rentrer à Salzbourg, il fit l’impensable :

il refusa. Il demanda sa liberté. L’archevêque le prit d’abord de haut, puis

céda. Son père se rangea du côté de l’archevêque et le somma de rentrer, lui

promettant le pardon. Mais la décision de Mozart était prise : il resterait à

Vienne pour les années qui lui restaient à vivre.

La rupture avec son père étant consommée et très douloureuse, le

jeune Mozart était désormais pressé par le temps. Comme il avait beaucoup

de choses à exprimer, il se jeta comme jamais encore dans la musique.

Toutes ses idées refoulées explosèrent en un feu d’artifice créatif sans

précédent dans l’histoire de la musique.

Vingt ans d’apprentissage l’y avaient parfaitement préparé. Il avait

acquis une mémoire prodigieuse : toutes les harmonies et les mélodies

entendues depuis son enfance étaient présentes à son esprit. Au lieu de

réfléchir en termes de notes et d’accords, il pensait en termes de portées ; il

écrivait aussi vite qu’il entendait la musique dans sa tête. Sa vitesse de

composition stupéfiait ceux qui l’observaient. À Prague par exemple, la

veille de la première de l’opéra Don Giovanni, Mozart sortit boire. Quand

ses amis lui rappelèrent qu’il n’avait pas encore écrit l’ouverture, il rentra

chez lui en hâte ; sa femme le garda éveillé en chantant et il écrivit en

quelques heures une de ses ouvertures les plus brillantes de sa carrière.

Plus important encore, la multitude des styles qu’il maîtrisait lui

permettait d’exprimer quelque chose de nouveau, de reculer les limites du

possible et d’innover grâce à sa puissance de création. Saisi par un véritable

tumulte intérieur, il inventait une musique qui n’était plus seulement

agréable, mais puissante et expressive.

À l’époque, les concertos et symphonies pour piano étaient des genres

légers, pour ne pas dire frivoles ; ils comprenaient des mouvements courts

et simples, avec une surabondance de mélodies prévues pour de petits

orchestres. Mozart revisita complètement ces genres. Il écrivit pour de

grands orchestres avec de nombreux violons, produisant des sons plus

puissants. Il allongea la durée des mouvements des symphonies. Dans le

mouvement d’ouverture, il glissa des dissonances qui donnaient une

impression de tension, laquelle s’intensifiait pendant l’adagio avant de se résoudre dans un finale grandiose et spectaculaire. Il exprimait dans ses

œuvres la crainte, la tristesse, l’angoisse, la colère, l’euphorie et l’extase.

Les auditoires étaient fascinés par la force de cette musique qui prenait

soudain de multiples dimensions. Une fois qu’il eût ainsi innové, les

compositeurs ne purent jamais revenir à la musique de cour légère et volage

qui avait représenté le gros de leur production. Mozart avait changé pour

toujours la musique classique européenne.

Ces innovations ne découlaient pas d’un désir de provoquer ou de se

rebeller. Elles ruisselaient de son esprit de façon totalement naturelle et

incontrôlable, comme l’abeille produit de la cire. Poussé par son sens

supérieur de la musique, il ne pouvait faire autrement que personnaliser

tous les styles auxquels il touchait.

En 1786, il tomba sur une version de la légende de don Juan qui

l’inspira. Il s’identifia immédiatement à la personnalité du célèbre

séducteur. Il partageait avec ce personnage un besoin obsessionnel de

l’amour des femmes, et il avait le même dédain pour les puissants. Plus

important encore, Mozart savait qu’en tant que compositeur, il avait une

capacité suprême de plaire : sa musique, avec son pouvoir irrésistible de

déclencher des émotions, représentait la séduction ultime. En portant à

l’opéra la vie de don Juan, il pouvait faire passer toutes les idées qui lui

étaient chères. Et l’année suivante, il s’attela à son opéra Don Giovanni.

À l’époque, l’opéra était un genre statique et conventionnel. Il se

composait de récitatifs (dialogues narratifs accompagnés à la harpe), d’arias

(le chanteur réagit aux récitatifs) et de chœurs (chantés par des groupes). De

son opéra, Mozart fit un tout non discontinu. Il décrivit le personnage de

don Juan non seulement avec des mots, mais avec de la musique : chaque

fois que le séducteur était sur scène, les violons jouaient un trémolo

permanent, symbole de l’énergie sensuelle du personnage. Il donna à l’œuvre un rythme rapide et presque frénétique, jamais vu sur scène. Pour