Atteindre l'excellence
La seconde transformation
Depuis le jour de sa naissance, Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) fut
plongé dans la musique. Son père, Leopold, était violoniste et compositeur
à la cour de Salzbourg (Autriche) et professeur de musique. Du matin au
soir, Wolfgang entendait son père et ses élèves répéter. En 1759, à l’âge de
sept ans, sa sœur Maria Anna commença à prendre des cours de piano avec
leur père. Elle était très douée et pratiquait à toute heure. Wolfgang,
émerveillé par les mélodies simples qu’elle jouait, chantonnait pour
l’accompagner ; il s’asseyait parfois devant le clavecin familial et tentait
d’imiter ce que sa sœur avait joué. Leopold découvrit bientôt quelque chose
d’étrange chez son fils : âgé seulement de trois ans, le petit Mozart avait
une mémoire étonnante des mélodies et un incroyable sens du rythme, tout
cela sans avoir suivi aucun cours.
Bien qu’il n’ait jamais eu d’élève aussi jeune, Leopold décida
d’apprendre le piano à Wolfgang dès que celui-ci eut quatre ans ; au bout de
quelques cours, il s’aperçut que l’enfant avait d’autres qualités
remarquables. Wolfgang écoutait avec plus d’attention que les autres élèves,
son esprit et son corps étaient complètement absorbés par la musique. À
cinq ans, il chipa un exercice assez complexe destiné à Maria Anna et, en
une demi-heure, il put le jouer avec aisance. Il avait entendu Maria Anna
répéter ce morceau et il le connaissait par cœur : dès qu’il eût déchiffré les
notes sur la partition, il fut rapidement en mesure de le rejouer.
Cette capacité de concentration découlait de quelque chose que
Leopold avait observé pratiquement dès le début : l’enfant avait une
véritable passion pour la musique. Dès l’instant où Leopold lui proposait un
nouveau morceau à apprendre, les yeux de Wolfgang pétillaient d’intérêt. Si
le morceau était nouveau et difficile, il le travaillait nuit et jour avec une
ténacité telle qu’il était capable de l’inscrire rapidement à son répertoire. Chaque soir, ses parents devaient l’arracher à son instrument pour l’envoyer
au lit. Cette passion pour la pratique musicale ne fit qu’augmenter au fil des
ans. Quand il jouait avec d’autres enfants, il se débrouillait toujours pour
transformer le jeu le plus simple en musique. Son jeu préféré était de
reprendre un morceau qu’il avait déjà joué et d’improviser à partir de ce
thème avec un talent délicieusement créatif.
Dès son tout jeune âge, Wolfgang se montra exceptionnellement
émotif et sensible. Ses sautes d’humeur étaient spectaculaires : irritable un
moment, très affectueux l’instant d’après. Il avait l’air sans cesse anxieux,
sauf lorsqu’il s’installait au clavier ; là, il était dans son élément et se
plongeait dans la musique.
En 1762, Leopold Mozart entendit ses deux enfants jouer un morceau
pour deux pianos, et il eut une idée. Sa fille Maria Anna était une pianiste
de grand talent et Wolfgang était un véritable prodige. Ensemble, ils étaient
comme deux jouets précieux. Ils avaient une forte présence naturelle, et
Wolfgang avait le sens de la scène. En tant que musicien à la cour, Leopold
n’avait que des revenus limités, et il comprit qu’il pouvait faire fortune
grâce à ses enfants. Il décida d’emmener sa famille faire le tour des
capitales européennes, de jouer devant les rois et le public en général, et de
se faire payer pour cela. Pour ajouter au spectacle, il déguisa ses enfants :
Maria Anna en princesse et Wolfgang en ministre courtisan avec perruque,
gilet brodé et sabre à la ceinture.
Ils commencèrent par Vienne, où les enfants charmèrent l’empereur et
l’impératrice d’Autriche. Puis ils passèrent quelques mois à Paris, où ils se
produisirent à la cour et où Wolfgang sauta sur les genoux du roi Louis XV,
qui fut ravi. Ils continuèrent avec Londres, où ils restèrent plus d’un an ; de
véritables foules se pressaient pour les écouter. Si les costumes des enfants
étaient charmants, le jeu de Wolfgang stupéfiait le public. Il avait appris de nombreux artifices, mis en scène par son père. Il était capable de jouer un
menuet à un doigt, le clavier caché par un morceau de tissu. Il déchiffrait en
quelques instants la dernière œuvre d’un compositeur célèbre. Il jouait des
morceaux de sa composition : c’était impressionnant d’entendre une sonate
composée par un enfant de sept ans, même si elle était toute simple. Enfin,
merveille des merveilles, Wolfgang était d’une virtuosité étourdissante et
ses petits doigts volaient sur le clavier.
Pendant cette tournée, une curieuse habitude s’instaura. Tandis que la
famille était invitée à se promener dans la campagne ou à participer à une
soirée, Wolfgang trouvait des excuses pour ne pas suivre : il se plaignait
d’être fatigué ou feignait d’être malade, afin de consacrer son temps à la
musique. Pour cela, il aimait à s’attacher les bonnes grâces des plus illustres
compositeurs de la cour où il se trouvait. À Londres, il séduisit le grand
compositeur Jean-Chrétien Bach, fils de Jean-Sébastien Bach. Quand la
famille partait en promenade, Wolfgang avait une excuse toute trouvée : il
avait déjà obtenu de Bach qu’il lui donne des leçons de composition
musicale.
L’éducation qu’il reçut ainsi auprès de tous les compositeurs qu’il
rencontrait dépassait, et de loin, tout ce qu’un enfant était susceptible
d’absorber. Certains estimeront que Mozart est passé à côté de son enfance,
mais il avait un amour si ardent de la musique qu’en fin de compte, il
trouvait davantage de plaisir à satisfaire son obsession qu’à n’importe
quelle distraction qu’on pouvait lui proposer.
Financièrement, la tournée fut un énorme succès, mais faillit tourner à
la tragédie. En 1766, alors que la famille Mozart était en Hollande, sur le
chemin du retour, Wolfgang attrapa une forte fièvre. Il perdit beaucoup de
poids et sombra dans l’inconscience : on le crut mort. Miraculeusement, la
fièvre baissa et, en quelques mois, il se remit. Mais cette expérience le marqua. De ce jour, il lui resta une mélancolie chronique, et le
pressentiment qu’il mourrait jeune.
La famille Mozart dépendait à présent de l’argent gagné par les enfants
pendant la tournée ; mais au fil des ans, les invitations se firent plus rares.
La nouveauté était passée, et les enfants avaient grandi. À court d’argent,
Leopold eut une nouvelle idée. Son fils était devenu un véritable
compositeur, capable de produire des morceaux de styles très différents. Il
fallait donc qu’il obtienne un poste stable à la Cour, en qualité de
compositeur, pour qu’on lui commande des concertos et des symphonies.
Avec ce projet en tête, le père et le fils entamèrent en 1770 une série de
tournées en Italie, qui était à l’époque le premier pays d’Europe pour la
musique.
La tournée fut fructueuse. Wolfgang se produisit devant les principales
cours. Il souleva l’enthousiasme avec ses symphonies et autres morceaux
pour orchestre : c’était impressionnant de la part d’un adolescent. Il frayait
désormais avec les compositeurs les plus célèbres, et approfondissait les
connaissances musicales glanées lors de ses tournées précédentes. Enfin, il
redécouvrit sa plus grande passion musicale : l’opéra. Tout petit, il avait
déjà l’intuition qu’il était destiné à composer de grands opéras. En Italie, il
assista aux représentations les plus grandioses et comprit la raison de sa
fascination : l’opéra est un drame traduit en musique, il révèle le potentiel
infini de la voix humaine pour exprimer une gamme d’émotions très variées
et le spectacle dans son ensemble est grandiose. Il éprouvait un attrait
presque viscéral pour tout type de théâtre. Malgré toute l’attention et
l’intérêt qu’il suscitait, il n’obtint ni poste ni commande dignes de son
talent. Le père et le fils rentrèrent alors à Salzbourg en 1773, après presque
trois ans dans les cours italiennes. Au terme de négociations délicates avec
l’archevêque de Salzbourg, Leopold parvint enfin à obtenir pour Wolfgang un poste relativement lucratif de musicien et compositeur à la Cour. Cette
situation semblait excellente à tous égards : débarrassé de tout souci
d’argent, Wolfgang avait désormais tout son temps pour composer. Mais
dès le début ou presque, Wolfgang éprouva un malaise et une certaine
angoisse. Il avait passé la moitié de sa jeunesse à sillonner l’Europe, à
rencontrer les plus grands musiciens et à écouter les orchestres les plus
renommés ; et voici qu’il était désormais cantonné à une vie provinciale à
Salzbourg, isolé des grands centres européens de musique, dans une ville
qui n’avait pas de tradition de théâtre ni d’opéra.
Pire, il était de plus en plus frustré dans son métier de compositeur.
Aussi loin que remontât sa mémoire, il avait toujours eu de la musique en
tête, mais c’était celle des autres. Il savait que ses propres morceaux
n’étaient que d’habiles imitations et adaptations d’autres compositeurs. Il
avait vécu comme une jeune plante, absorbant de façon passive les
nutriments de son milieu : les différents styles qu’il avait appris. Mais il
sentait en lui le potentiel de quelque chose de plus personnel : il avait soif
d’exprimer sa propre musique et de cesser d’imiter les autres. Son terreau
était désormais suffisamment fertile. Il était adolescent, travaillé par des
émotions puissantes et contradictoires : exaltation, découragement, désirs
érotiques, etc., et son désir était de transposer ces sentiments dans une
œuvre.
Il tenta des expériences nouvelles. Il écrivit une série d’adagios pour
quatuor à cordes, de longs morceaux tourmentés où se mêlaient toutes
sortes d’humeurs. Quand il les montra à son père, Leopold fut horrifié.
Leurs revenus dépendaient des charmantes mélodies que Wolfgang
fournissait à la cour pour amuser le public et le faire danser. Si quiconque –
surtout l’archevêque – entendait ces nouveaux morceaux, ils croiraient que
Wolfgang était devenu fou. En outre, les partitions étaient trop complexes pour être jouées par les musiciens de la cour de Salzbourg. Il supplia son
fils d’arrêter avec cette musique bizarre, au moins jusqu’au moment où il
aurait trouvé un poste ailleurs.
Wolfgang s’inclina, mais devint de plus en plus dépressif. La musique
qu’on l’obligeait à écrire lui paraissait désespérément morte et
conventionnelle ; elle n’avait pas de rapport avec ce qu’il ressentait aux
tréfonds de lui-même. Il composait moins et jouait moins souvent. Pour la
première fois de sa vie, il s’éloignait de la musique. Comme il se sentait
piégé, il devint irritable. Chaque fois qu’il entendait un air d’opéra, cela lui
rappelait le type de musique qu’il aurait pu composer, et il sombrait dans le
découragement. Il se mit à se chamailler sans cesse avec son père : il se
fâchait avec lui, puis implorait son pardon. Progressivement, il se résigna à
son sort : il mourrait jeune à Salzbourg, sans léguer à l’humanité le type de
musique dont il savait qu’elle existait en lui.
En 1781, Wolfgang fut invité à accompagner à Vienne l’archevêque de
Salzbourg ; le prélat avait l’intention de faire admirer le talent des
musiciens de sa cour. Brusquement, Mozart se rendit compte qu’il n’était
qu’un obscur musicien de cour. L’archevêque lui donnait des ordres comme
à un simple domestique. Tout le ressentiment accumulé depuis sept ans
éclata. Il avait vingt-cinq ans, et perdait un temps précieux. Son père et
l’archevêque le bridaient. Il aimait son père et dépendait de sa famille pour
son soutien affectif, mais il était incapable de tolérer plus longtemps sa
situation. Quand le moment vint de rentrer à Salzbourg, il fit l’impensable :
il refusa. Il demanda sa liberté. L’archevêque le prit d’abord de haut, puis
céda. Son père se rangea du côté de l’archevêque et le somma de rentrer, lui
promettant le pardon. Mais la décision de Mozart était prise : il resterait à
Vienne pour les années qui lui restaient à vivre.
La rupture avec son père étant consommée et très douloureuse, le
jeune Mozart était désormais pressé par le temps. Comme il avait beaucoup
de choses à exprimer, il se jeta comme jamais encore dans la musique.
Toutes ses idées refoulées explosèrent en un feu d’artifice créatif sans
précédent dans l’histoire de la musique.
Vingt ans d’apprentissage l’y avaient parfaitement préparé. Il avait
acquis une mémoire prodigieuse : toutes les harmonies et les mélodies
entendues depuis son enfance étaient présentes à son esprit. Au lieu de
réfléchir en termes de notes et d’accords, il pensait en termes de portées ; il
écrivait aussi vite qu’il entendait la musique dans sa tête. Sa vitesse de
composition stupéfiait ceux qui l’observaient. À Prague par exemple, la
veille de la première de l’opéra Don Giovanni, Mozart sortit boire. Quand
ses amis lui rappelèrent qu’il n’avait pas encore écrit l’ouverture, il rentra
chez lui en hâte ; sa femme le garda éveillé en chantant et il écrivit en
quelques heures une de ses ouvertures les plus brillantes de sa carrière.
Plus important encore, la multitude des styles qu’il maîtrisait lui
permettait d’exprimer quelque chose de nouveau, de reculer les limites du
possible et d’innover grâce à sa puissance de création. Saisi par un véritable
tumulte intérieur, il inventait une musique qui n’était plus seulement
agréable, mais puissante et expressive.
À l’époque, les concertos et symphonies pour piano étaient des genres
légers, pour ne pas dire frivoles ; ils comprenaient des mouvements courts
et simples, avec une surabondance de mélodies prévues pour de petits
orchestres. Mozart revisita complètement ces genres. Il écrivit pour de
grands orchestres avec de nombreux violons, produisant des sons plus
puissants. Il allongea la durée des mouvements des symphonies. Dans le
mouvement d’ouverture, il glissa des dissonances qui donnaient une
impression de tension, laquelle s’intensifiait pendant l’adagio avant de se résoudre dans un finale grandiose et spectaculaire. Il exprimait dans ses
œuvres la crainte, la tristesse, l’angoisse, la colère, l’euphorie et l’extase.
Les auditoires étaient fascinés par la force de cette musique qui prenait
soudain de multiples dimensions. Une fois qu’il eût ainsi innové, les
compositeurs ne purent jamais revenir à la musique de cour légère et volage
qui avait représenté le gros de leur production. Mozart avait changé pour
toujours la musique classique européenne.
Ces innovations ne découlaient pas d’un désir de provoquer ou de se
rebeller. Elles ruisselaient de son esprit de façon totalement naturelle et
incontrôlable, comme l’abeille produit de la cire. Poussé par son sens
supérieur de la musique, il ne pouvait faire autrement que personnaliser
tous les styles auxquels il touchait.
En 1786, il tomba sur une version de la légende de don Juan qui
l’inspira. Il s’identifia immédiatement à la personnalité du célèbre
séducteur. Il partageait avec ce personnage un besoin obsessionnel de
l’amour des femmes, et il avait le même dédain pour les puissants. Plus
important encore, Mozart savait qu’en tant que compositeur, il avait une
capacité suprême de plaire : sa musique, avec son pouvoir irrésistible de
déclencher des émotions, représentait la séduction ultime. En portant à
l’opéra la vie de don Juan, il pouvait faire passer toutes les idées qui lui
étaient chères. Et l’année suivante, il s’attela à son opéra Don Giovanni.
À l’époque, l’opéra était un genre statique et conventionnel. Il se
composait de récitatifs (dialogues narratifs accompagnés à la harpe), d’arias
(le chanteur réagit aux récitatifs) et de chœurs (chantés par des groupes). De
son opéra, Mozart fit un tout non discontinu. Il décrivit le personnage de
don Juan non seulement avec des mots, mais avec de la musique : chaque
fois que le séducteur était sur scène, les violons jouaient un trémolo
permanent, symbole de l’énergie sensuelle du personnage. Il donna à l’œuvre un rythme rapide et presque frénétique, jamais vu sur scène. Pour