Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 8 sur 82

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Atteindre l'excellence

2. Occuper le créneau idéal — la stratégie darwinienne

creuser et de redécouvrir une chose que vous avez enfouie en vous depuis

longtemps. Si vous renouez le contact avec ce recoin ultime de votre

conscience à n’importe quel âge, une partie de cet attrait primal reviendra à

la vie et vous désignera le chemin de ce qui peut devenir en définitive

l’œuvre de votre vie.

 

2. Occuper le créneau idéal — la stratégie darwinienne

 

A. V. S. Ramachandran, pendant son enfance à Madras (aujourd’hui

Chennai) en Inde à la fin des années 1950, savait qu’il était différent des

autres. Il n’était pas attiré par le cricket ni par les autres activités des

garçons de son âge ; ce qu’il aimait, c’était la lecture de livres scientifiques.

Il se promenait souvent seul sur la plage ; il y admirait la variété incroyable

des coquillages qu’on y trouvait. Il se mit à les collectionner et étudia ce

sujet en détail. Cela lui donnait un sentiment de puissance : c’était un

domaine qu’il possédait pour lui tout seul ; personne dans son école n’en

savait autant que lui sur les coquillages. Bientôt, il s’intéressa aux variétés

les plus rares, par exemple le xénophore, qui ramasse les coquilles vides

pour s’en servir de camouflage. D’une certaine façon, il était lui-même un

xénophore, une anomalie. Dans la nature, les anomalies ont souvent leur

utilité dans le cadre général de l’évolution : elles permettent l’occupation

d’un nouveau biotope, en offrant de meilleures chances de survie.

Ramachandran pouvait-il en dire autant de sa propre étrangeté ?

Avec le temps, le jeune Indien s’éloigna des intérêts de son enfance

pour découvrir d’autres domaines : les anomalies anatomiques chez

l’homme, les phénomènes étranges en chimie, etc. Son père craignait que le

jeune homme ne s’aventure dans des recherches ésotériques et le convainquit de s’inscrire en médecine. Là, il recevrait un enseignement

scientifique polyvalent et il en sortirait avec un métier. Ramachandran

obéit.

La médecine lui plaisait, mais ne lui suffisait pas. Il détestait apprendre

par cœur. Il souhaitait faire des expériences et des découvertes, et pas

seulement engranger du savoir. Il se mit à lire toutes sortes de publications

et d’ouvrages scientifiques qui ne faisaient pas partie de son programme.

Un de ces livres fut Eye and Brain, de Richard Gregory, neuroscientifique

spécialisé dans la perception visuelle. Le jeune étudiant fut particulièrement

intrigué par des expériences sur les illusions d’optique et les points

aveugles : autant d’anomalies des organes de la vue pouvant expliquer

certains aspects du fonctionnement du cerveau lui-même.

Motivé par cet ouvrage, il mena ses propres expériences et parvint à en

publier le résultat dans un journal prestigieux ; cela lui valut d’être invité

par l’université de Cambridge à venir étudier les neurosciences de la vision.

Ravi d’avoir une chance d’exercer une activité dans un domaine qui

l’intéressait, Ramachandran accepta l’invitation. Mais une fois à

Cambridge, il déchanta car il n’était pas à l’aise dans le milieu universitaire.

Dans ses rêves d’enfance, la science est une grande aventure romantique,

une quête de vérité presque religieuse. À Cambridge en revanche, elle ne

représentait, pour le corps enseignant et les étudiants, qu’un travail comme

un autre ; on fait ses heures, on contribue de façon minime à une analyse

statistique et on en reste là.

Il persévéra, finit par s’intéresser à ce qui se passait dans sa faculté et

obtint son diplôme. Quelques années plus tard, il fut recruté comme

professeur assistant en psychologie visuelle par l’université de Californie à

San Diego. Comme cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, il ne lui fallut

que peu d’années pour que son esprit se tourne vers un autre sujet : l’étude du cerveau lui-même. Il s’intéressa au phénomène des membres fantômes :

on observe chez les amputés des douleurs paralysantes d’un membre qu’on

leur a coupé. Il entreprit des expériences sur le thème des membres

fantômes. Cela le conduisit à faire des découvertes importantes sur le

fonctionnement du cerveau, et le moyen de soulager les amputés de ce type

de douleur.

Du jour au lendemain, son sentiment de décalage et d’ennui disparut. Il

savait à présent qu’il allait consacrer le reste de sa vie à l’étude des

pathologies anormales du système nerveux. Ce thème débouchait sur des

questions qui le passionnaient concernant l’évolution de la conscience,

l’origine du langage, etc. En quelque sorte, il était revenu à son point de

départ, à l’époque où il collectionnait les coquillages les plus rares. C’était

un domaine sur lequel il pouvait régner sans partage pendant des années, un

domaine correspondant à ses inclinations les plus profondes et qui

contribuerait au mieux au progrès scientifique.

 

B.  L’enfance de Yoki Matsuoka fut une période de troubles et de

confusions. Dans le Japon des années 1970, tout semblait décidé à l’avance

pour elle. Le système scolaire allait l’orienter vers un domaine convenable

pour les filles, et il n’y en avait pas beaucoup. Ses parents, convaincus de

l’importance du sport pour son développement, la poussèrent toute jeune

vers la compétition en natation. Ils lui firent également apprendre le piano.

Pour d’autres petits Japonais, il aurait été sécurisant d’être dans un

environnement aussi directif. Yoki, elle, étouffait. Elle était intéressée par

toutes sortes de domaines, notamment les mathématiques et les sciences.

Elle aimait le sport, mais pas la natation. Elle n’avait nulle idée de ce

qu’elle voulait devenir, ni de la façon dont elle pouvait trouver sa place

dans un monde à ce point réglé.

À onze ans, elle s’affirma pour la première fois. Dégoûtée de la

natation, elle voulut faire du tennis. Ses parents acceptèrent. Passionnée de

compétition, elle rêvait de devenir championne de tennis, mais elle était un

peu âgée pour commencer cette nouvelle discipline. Pour rattraper le temps

perdu, elle se soumit à un rythme d’entraînement infernal. Elle devait

quitter Tokyo pour s’entraîner, et faisait ses devoirs dans les transports en

commun à son retour, le soir. Même debout dans des wagons encombrés,

elle ouvrait ses livres de maths et de physique et résolvait ses équations.

Elle aimait toutes les formes d’énigmes, et s’absorbait tellement dans ses

devoirs qu’elle s’apercevait à peine du temps qui passait. Curieusement,

elle était dans le train comme sur les cours de tennis : dans un état de

concentration intense que rien ne pouvait distraire.

Dans les rares moments libres qu’elle avait pendant ses trajets, Yoki

réfléchissait à son avenir. Ses deux grands pôles d’intérêt étaient le sport et

la science. Elle y exprimait des aspects très différents de son tempérament :

son amour de la compétition, son goût pour les choses manuelles, la

nécessité d’être gracieuse, l’analyse et la résolution de problèmes. Au

Japon, il est obligatoire de choisir une carrière en général très spécialisée.

Quel que soit son choix, elle aurait à sacrifier tout le reste, ce qui la

déprimait profondément. Un jour, elle s’amusa à imaginer un robot capable

de jouer au tennis avec elle. En inventant pareille machine et en jouant

contre elle, elle satisferait tous les aspects de sa personnalité, mais ce n’était

qu’un rêve.

À force d’entraînement, elle devint un des meilleurs espoirs japonais

en tennis ; mais elle comprit bientôt que son avenir n’était pas dans le sport.

À l’entraînement, elle était imbattable, mais en tournoi, il lui arrivait

souvent d’être pétrifiée, de trop analyser la situation et de perdre devant des

joueurs médiocres. Elle fut également victime de plusieurs blessures qui la diminuèrent physiquement. Il lui fallait donc forcer sur les études et non sur

le sport. Après avoir fréquenté une académie de tennis en Floride, elle

convainquit ses parents de la laisser vivre aux États-Unis et elle s’inscrivit à

l’université de Californie, à Berkeley.

Elle eut du mal à y choisir sa branche d’études. Aucune ne couvrait

tous ses centres d’intérêt. Faute de mieux, elle se rabattit sur le génie

électrique. Un jour, elle confia à l’un de ses professeurs son rêve de

jeunesse : la construction d’un robot joueur de tennis. À sa grande surprise,

le professeur ne sourit pas, mais l’invita à faire partie de son laboratoire de

recherche en robotique. Ses travaux dans ce labo s’avérèrent si prometteurs

qu’elle fut reçue au MIT, et travailla dans le laboratoire d’intelligence

artificielle du pionnier de la robotique, Rodney Brooks. Celui-ci

développait un robot doté d’intelligence artificielle et Yoki Matsuoka fut

volontaire pour concevoir la main et le bras.

Depuis son enfance, elle avait observé ses propres mains quand elle

faisait du tennis, jouait du piano et écrivait des équations mathématiques.

La main humaine est une merveille. Bien que ce ne soit pas exactement un

sport, elle allait se servir de ses mains pour construire celle du robot. Elle

avait enfin trouvé un domaine qui couvrait la plus grande partie de ses

centres d’intérêt. Elle travailla nuit et jour à la construction d’un bras

robotisé révolutionnaire, possédant autant que possible la poigne délicate

d’une main humaine. Son prototype éblouit Brooks : il avait des années

d’avance sur tout ce qui s’était fait jusque-là.

Yoki Matsuoka constata alors son ignorance totale dans un domaine

critique, et elle décida d’obtenir un diplôme supplémentaire en

neurosciences. Si elle comprenait mieux le lien entre la main et le cerveau,

elle pouvait concevoir une prothèse capable de sentir et de réagir comme

une main humaine. Elle compléta ce processus en ajoutant à son curriculum vitae de nouveaux domaines scientifiques et finit par créer une discipline

entièrement nouvelle qu’elle appela « neurobotique » : la conception de

robots simulant le système nerveux humain et se rapprochant de la vie

même. En défrichant ce domaine, elle contribuerait de façon importante à

l’avancement de la science et elle parviendrait à la forme suprême du

pouvoir : la capacité de concilier en toute liberté l’ensemble de ses centres

d’intérêt.

 

Le monde du travail est comme un écosystème : les êtres vivants y occupent

des biotopes à l’intérieur desquels ils sont en concurrence pour les

ressources et leur survie. Plus ils sont nombreux dans un espace donné, plus

il leur est difficile de prospérer. Quand on travaille dans ce genre de

créneau, on s’use à attirer l’attention, à faire de la politique politicienne et à

accaparer des ressources insuffisantes. On passe tant de temps à ces petits

jeux qu’il n’en reste guère pour une véritable maîtrise. On est attiré par le

fait de toucher un salaire au terme d’un parcours familier. On ne se rend pas

compte à quel point la vie est difficile.

Il faut changer de stratégie et identifier un écosystème que l’on peut

dominer. Il n’est pas simple d’identifier son propre créneau. Cela demande

de la patience et une stratégie éprouvée. Au début, on choisit un domaine

qui se rapproche de ce que l’on souhaite (médecine, génie électrique).

De là, on a le choix entre deux directions. La première, c’est celle suivie par

Ramachandran : depuis un domaine donné, on recherche les issues

particulièrement intéressantes (en l’espèce, l’étude des organes de la vue et

de l’optique). Quand c’est possible, on tâche de zoomer sur un domaine

plus restreint. On continue ce processus jusqu’à tomber sur un sujet vierge, le plus petit possible. À certains égards, ce créneau correspond à ce que l’on