Atteindre l'excellence
2. Occuper le créneau idéal — la stratégie darwinienne
creuser et de redécouvrir une chose que vous avez enfouie en vous depuis
longtemps. Si vous renouez le contact avec ce recoin ultime de votre
conscience à n’importe quel âge, une partie de cet attrait primal reviendra à
la vie et vous désignera le chemin de ce qui peut devenir en définitive
l’œuvre de votre vie.
2. Occuper le créneau idéal — la stratégie darwinienne
A. V. S. Ramachandran, pendant son enfance à Madras (aujourd’hui
Chennai) en Inde à la fin des années 1950, savait qu’il était différent des
autres. Il n’était pas attiré par le cricket ni par les autres activités des
garçons de son âge ; ce qu’il aimait, c’était la lecture de livres scientifiques.
Il se promenait souvent seul sur la plage ; il y admirait la variété incroyable
des coquillages qu’on y trouvait. Il se mit à les collectionner et étudia ce
sujet en détail. Cela lui donnait un sentiment de puissance : c’était un
domaine qu’il possédait pour lui tout seul ; personne dans son école n’en
savait autant que lui sur les coquillages. Bientôt, il s’intéressa aux variétés
les plus rares, par exemple le xénophore, qui ramasse les coquilles vides
pour s’en servir de camouflage. D’une certaine façon, il était lui-même un
xénophore, une anomalie. Dans la nature, les anomalies ont souvent leur
utilité dans le cadre général de l’évolution : elles permettent l’occupation
d’un nouveau biotope, en offrant de meilleures chances de survie.
Ramachandran pouvait-il en dire autant de sa propre étrangeté ?
Avec le temps, le jeune Indien s’éloigna des intérêts de son enfance
pour découvrir d’autres domaines : les anomalies anatomiques chez
l’homme, les phénomènes étranges en chimie, etc. Son père craignait que le
jeune homme ne s’aventure dans des recherches ésotériques et le convainquit de s’inscrire en médecine. Là, il recevrait un enseignement
scientifique polyvalent et il en sortirait avec un métier. Ramachandran
obéit.
La médecine lui plaisait, mais ne lui suffisait pas. Il détestait apprendre
par cœur. Il souhaitait faire des expériences et des découvertes, et pas
seulement engranger du savoir. Il se mit à lire toutes sortes de publications
et d’ouvrages scientifiques qui ne faisaient pas partie de son programme.
Un de ces livres fut Eye and Brain, de Richard Gregory, neuroscientifique
spécialisé dans la perception visuelle. Le jeune étudiant fut particulièrement
intrigué par des expériences sur les illusions d’optique et les points
aveugles : autant d’anomalies des organes de la vue pouvant expliquer
certains aspects du fonctionnement du cerveau lui-même.
Motivé par cet ouvrage, il mena ses propres expériences et parvint à en
publier le résultat dans un journal prestigieux ; cela lui valut d’être invité
par l’université de Cambridge à venir étudier les neurosciences de la vision.
Ravi d’avoir une chance d’exercer une activité dans un domaine qui
l’intéressait, Ramachandran accepta l’invitation. Mais une fois à
Cambridge, il déchanta car il n’était pas à l’aise dans le milieu universitaire.
Dans ses rêves d’enfance, la science est une grande aventure romantique,
une quête de vérité presque religieuse. À Cambridge en revanche, elle ne
représentait, pour le corps enseignant et les étudiants, qu’un travail comme
un autre ; on fait ses heures, on contribue de façon minime à une analyse
statistique et on en reste là.
Il persévéra, finit par s’intéresser à ce qui se passait dans sa faculté et
obtint son diplôme. Quelques années plus tard, il fut recruté comme
professeur assistant en psychologie visuelle par l’université de Californie à
San Diego. Comme cela lui était déjà arrivé plusieurs fois, il ne lui fallut
que peu d’années pour que son esprit se tourne vers un autre sujet : l’étude du cerveau lui-même. Il s’intéressa au phénomène des membres fantômes :
on observe chez les amputés des douleurs paralysantes d’un membre qu’on
leur a coupé. Il entreprit des expériences sur le thème des membres
fantômes. Cela le conduisit à faire des découvertes importantes sur le
fonctionnement du cerveau, et le moyen de soulager les amputés de ce type
de douleur.
Du jour au lendemain, son sentiment de décalage et d’ennui disparut. Il
savait à présent qu’il allait consacrer le reste de sa vie à l’étude des
pathologies anormales du système nerveux. Ce thème débouchait sur des
questions qui le passionnaient concernant l’évolution de la conscience,
l’origine du langage, etc. En quelque sorte, il était revenu à son point de
départ, à l’époque où il collectionnait les coquillages les plus rares. C’était
un domaine sur lequel il pouvait régner sans partage pendant des années, un
domaine correspondant à ses inclinations les plus profondes et qui
contribuerait au mieux au progrès scientifique.
B. L’enfance de Yoki Matsuoka fut une période de troubles et de
confusions. Dans le Japon des années 1970, tout semblait décidé à l’avance
pour elle. Le système scolaire allait l’orienter vers un domaine convenable
pour les filles, et il n’y en avait pas beaucoup. Ses parents, convaincus de
l’importance du sport pour son développement, la poussèrent toute jeune
vers la compétition en natation. Ils lui firent également apprendre le piano.
Pour d’autres petits Japonais, il aurait été sécurisant d’être dans un
environnement aussi directif. Yoki, elle, étouffait. Elle était intéressée par
toutes sortes de domaines, notamment les mathématiques et les sciences.
Elle aimait le sport, mais pas la natation. Elle n’avait nulle idée de ce
qu’elle voulait devenir, ni de la façon dont elle pouvait trouver sa place
dans un monde à ce point réglé.
À onze ans, elle s’affirma pour la première fois. Dégoûtée de la
natation, elle voulut faire du tennis. Ses parents acceptèrent. Passionnée de
compétition, elle rêvait de devenir championne de tennis, mais elle était un
peu âgée pour commencer cette nouvelle discipline. Pour rattraper le temps
perdu, elle se soumit à un rythme d’entraînement infernal. Elle devait
quitter Tokyo pour s’entraîner, et faisait ses devoirs dans les transports en
commun à son retour, le soir. Même debout dans des wagons encombrés,
elle ouvrait ses livres de maths et de physique et résolvait ses équations.
Elle aimait toutes les formes d’énigmes, et s’absorbait tellement dans ses
devoirs qu’elle s’apercevait à peine du temps qui passait. Curieusement,
elle était dans le train comme sur les cours de tennis : dans un état de
concentration intense que rien ne pouvait distraire.
Dans les rares moments libres qu’elle avait pendant ses trajets, Yoki
réfléchissait à son avenir. Ses deux grands pôles d’intérêt étaient le sport et
la science. Elle y exprimait des aspects très différents de son tempérament :
son amour de la compétition, son goût pour les choses manuelles, la
nécessité d’être gracieuse, l’analyse et la résolution de problèmes. Au
Japon, il est obligatoire de choisir une carrière en général très spécialisée.
Quel que soit son choix, elle aurait à sacrifier tout le reste, ce qui la
déprimait profondément. Un jour, elle s’amusa à imaginer un robot capable
de jouer au tennis avec elle. En inventant pareille machine et en jouant
contre elle, elle satisferait tous les aspects de sa personnalité, mais ce n’était
qu’un rêve.
À force d’entraînement, elle devint un des meilleurs espoirs japonais
en tennis ; mais elle comprit bientôt que son avenir n’était pas dans le sport.
À l’entraînement, elle était imbattable, mais en tournoi, il lui arrivait
souvent d’être pétrifiée, de trop analyser la situation et de perdre devant des
joueurs médiocres. Elle fut également victime de plusieurs blessures qui la diminuèrent physiquement. Il lui fallait donc forcer sur les études et non sur
le sport. Après avoir fréquenté une académie de tennis en Floride, elle
convainquit ses parents de la laisser vivre aux États-Unis et elle s’inscrivit à
l’université de Californie, à Berkeley.
Elle eut du mal à y choisir sa branche d’études. Aucune ne couvrait
tous ses centres d’intérêt. Faute de mieux, elle se rabattit sur le génie
électrique. Un jour, elle confia à l’un de ses professeurs son rêve de
jeunesse : la construction d’un robot joueur de tennis. À sa grande surprise,
le professeur ne sourit pas, mais l’invita à faire partie de son laboratoire de
recherche en robotique. Ses travaux dans ce labo s’avérèrent si prometteurs
qu’elle fut reçue au MIT, et travailla dans le laboratoire d’intelligence
artificielle du pionnier de la robotique, Rodney Brooks. Celui-ci
développait un robot doté d’intelligence artificielle et Yoki Matsuoka fut
volontaire pour concevoir la main et le bras.
Depuis son enfance, elle avait observé ses propres mains quand elle
faisait du tennis, jouait du piano et écrivait des équations mathématiques.
La main humaine est une merveille. Bien que ce ne soit pas exactement un
sport, elle allait se servir de ses mains pour construire celle du robot. Elle
avait enfin trouvé un domaine qui couvrait la plus grande partie de ses
centres d’intérêt. Elle travailla nuit et jour à la construction d’un bras
robotisé révolutionnaire, possédant autant que possible la poigne délicate
d’une main humaine. Son prototype éblouit Brooks : il avait des années
d’avance sur tout ce qui s’était fait jusque-là.
Yoki Matsuoka constata alors son ignorance totale dans un domaine
critique, et elle décida d’obtenir un diplôme supplémentaire en
neurosciences. Si elle comprenait mieux le lien entre la main et le cerveau,
elle pouvait concevoir une prothèse capable de sentir et de réagir comme
une main humaine. Elle compléta ce processus en ajoutant à son curriculum vitae de nouveaux domaines scientifiques et finit par créer une discipline
entièrement nouvelle qu’elle appela « neurobotique » : la conception de
robots simulant le système nerveux humain et se rapprochant de la vie
même. En défrichant ce domaine, elle contribuerait de façon importante à
l’avancement de la science et elle parviendrait à la forme suprême du
pouvoir : la capacité de concilier en toute liberté l’ensemble de ses centres
d’intérêt.
Le monde du travail est comme un écosystème : les êtres vivants y occupent
des biotopes à l’intérieur desquels ils sont en concurrence pour les
ressources et leur survie. Plus ils sont nombreux dans un espace donné, plus
il leur est difficile de prospérer. Quand on travaille dans ce genre de
créneau, on s’use à attirer l’attention, à faire de la politique politicienne et à
accaparer des ressources insuffisantes. On passe tant de temps à ces petits
jeux qu’il n’en reste guère pour une véritable maîtrise. On est attiré par le
fait de toucher un salaire au terme d’un parcours familier. On ne se rend pas
compte à quel point la vie est difficile.
Il faut changer de stratégie et identifier un écosystème que l’on peut
dominer. Il n’est pas simple d’identifier son propre créneau. Cela demande
de la patience et une stratégie éprouvée. Au début, on choisit un domaine
qui se rapproche de ce que l’on souhaite (médecine, génie électrique).
De là, on a le choix entre deux directions. La première, c’est celle suivie par
Ramachandran : depuis un domaine donné, on recherche les issues
particulièrement intéressantes (en l’espèce, l’étude des organes de la vue et
de l’optique). Quand c’est possible, on tâche de zoomer sur un domaine
plus restreint. On continue ce processus jusqu’à tomber sur un sujet vierge, le plus petit possible. À certains égards, ce créneau correspond à ce que l’on