Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 7 sur 82

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Atteindre l'excellence

1. Revenir à ses origines — la stratégie de l’inclination primale

quelconque, ne devrait pas, comme toi, trouver son état

insupportable ? Celui qui est né pour un talent y trouve la

couronne de sa vie. Il n’est rien au monde qui n’offre de

difficultés. L’élan de l’âme, le plaisir, l’amour, nous aident seuls à

surmonter les obstacles, à frayer la route, et à nous élever au-

dessus de l’étroite sphère où la foule s’agite misérablement. »

JOHANN WOLFGANG VON GOETHE

 

On pourrait croire qu’il est relativement simple et naturel de refaire le lien

avec nos inclinations et l’œuvre de notre vie dès lors que l’on en admet

l’importance. Rien n’est plus faux. Pour y arriver convenablement, il faut

de la méthode et une vraie stratégie tant sont nombreux les obstacles qui s’y

opposeront. Les cinq stratégies ci-dessous, illustrées par des vies de grands

maîtres, sont prévues pour surmonter les principaux obstacles que vous

trouverez sur votre chemin : l’avis des autres, le manque de ressources, les

voies sans issue, le blocage dans le passé et la perte de repères. Étudiez-les

avec attention car vous les rencontrerez toutes sous une forme ou une autre,

c’est inévitable.

 

1. Revenir à ses origines — la stratégie de l’inclination primale

 

Chez les grands maîtres, l’inclination se présente souvent avec une

remarquable clarté dès l’enfance. Parfois, c’est un simple objet qui

déclenche une réaction disproportionnée. Quand Albert Einstein (1879-

1955) avait cinq ans, son père lui offrit une boussole. L’enfant fut

immédiatement fasciné par l’aiguille, qui changeait de direction tandis qu’il

se déplaçait. Le fait qu’une force magnétique invisible à l’œil fasse bouger

l’aiguille bouleversa le petit Einstein. Il se demanda tout de suite s’il existait dans l’univers d’autres forces aussi invisibles et aussi puissantes,

que personne n’aurait encore découvertes ni comprises ? Toute sa vie, ses

intérêts et ses idées tournèrent autour de cette question simple des forces et

des champs cachés ; souvent, il repensa à la boussole qui avait déclenché

cette passion.

À l’âge de quatre ans, Marie Curie (1867-1934), qui découvrirait un jour le

radium, entra dans le bureau de son père et fut émerveillée par le contenu

d’une vitrine : des instruments de laboratoire destinés à des expériences de

physique et de chimie. Elle revint souvent pour observer ces étranges

appareils, imaginant toutes sortes d’expériences possibles avec ces

éprouvettes et ces instruments de mesure. Plus tard, quand elle pénétra pour

la première fois dans un vrai laboratoire et imagina elle-même des

expériences, elle fit tout de suite le lien avec son obsession d’enfant : elle

sut qu’elle avait trouvé sa vocation.

 

Lorsque le futur cinéaste Ingmar Bergman (1918-2007) avait neuf ans, ses

parents offrirent à son frère pour Noël un projecteur et des films pour passer

des saynètes. Le petit Ingmar voulut à tout prix cet objet. Il échangea ses

propres jouets pour l’obtenir et, une fois qu’il l’eut en sa possession, il se

précipita dans un grand cagibi pour regarder les images tremblotantes

projetées sur le mur. Chaque fois qu’il mettait en route l’appareil, il avait

l’impression que quelque chose venait à la vie par magie. Reproduire cet

effet devint pour lui l’obsession de toute une vie.

 

Il arrive qu’une inclination devienne évidente grâce à une activité

particulière qui confère à la personne le sentiment d’un pouvoir supérieur.

Quand elle était petite, Martha Graham (1894-1991) était déchirée par son

incapacité à se faire comprendre par les autres de façon profonde ; les mots semblaient ne pas suffire. Un jour, elle assista pour la première fois à un

spectacle de danse. La première danseuse avait un don pour exprimer par

ses mouvements certaines émotions ; c’était une communication viscérale,

non verbale. La petite Martha commença bientôt à prendre des cours de

danse, et elle y vit immédiatement sa vocation. C’est seulement lorsqu’elle

dansait qu’elle se sentait vivante et expressive. Bien plus tard, elle inventa

une toute nouvelle forme de danse et révolutionna cet art.

 

Parfois, ce n’est ni un objet ni une activité, mais quelque chose de culturel

qui éveille un profond écho. L’anthropologue et linguiste contemporain

Daniel Everett (né en 1951) grandit à la frontière de la Californie et du

Mexique, dans une bourgade de cow-boys. Dès son âge le plus tendre, il se

sentit attiré par la culture des immigrés mexicains qui l’entouraient. Il en

aimait tout – la musique des mots, la cuisine, les coutumes si différentes de

celles des Anglo-Saxons. Il se plongea autant qu’il put dans cette langue et

cette culture. Cette passion pour l’autre, il la garda toujours : il étudia de

nombreuses cultures de par le monde, ainsi que leur impact sur notre

évolution.

Il arrive parfois qu’une véritable inclination se révèle au contact d’un vrai

maître. John Coltrane (1926-1967) grandit en Caroline du Nord. Il se sentait

décalé et bizarre, beaucoup plus sérieux que ses camarades de classe ; il

avait des attentes affectives et spirituelles insatisfaites. Il s’orienta vers la

musique par jeu, apprit le saxophone et joua dans l’orchestre de son lycée.

Quelques années plus tard, il assista à un concert du grand saxophoniste de

jazz Charlie « Bird » Parker et sa façon de jouer toucha Coltrane en plein

cœur. Parker transmettait grâce à son saxophone quelque chose de primal et

de personnel, c’était pour Coltrane comme l’écho d’une voix intérieure et il

y vit soudain le moyen d’exprimer sa personnalité et ses aspirations spirituelles. Il se mit à pratiquer cet instrument de façon si intensive qu’en

dix ans, il devint l’un des plus grands musiciens de jazz de son époque.

 

Comprenons-nous bien : pour maîtriser un domaine, il faut aimer le sujet et

se sentir avec lui des affinités profondes. Votre passion doit transcender le

domaine objectif et friser le religieux. Pour Einstein, ce n’est pas la

physique qui l’obsédait, mais le mystère de forces invisibles gouvernant

l’univers ; pour Bergman, ce n’était pas le film, mais la sensation de créer

quelque chose de vivant ; pour Coltrane, ce n’était pas la musique, mais le

moyen de donner la parole à des émotions puissantes. Ces attirances de

l’enfance sont difficiles à verbaliser car il s’agit surtout de sensations :

émerveillement, plaisir des sens, puissance, éveil de la conscience. Il est

important d’identifier ces penchants préverbaux car ils révèlent de façon

nette un attrait qui n’est pas contaminé par les désirs des autres. Il n’est pas

ancré en nous par nos parents, ces derniers ne nous aident à créer que des

liens plus superficiels, plus conscients et mieux exprimables. Provenant en

fait de quelque chose de plus profond, cet attrait ne peut être que le nôtre, le

reflet de notre personnalité exclusive.

Au fur et à mesure que vous devenez plus sophistiqué, vous perdez un

peu le contact avec ces signaux émis par le tréfonds de votre être. Mais

votre pouvoir et votre avenir dépendent des liens que vous renouerez avec

ce tréfonds et avec vos origines. Creusez vos souvenirs pour y voir la trace

de ces inclinations dans vos plus jeunes années. Cherchez-en l’empreinte

dans vos réactions viscérales à des choses simples : le désir de reprendre un

type d’activité dont vous ne vous êtes jamais lassé ; un thème qui éveille de

façon particulière votre curiosité ; un sentiment de pouvoir lié à un acte donné. C’est déjà en vous. Vous n’avez rien à créer : il vous suffit de