Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 40 sur 82

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Atteindre l'excellence

La connaissance générale — les sept réalités qui tuent

passé des gens et leurs façons de penser, plus vous pénétrez leur esprit en

profondeur. Ceci vous rendra capable de comprendre leurs motivations, de

prévoir leurs actes et d’identifier la meilleure façon de les mettre de votre

côté. Ainsi, vous cesserez d’avancer à tâtons.

Au cours d’une vie, on rencontre des milliers d’individus et le fait de

pouvoir les voir tels qu’ils sont n’a pas de prix. Gardez toutefois à l’esprit

que les gens ne cessent de changer. Que votre jugement ne soit pas définitif.

Continuez à observer et mettez régulièrement vos conclusions à jour.

 

La connaissance générale — les sept réalités qui tuent

 

Depuis l’aube de l’histoire, on observe, dans le comportement de l’homme,

des schémas répétitifs qui transcendent la culture et le temps, et révèlent des

traits universels qui nous appartiennent à tous en tant qu’espèce. Certains de

ces traits sont fortement positifs : par exemple, notre capacité à coopérer au

sein d’un groupe. D’autres sont négatifs et peuvent s’avérer destructeurs.

Chacun possède, ne serait-ce qu’à petites doses, un certain nombre de

défauts : envie, conformisme, rigidité, obsession de soi, paresse, veulerie et

agression passive. Dans le cadre d’un groupe, il existe inévitablement des

personnes possédant une ou plusieurs de ces caractéristiques à un degré

suffisant pour en faire des prédateurs. Nous appellerons ces caractéristiques

les sept réalités qui tuent.

Le problème, c’est que les gens n’aiment pas faire état publiquement

de ces travers, considérés comme peu flatteurs. Ils les cachent de leur

mieux, jusqu’au moment où leurs actes les trahissent et nous causent du

tort. La surprise nous fait réagir à brûle-pourpoint, ce qui aggrave les

dommages et entraîne des conséquences susceptibles de peser sur le reste de notre vie. Par l’étude et l’observation, nous devons comprendre ces sept

réalités qui tuent : si nous en décelons la présence, nous pouvons éviter de

les activer. Les conseils qui suivent sont vitaux pour acquérir l’intelligence

relationnelle.

Envie : il est dans notre nature de nous comparer constamment aux

autres en termes d’argent, de beauté, de sang-froid, d’intelligence, de

popularité, etc. Si quelqu’un réussit mieux que nous, cela suscite de notre

part une jalousie bien naturelle, que nous réussissons souvent à minimiser

car c’est une émotion désagréable. Nous attribuons le succès de cette

personne à la chance ou à ses relations, ou bien nous nous disons qu’il ne

durera pas. Chez certains, cette rancœur va beaucoup plus loin, selon leur

manque de confiance en eux-mêmes. Quand l’envie nous dévore, la seule

façon de nous soulager est de ruiner celui qui est l’objet de cette émotion.

L’envieux n’admettra jamais la raison de sa conduite malveillante, il se

justifiera avec des prétextes plus présentables. Souvent, il refuse d’admettre

qu’il est jaloux. C’est pourquoi ce vice est très difficile à identifier. Mais il

y a des indices qui ne trompent pas. Les gens qui font le plus votre éloge ou

se montrent les plus amicaux dès vos premières rencontres sont souvent des

envieux qui se rapprochent de vous pour vous faire du tort. Ouvrez l’œil.

Les gens qui manquent le plus de confiance en eux-mêmes sont

certainement les plus enclins à l’envie.

Il reste qu’en général, l’envie est très difficile à démasquer : la

prudence exige de ne pas la susciter par inadvertance. Quand on a un talent

donné, on doit s’appliquer à faire preuve de faiblesse dans d’autres

domaines pour éviter d’apparaître trop parfait et trop doué. Quand on a

affaire à des personnes manquant de confiance en elles, il faut

particulièrement s’intéresser à leur travail et même leur demander conseil. Il

faut soigneusement éviter de se vanter de tout succès et, si nécessaire, attribuer celui-ci à la chance. Il est toujours avisé de dévoiler de temps en

temps ses propres doutes et hésitations, cela rend plus humain aux yeux des

autres. Le fait de se moquer de soi-même avec humour fait merveille. Il faut

particulièrement veiller à ne jamais faire perdre la face à quelqu’un ; le pire

serait de monter en épingle son manque d’intelligence. C’est en général en

se faisant trop remarquer que l’on devient la cible des jaloux ; il faut

s’attacher à ne jamais sembler menaçant, et se fondre dans le paysage

jusqu’au jour où on connaît un succès tel que cela ne compte plus.

Conformisme : lorsque des personnes s’organisent en groupe, cela

crée inévitablement entre elles une « culture d’entreprise ». Les membres

du groupe auront beau clamer leur tolérance et se réjouir des différences

entre eux, la réalité est que les personnes significativement différentes les

mettent mal à l’aise et sapent leur confiance en eux-mêmes, en remettant en

question les valeurs de la culture dominante. Celle-ci se caractérise par des

normes non écrites qui évoluent avec le temps. Dans certains milieux, la

présentation physique a de l’importance. Mais en général, c’est la pensée

unique qui est le fardeau le plus lourd. Les membres du groupe adoptent

inconsciemment l’esprit du leader, et partagent ses valeurs morales et

politiques. On identifie l’esprit du groupe en observant à quel point ses

membres éprouvent le besoin d’afficher des opinions ou des idées

conformes aux normes. Certains membres du groupe sont les gardes-

chiourmes de la norme, et peuvent s’avérer très dangereux.

Si vous avez des tendances rebelles ou excentriques, comme c’est

souvent le cas de ceux qui vivent la maîtrise, vous devez veiller à ne pas

étaler votre différence de façon trop visible, surtout dans votre phase

d’apprentissage. Que seul votre travail prouve de façon subtile votre esprit

individuel, mais restez papelard et flagorneur sur les questions de politique,

de morale et de valeurs. Votre lieu de travail est une sorte de théâtre où vous portez un masque. (Réservez à vos amis vos idées les plus intéressantes et

les plus frappantes, en dehors de votre cadre de travail.) Surveillez vos

paroles : attention à ne pas exprimer librement vos opinions. Si vous

ignorez cette réalité qui tue, vos interlocuteurs n’admettront jamais la cause

de leur désaffection, car ils ne veulent pas être pris pour des conformistes.

Ils trouveront d’autres raisons de vous mettre à l’écart ou de saboter votre

action. Ne prêtez pas le flanc à ce genre d’attaque. Plus tard, quand vous

aurez acquis la maîtrise, vous aurez de nombreuses opportunités pour

affirmer votre individualité et piétiner joyeusement la pensée unique.

Rigidité : le monde devient de plus en plus complexe à bien des

égards. Face à n’importe quel dilemme, on a tendance à adopter la politique

de l’autruche, en prenant des habitudes qui nous donnent le sentiment de

maîtriser la situation. Les idées, les procédures et les visages familiers

rassurent. Cela est vrai de n’importe quel groupe. Les gens respectent les

procédures sans vraiment savoir pourquoi, juste parce que celles-ci ont

résisté à l’épreuve du temps : ils deviennent très agressifs si leurs façons de

faire sont remises en question. Ils s’agrippent à certaines idées, même

avérées funestes de façon répétée. Prenons comme exemple l’histoire des

sciences : chaque fois qu’une idée neuve ou une nouvelle façon de voir le

monde a été introduite, les adeptes de l’ancien système se sont battus à mort

pour le conserver, quelles que soient les preuves nouvelles présentées. Il est

dans la nature humaine, surtout à partir d’un certain âge, de rejeter les

modes différents de penser ou d’agir.

Personne ne se vante d’être rigide. Pourtant, on se heurte à cette réalité

tueuse chaque fois que l’on veut instaurer une idée ou une procédure

nouvelles. Les plus coincés montrent des signes d’agacement, voire de

panique. Plus vous insisterez de façon logique et raisonnée, plus ils

bétonneront leur résistance. Si vous vous montrez aventureux et ouvert, votre esprit sera jugé perturbateur et insupportable. Si vous n’êtes pas

conscient des dangers qu’il y a à susciter ce genre de peur, vous vous

créerez toutes sortes d’ennemis cachés, prêts à tout pour sauvegarder l’ordre

établi. Rien ne sert de lutter contre la rigidité des personnes, ni de

polémiquer contre leur obstination irrationnelle. C’est une perte de temps

et, par-dessus le marché, cela rend rigide. Mieux vaut prendre acte de la

rigidité des autres et respecter en apparence leur attachement au statu quo.

Mais par-devers vous, travaillez votre ouverture d’esprit, débarrassez-vous

de vos mauvaises habitudes et cultivez résolument vos idées nouvelles.

Obsession de soi : au travail, il est normal de penser d’abord à soi. Le

monde est dur, la concurrence féroce : chacun doit veiller sur ses propres

intérêts. Même quand nous agissons pour le bien commun, nous sommes

souvent motivés par le désir inconscient d’être aimés et d’améliorer notre

image. Il n’y a pas de honte à cela. Mais comme il n’est pas considéré

comme noble d’être égoïste, la plupart des gens font des pieds et des mains

pour cacher le fait qu’ils sont intéressés. Ce sont souvent les plus

égocentriques qui drapent leurs actes d’une aura de morale ou de sainteté, et

s’appliquent à soutenir publiquement les causes justes. Trompé par les

apparences, on fait souvent appel, en cas de besoin à la gratitude de ceux à

qui l’on a rendu service, à leur nature ostensiblement charitable et à leurs

sentiments amicaux. Et il est décevant de se faire alors éconduire, ou

d’avoir à attendre jusqu’au point de laisser tomber. Naturellement, nul

n’avoue la vraie raison de ce comportement : en réalité, les gens ne pensent

qu’à eux.

Au lieu de se mettre soi-même dans cette position, mieux vaut

comprendre et accepter cette réalité qui tue. Quand on demande un service,

il faut d’abord faire appel à l’intérêt personnel de l’interlocuteur. Et il faut

appliquer cela à tout le monde, quelle que soit l’obsession de soi de l’intéressé. Il faut voir le monde à travers ses yeux à lui et identifier ses

besoins. En échange de son aide, il faut lui offrir quelque chose de précieux,

par exemple lui faire gagner du temps ou lui fournir un contact intéressant.

Parfois, la personne se contentera de sortir de l’affaire grandie à ses propres

yeux, à condition de pouvoir s’attendre à un avantage concret à l’avenir.

D’une façon générale, il faut toujours orienter la conversation sur

l’interlocuteur et ses intérêts, cela contribue de façon déterminante à le

mettre du bon côté.

Paresse : chacun a tendance à vouloir réaliser ses objectifs de la façon

la plus facile et la plus rapide. Mais il faut pour cela maîtriser son

impatience : ce que l’on acquiert par un dur travail a plus de valeur. Mais

chez certaines personnes, la paresse l’emporte. Découragés par la

perspective d’attendre quelque chose des mois ou des années, les paresseux

invétérés sont en permanence à la recherche de raccourcis. Leur fainéantise

peut prendre les formes les plus insidieuses. Si par exemple vous parlez

étourdiment, ils volent vos meilleures idées et se les approprient : ils

économisent ainsi l’effort de recherche qu’elles vous ont coûté. Ils vous

tombent dessus au beau milieu d’un projet et se l’attribuent, pour en

revendiquer le mérite au moins partiel. Ils vous font tirer les marrons du

feu, mais exigent de partager « équitablement » les récompenses.

Pour s’en défendre, il faut pratiquer la prudence. Gardez vos idées

pour vous, cachez assez de détails pour que l’on ne puisse vous les voler. Si

vous travaillez pour un supérieur, attendez-vous à ce qu’il s’attribue tout le

mérite de vos efforts et s’abstienne de vous citer ; acceptez à la rigueur ce

comportement pendant votre phase d’apprentissage, mais pas de la part de

collègues. Assurez vos positions et définissez clairement les conditions de

votre collaboration. Si quelqu’un veut vous faire travailler à sa place et

présenter le résultat comme le fruit d’un effort commun, évaluez si ce travail améliorera vos compétences, et renseignez-vous sur l’éthique de

votre interlocuteur dans ses projets récents. Méfiez-vous en général des

gens désireux de collaborer avec vous : ils ne cherchent souvent qu’à vous

exploiter.

Veulerie : chacun se flatte de ne prendre ses décisions qu’en fonction

de considérations rationnelles alors qu’en réalité, ce sont en grande partie

nos émotions qui nous guident et altèrent nos perceptions. Nous sommes

donc entourés de gens qui, aveuglés par leurs émotions, retournent leur

veste pour un oui ou pour un non. Sachez que les promesses sont des

denrées périssables : hier encore ils se passionnaient pour votre idée,

aujourd’hui ils deviennent tièdes. Cela vous laisse perplexe et, si vous n’y

prenez pas garde, vous vous interrogerez inutilement sur leurs véritables

sentiments, leur humeur dans l’instant et leurs motivations éphémères.

Mieux vaut conserver un sain détachement par rapport aux émotions

fugaces des gens afin de ne pas en rester prisonnier. Jugez les personnes sur

leurs actes, qui sont en général plus cohérents que leurs paroles. N’attachez

pas d’importance excessive aux bonnes paroles de ceux qui semblent si

désireux de vous aider. S’ils tiennent parole, tant mieux pour vous, mais

attendez-vous à de fréquents retournements. Quand on ne se fie qu’à soi, on

court moins le risque d’être déçu.

Agression passive : l’agression passive découle de la crainte d’un

affrontement direct. Tout conflit suscite des émotions entraînant une perte

de contrôle. À cause de leur peur, les gens recourent souvent à des façons

biaisées d’arriver à leurs fins ; la sournoiserie de leurs attaques rend difficile

l’évaluation saine de la situation, et laisse aux adversaires le contrôle de

cette dynamique. Tout le monde pratique tôt ou tard l’agression passive. On

diffère un projet, on arrive en retard, on lance au passage des flèches

assassines : voilà les formes mineures de l’agression passive. Quand on les observe chez les autres, il suffit parfois de les rappeler à leur devoir en leur

montrant qu’ils freinent le processus. Si ces manœuvres sont inoffensives,

autant les ignorer. Mais les gens étouffés par leur manque de confiance en

eux-mêmes sont de véritables terroristes de l’agression passive et peuvent

littéralement vous détruire.

La meilleure défense est d’identifier ces personnes avant de croiser le

fer, et de les fuir comme la peste. Les indices les plus évidents sont à

rechercher dans leur passé : ils ont mauvaise réputation, des bruits courent

sur leurs dernières escarmouches, etc. Voyez comment les gens se

comportent avec eux, notamment leurs subordonnés directs : agissent-ils en

leur présence de façon timorée ? Vous hésitez car vous les soupçonnez de

sabotage ou d’obstruction, alors qu’ils se montrent avec vous gentils et

débonnaires. Ignorez leurs simagrées et jugez-les à leurs actes : vous

obtiendrez un tableau plus clair. Vous saurez qu’il s’agit bel et bien

d’agression passive s’ils vous esquivent, retardent des actions nécessaires

ou importantes pour vous, s’ils cherchent à vous donner des remords pour

des raisons que vous ignorez ou qu’ils vous font du tort comme par

inadvertance. Vous avez alors une alternative : soit vous vous retirez, soit

vous ripostez de façon également oblique, pour leur faire discrètement

comprendre que, s’ils vous marchent sur les pieds, ils le paieront. Cela

suffit souvent à les décourager, et à leur faire chercher une autre victime.

Surtout, ne vous laissez pas entortiller dans leurs campagnes et leurs

complots. Ce sont des champions de la zizanie et vous risquez de perdre

presque à tout coup.

Le fait de développer votre intelligence sociale ne vous aidera pas

simplement à gérer votre rapport aux autres, cela vous apportera

énormément dans votre pensée et votre créativité en général. Voyons par

exemple Benjamin Franklin. Il cultivait sa capacité à mettre le doigt sur les

détails qui rendent chaque personne unique, et à développer la relation à

partir de l’expérience et des motivations de son interlocuteur. Ayant acquis

une remarquable sensibilité aux subtilités de la nature humaine, il échappait

à la tentation courante de mettre tout le monde dans le même panier. Avec

des personnes de cultures et de formations très différentes, il sut se montrer

admirablement patient et ouvert. Ainsi, son intelligence relationnelle

s’intégrait totalement à ses recherches intellectuelles : il avait un œil d’aigle

pour chaque détail dans le domaine scientifique ; il avait une approche

souple et patiente des problèmes, et il possédait un talent hors du commun

pour présenter l’esprit et la voix des personnages créés dans ses œuvres

écrites.

Comprenons-nous bien : le cerveau humain est un organe fait de

connexions, et il est lui-même connecté à notre corps. Notre cerveau s’est

développé du même pas que les capacités croissantes des primates vivant en

société. Les neurones miroirs servant à améliorer la communication entre

les personnes se sont aussi appliqués à d’autres formes d’activité cérébrale.

La capacité à comprendre de l’intérieur les objets et les phénomènes fait

partie intégrante de la créativité scientifique : on le constate dans les

intuitions de Faraday sur l’électricité, et dans les expérimentations mentales

d’Einstein.

Les grands maîtres de l’histoire – Léonard de Vinci, Wolfgang Mozart,

Charles Darwin et tant d’autres – ont fait preuve d’une manière de penser

souple et sensible, qui s’est développée au même rythme que leur

intelligence relationnelle. Ceux qui sont le plus rigides et introvertis ont beau faire de grands progrès dans leur domaine, leur œuvre souffrira