Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 23 sur 82

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Atteindre l'excellence

5. Aller au-devant de la souffrance et de la résistance

même si cela leur est pénible, et dépassent le point où les autres ralentissent

et abandonnent mentalement.

Quand il s’agit de maîtriser une compétence, le temps est un vrai

magicien. En s’entraînant à un rythme régulier, certains éléments seront peu

à peu programmés dans le cerveau à force de jours et de semaines de

pratique. Progressivement, le métier rentre, intégré par le système nerveux.

L’esprit se libère des détails et peut alors percevoir l’ensemble de la

situation. C’est une sensation merveilleuse à laquelle conduit la pratique

obstinée, quel que soit le talent inné de chacun. Le seul véritable obstacle à

ce déroulement est l’intéressé lui-même et ses émotions : ennui, panique,

frustration, précarité, etc. Aucune de ces émotions ne peut être étouffée,

elles font partie du processus et tout le monde les ressent, même les maîtres.

Ce que l’on peut faire, c’est garder foi dans le processus ; l’ennui

disparaîtra une fois que l’on sera entré dans le cycle. La panique cède à

force de répétitions. La frustration est même signe de progrès : elle montre

que l’esprit traite la complexité et exige davantage de pratique. Le

sentiment de précarité se transforme en assurance quand on parvient à la

maîtrise. Si l’on se sent assuré que tout cela arrivera, on laisse le processus

naturel d’apprentissage suivre son cours et le reste trouve naturellement sa

place.

 

5. Aller au-devant de la souffrance et de la résistance

 

A. Bill Bradley (né en 1943) découvrit le basket-ball vers l’âge de dix ans.

Il avait un avantage sur ses camarades : il était grand pour son âge. Mais par

ailleurs, il n’avait pas de don naturel pour ce sport. Il était lent et gauche, et

manquait de détente. Aucun des aspects de ce jeu ne lui venait aisément. Il devait compenser par beaucoup de pratique. Il mit donc au point des

séquences d’entraînement rigoureuses et efficaces, comme on en a rarement

vu dans l’histoire du sport.

Il parvint à se procurer les clefs de la salle de sport de son lycée et

s’astreignit à des horaires d’entraînement précis : trois heures et demie

après l’école et le dimanche, huit heures le samedi et trois heures par jour

l’été. Il se tint à ces horaires plusieurs années. En salle de sport, il lestait ses

chaussures avec des poids de cinq kilos pour se renforcer les jambes et

améliorer sa détente. Son point faible, jugea-t-il, était son dribble et sa

lenteur générale. Il fallait qu’il travaille particulièrement ces deux points, et

qu’il apprenne à faire d’excellentes passes pour compenser sa lenteur.

Pour cela, il imagina plusieurs exercices. Il se procura des montures de

lunettes sur lesquelles il colla des morceaux de carton pour lui cacher le

ballon pendant qu’il pratiquait le dribble. Cela l’entraîna à regarder tout le

temps autour de lui au lieu de fixer le ballon, ce qui est vital pour faire des

passes. Il plaça des chaises sur le terrain en guise d’adversaires. Il dribblait

autour de ces obstacles, avançant et reculant pendant des heures jusqu’à ce

qu’il parvienne à les contourner aisément, et à changer brusquement de

direction. Il consacra de longues heures à ces deux exercices, indifférent à

l’ennui et à la douleur.

Quand il marchait dans la grand-rue de sa ville natale du Missouri, il

s’astreignait à garder le regard braqué droit devant lui, tout en cherchant à

identifier des objets en devanture des deux côtés de la rue, sans tourner la

tête. Il travailla interminablement ce point, pour améliorer sa vision

périphérique sur le terrain. Chez lui, il répétait tard le soir, dans sa chambre,

des mouvements offensifs et des feintes, toujours pour compenser son

manque de vitesse.

Bradley consacra sa créativité à mettre au point des façons innovantes

et efficaces de s’entraîner. Une fois, alors qu’il se rendait en Europe avec sa

famille à bord d’un paquebot, il songea qu’enfin il allait faire une pause

dans son entraînement, car il n’y aurait pas de place à bord pour faire du

basket. Mais il découvrit sur un pont inférieur deux coursives de 300 mètres

de long – la longueur du navire –, très étroites : il n’y avait de la place que

pour deux personnes de front. C’était l’endroit idéal pour s’entraîner au

dribble à grande vitesse tout en conservant un contrôle parfait du ballon.

Pour augmenter la difficulté, il décida de porter des lunettes qui

rétrécissaient son champ de vision. Pendant tout le voyage, il dribbla ainsi

des heures dans un sens puis dans l’autre.

Bradley devint ainsi un des plus grands basketteurs de son époque,

d’abord dans l’équipe des All American à l’université de Princeton, puis en

qualité de joueur professionnel avec les Knicks de New York. Ses

supporters étaient éblouis par sa capacité à faire les passes les plus

étonnantes, comme s’il avait des yeux derrière la tête et sur les côtés, sans

parler de son dribble, de son incroyable arsenal de feintes et d’attaques et de

la grâce de ses gestes sur le terrain. Très peu savaient que cette aisance

apparente était le résultat d’innombrables heures d’entraînement intensif

pendant des années.

B. Quand John Keats (1795-1821) avait huit ans, son père mourut des suites

d’une chute de cheval. Sa mère ne s’en remit pas et mourut sept ans plus

tard, laissant John, ses deux frères et sœur orphelins et sans logis à Londres.

John était l’aîné ; il fut retiré de l’école par leur tuteur et mis en

apprentissage chez un chirurgien apothicaire afin qu’il soit en mesure de

gagner sa vie le plus tôt possible. Cela semblait un bon choix.

Pendant ses derniers semestres à l’école, Keats avait acquis l’amour de

la littérature et de la lecture. Pour poursuivre son éducation, il revenait à son école pendant son temps libre et lisait tout ce qu’il pouvait dans la

bibliothèque. Un peu plus tard, il s’essaya à l’écriture de poèmes mais, faute

d’un guide ou d’un cercle littéraire à fréquenter, la seule possibilité pour lui

d’apprendre à écrire était de lire les œuvres des plus grands poètes des XVIIe

et XVIIIe siècles. Il écrivait ensuite ses propres poèmes, dans la forme et le

style de l’auteur sur lequel il essayait de se modeler. Il avait un talent pour

l’imitation et parvint bientôt à produire des vers dans une douzaine de styles

différents ; il les retouchait toujours de sa propre voix.

Au bout de plusieurs années, Keats prit une décision fatidique :

consacrer sa vie à la poésie. C’était sa vocation, et il se débrouillerait pour

en vivre. Pour achever l’apprentissage méthodique auquel il avait

commencé de se soumettre, il décida qu’il lui fallait écrire un très long

poème, de 4 000 vers pour être précis. Il traiterait du mythe grec antique

d’Endymion. « Endymion, écrivit-il à un ami, sera un essai pour tester ma

capacité d’imagination et surtout d’invention… dans lequel je dois produire

4 000 vers de descriptions diverses, et les remplir de poésie. » Il se donna

un délai pratiquement impossible à respecter – sept mois – et il s’astreignit

à rédiger cinquante vers par jour, pour son premier brouillon.

Aux trois quarts de son travail, il prit en grippe son poème. Mais au

lieu d’abandonner, il serra les dents et acheva dans le temps fixé. Ce qu’il

n’aimait pas dans Endymion, c’était son langage fleuri et ampoulé. Mais il

lui fallait ce genre d’exercice pour découvrir ce pour quoi il était vraiment

fait. « Dans Endymion, écrivit-il plus tard, j’ai plongé dans la mer la tête la

première et j’ai donc découvert les lignes de sonde, les sables mouvants et

les rochers, mieux que si j’étais resté sur le vert rivage et… que j’avais pris

du thé et reçu d’aimables conseils. »

Par la suite, il considéra cet essai comme un poème médiocre, mais

l’expérience lui avait beaucoup appris. Il ne connut jamais le syndrome de la page blanche : il s’était entraîné à écrire en dépit de tout obstacle. Il avait

à présent l’habitude d’écrire vite en se concentrant pendant des heures de

façon intense. De même, il révisait son travail avec rapidité. Il savait aussi

jeter sur son œuvre un regard critique, et notamment sur sa propension à un

romantisme échevelé. Il était capable de juger son travail d’un œil froid. Il

avait découvert que c’est en rédigeant un poème que ses meilleures idées lui

venaient et qu’il devait continuer à écrire avec intrépidité, faute de quoi il

ne ferait jamais ces découvertes. Plus important encore, il avait mis au point

le langage qui lui convenait, aux antipodes de celui d’Endymion  : une

langue dense et riche d’images, sans un vers de trop.

Fort de ces acquis, il rédigea en 1818 et 1819, avant de tomber

gravement malade, quelques-uns de ses poèmes les plus mémorables, et

notamment toutes ses plus grandes odes. Ce furent peut-être les deux

années les plus productives de la littérature anglaise, grâce à l’effort

autodidacte considérable qu’il avait fourni.

 

La nature humaine fuit de son mieux la douleur et la difficulté. Cette

tendance naturelle vaut pour la pratique de n’importe quelle compétence.

Une fois que l’on devient expert dans un domaine, en général celui pour

lequel on a le plus de facilité, on préfère répéter inlassablement les mêmes

choses. Pour éviter nos points faibles, nous retombons toujours dans la

même routine déséquilibrée. Sachant que nous pouvons baisser notre garde

pendant le stade des essais où personne ne nous surveille ni ne met de

pression sur nous, nous ne lui accordons qu’une attention distraite ; en

outre, nous avons tendance à nous montrer très casaniers dans nos pratiques quotidiennes. Nous imitons en général nos prédécesseurs, et nous exécutons