Atteindre l'excellence
3. Transfigurer ses idées
fond ce qu’il en coûte de parvenir à la phase créative et au-delà. En qualité
de mentor, eux seuls peuvent mesurer nos progrès, les faiblesses de notre
personnalité et les supplices que nous devons endurer pour progresser. Par
les temps qui courent, il faut recevoir de son mentor une vision
intransigeante de la réalité. On doit la rechercher et lui faire bon accueil.
Choisissez si possible un mentor qui ne prend pas de gants : qui aime bien
châtie bien. S’il tergiverse, forcez-le à tenir le miroir dans lequel vous
pourrez vous voir tel que vous êtes. Débrouillez-vous pour qu’il vous lance
les défis capables de vous révéler vos forces et vos faiblesses. Arrachez-lui
à tout prix autant d’évaluations qu’il peut vous en donner. Habituez-vous à
la critique. Il est important que vous ayez confiance en vous-même, mais si
celle-ci n’est pas fondée sur une évaluation réaliste de ce que vous êtes, elle
n’est que grandiloquence et vacuité. Seule l’appréciation exigeante de votre
mentor vous fera acquérir une confiance en vous-même substantielle et
précieuse.
3. Transfigurer ses idées
En 1943, l’éminent pianiste et enseignant Alberto Guerrero accepta un
nouvel élève, enfant prodige de onze ans appelé Glenn Gould, qui ne
ressemblait à aucun autre candidat. Glenn jouait depuis l’âge de quatre ans :
c’est sa mère qui lui avait fait faire ses premiers pas. Elle était elle-même
une artiste accomplie. Après quelques années sous sa tutelle, Glenn
surpassa sa mère à bien des égards ; il commença à la contredire, il avait
besoin de nouveaux défis. Guerrero était célèbre à Toronto (Canada) où
vivaient les Gould. Il avait la réputation d’être à la fois très patient et
exigeant : c’est ce qu’il fallait au petit Gould et c’est pourquoi ses parents avaient choisi Guerrero. D’emblée, il décela chez son élève une
concentration et un sérieux exceptionnels pour son âge. Gould l’écoutait
avec une attention totale et parvenait à copier le style de jeu de Guerrero
d’une façon que celui-ci n’avait jamais constatée chez un élève. Celui-ci
était un parfait imitateur.
Néanmoins, Guerrero observa bientôt des traits bizarres chez Glenn
Gould. Une fois, il décida d’étendre le répertoire de son élève et voulut
l’initier à la musique d’Arnold Schoenberg, grand compositeur de musique
atonale, dont Guerrero aimait défendre les œuvres. Il s’attendait à ce que
son élève se passionne pour la nouveauté de ce son, mais il fut surpris de le
voir manifestement dégoûté. L’enfant emporta chez lui la partition, mais ne
répéta probablement pas les morceaux : Guerrero abandonna le sujet.
Quelques semaines plus tard, Gould montra à son professeur plusieurs de
ses compositions récentes : des œuvres intéressantes manifestement
inspirées par Schoenberg. Peu après, il apporta des partitions qu’il voulait
répéter avec Guerrero, il s’agissait uniquement de musique atonale écrite
par différents compositeurs, dont Schoenberg, mais il ne s’agissait pas des
morceaux que Guerrero lui avait initialement confiés. À l’évidence, le jeune
prodige avait étudié cette musique de son côté, et il avait fini par l’aimer. Il
devint presque impossible à Guerrero d’évaluer la façon dont Gould
réagissait à ses idées. Par exemple, il conseillait à ses élèves d’apprendre
par cœur un morceau en l’étudiant sur le papier avant même d’essayer de le
jouer. Ainsi, l’œuvre prenait vie d’abord dans leur esprit et ils étaient
capables d’en avoir une perception globale, au lieu de se contenter d’aligner
des notes. Gould suivit consciencieusement ce conseil avec un morceau de
Bach, mais quand ils discutèrent de la structure et du concept de l’œuvre, le
jeune homme exposa un point de vue assez bizarre et parfaitement opposé à
celui de Guerrero : selon Gould, c’était une œuvre romantique et pittoresque. Une autre fois, Guerrero confia qu’il était souvent préférable
d’imaginer, quand on jouait une œuvre pour piano de Bach, que l’on était
sur un clavecin. Gould savoura cette idée, mais quelques mois plus tard, il
déclara que, de son côté, il préférait imaginer avec Bach un instrument
différent.
Les idées les plus importantes de Guerrero tournaient autour des
aspects physiques du jeu. Il avait étudié la physiologie, et en particulier tout
ce qui se rapporte aux mains et aux doigts. Son but était de faire acquérir à
ses élèves un style détendu mais puissant, grâce auquel ils obtenaient une
maîtrise absolue du clavier avec des doigts au toucher rapide comme
l’éclair. Pendant des heures, il inculqua cette approche à Gould en
défendant la position qu’il recommandait : il fallait s’incliner très bas sur le
clavier, les mouvements provenant tous du bas du dos et des mains, tandis
que les épaules et les bras demeuraient totalement immobiles. Il en fit et
refit inlassablement la démonstration à son élève. Il lui donna à faire toutes
sortes d’exercices inhabituels pour renforcer ses doigts. Gould s’intéressa à
ces méthodes, mais comme pour le reste, Guerrero eut l’impression que le
jeune homme ne tarderait pas à tout oublier et à faire les choses à sa
manière.
Les années passèrent, et Gould contestait de plus en plus
l’enseignement de Guerrero. Il jugeait ses idées et son approche de la
musique trop latine et désuète. Enfin, à l’âge de dix-neuf ans, Gould
annonça que dorénavant, il se débrouillerait seul. Il n’avait plus besoin d’un
mentor, ce que Guerrero accepta de bonne grâce. Il était clair que le jeune
homme devait développer ses propres idées sur la musique et son
interprétation.
Néanmoins, tandis que l’étoile de Gould montait irrésistiblement au
firmament de la musique, Guerrero comprit à quel point ses idées avaient profondément influencé son ancien élève. Il lut dans certaines critiques des
concerts de Gould que celui-ci semblait parfois jouer Bach comme sur un
clavecin : cette opinion se répandit rapidement. Sa position, sa manière de
s’incliner sur son instrument le faisaient curieusement ressembler à un
double de Guerrero, en plus jeune ; ses doigts avaient une force
incomparable, cela venait manifestement des exercices que Guerrero lui
avait enseignés. Dans ses interviews, Gould expliquait qu’il était important
d’apprendre par cœur un morceau sur le papier avant de le jouer. Mais il
disait tout cela comme venant de lui. Le plus étrange, c’est que Gould jouait
certains morceaux exactement de la façon dont Guerrero les avait toujours
imaginés mentalement, mais avec une verve et un style dont Guerrero était
incapable. C’était comme si son ancien protégé avait intégré l’essence de
son style et l’avait transfiguré pour en faire quelque chose de plus grand.
Tout petit déjà, Glenn Gould avait compris son propre dilemme. Il avait une
oreille musicale infaillible : il était si sensible qu’il pouvait remarquer les
nuances du jeu d’un autre artiste, et les reproduire après une seule audition.
En même temps, il avait des goûts bien à lui et l’ambition de devenir un
grand soliste. S’il écoutait trop ses enseignants et les autres artistes pour
copier leurs idées ou leur style, il perdrait sa propre identité chemin faisant.
Mais il avait aussi besoin d’acquérir des connaissances et d’être guidé par
un mentor. Ce dilemme se manifesta avec une acuité particulière dans ses
rapports avec Alberto Guerrero, qui était un enseignant charismatique. C’est
souvent une malédiction d’avoir pour professeur quelqu’un de très brillant
et accompli : la confiance en soi de l’élève est écrasée tant il s’acharne à
suivre toutes les grandes idées de son maître. Beaucoup de pianistes se sont perdus dans l’ombre de leurs illustres mentors et ne sont jamais arrivés à en
sortir.
À cause de son ambition, Gould trouva la seule issue viable : ouvrir
l’oreille aux idées de Guerrero et les mettre à l’épreuve puis, tout en jouant,
les modifier de façon subtile en fonction de ses propres inclinations. Ainsi,
il avait le sentiment d’avoir voix au chapitre. Les années passèrent et la
différence entre lui-même et son instructeur se creusa. Comme il était très
influençable, il avait inconsciemment intégré au fil de son apprentissage
toutes les idées importantes de Guerrero mais, grâce à un engagement actif,
il était parvenu à les adapter à sa propre personnalité. Ainsi, il pouvait à la
fois apprendre et cultiver une créativité qui le distinguerait de tous les
autres dès lors qu’il quitterait Guerrero.
Pendant la phase d’apprentissage, nous sommes tous déchirés par ce
même dilemme. Pour apprendre de nos mentors, nous devons nous ouvrir et
nous montrer totalement réceptifs à leurs idées. Nous devons tomber sous
leur charme. Mais si nous allons trop loin dans ce sens, nous sommes
tellement marqués par leur influence qu’il ne nous reste plus la place de
nourrir et de développer notre propre voie ; et nous passons notre vie ligotés
par des idées qui ne sont pas les nôtres. La solution, comme Gould le
découvrit, demande de la finesse : tout en écoutant et en intégrant les idées
de nos mentors, nous devons progressivement nous distancier d’eux.
Adaptons en douceur leurs idées en fonction de ce que nous sommes, et
modifions-les pour qu’elles s’adaptent à notre style et à nos inclinations. En
progressant, nous prendrons de l’assurance et nous parviendrons à déceler
des erreurs ou des faiblesses chez notre mentor. Nous modèlerons
progressivement nos connaissances de notre propre façon. Et quand viendra
le moment d’envisager l’indépendance, nous pourrons même entrer en
concurrence avec le mentor que nous idolâtrions naguère. Comme le disait Léonard de Vinci : « C’est un médiocre disciple que celui qui ne surpasse