Atteindre l'excellence
5. Trouver le chemin du retour — jouer son va-tout
que de vous-même. Le changement est inévitable, surtout à une époque
aussi agitée que la nôtre. Du moment que vous ne pouvez compter que sur
vous-même, c’est à vous de prévoir les changements qui surviennent dans
votre métier. Vous devez adapter l’œuvre de votre vie à ces circonstances
nouvelles. Ne vous cramponnez pas aux façons de faire démodées, car vous
vous feriez dépasser et cela vous pénaliserait. Soyez souple et toujours prêt
à vous adapter.
Si un changement s’impose à vous, comme ce fut le cas pour Freddie
Roach, il ne faut ni vous fâcher ni vous apitoyer sur vous-même. Roach
découvrit d’instinct la façon de remonter sur le ring en comprenant que ce
qu’il aimait, ce n’était pas la boxe en soi, mais le sport de compétition et la
stratégie. En acceptant cela, il fut capable d’adapter ses inclinations au
monde de la boxe. Comme Roach, ne jetez pas aux orties l’expérience ni les
compétences que vous avez accumulées, mais découvrez une façon
nouvelle de les appliquer. Gardez le regard tourné vers l’avenir et non vers
le passé. Il arrive fréquemment que de tels ajustements créatifs conduisent à
des sommets plus élevés : l’imprévu vous sort de votre torpeur et vous
contraint à réévaluer vos buts. Souvenez-vous de ceci : l’œuvre de votre vie
est un organisme vivant, qui possède un souffle propre. Si vous suivez
obstinément un projet décidé dans votre jeunesse, vous vous enfermez dans
une position sans issue et le temps aura impitoyablement raison de vous.
5. Trouver le chemin du retour — jouer son va-tout
Buckminster Fuller (1895-1983) était encore tout enfant quand il s’aperçut
qu’il percevait le monde de façon différente. Il était extrêmement myope de
naissance. Autour de lui, tout était flou ; par conséquent ses autres sens, notamment le toucher et l’odorat, se développèrent pour compenser son
handicap visuel. Il commença à porter des lunettes dès l’âge de cinq ans,
mais continua à appréhender son environnement de façon bien plus que
visuelle. Il acquit une forme tactile d’intelligence.
Fuller était un enfant extrêmement ingénieux. Il passait l’été dans le
Maine à distribuer du courrier en barque sur des lacs. Il inventa un nouveau
type d’aviron, inspiré des mouvements des méduses, qu’il avait observés et
étudiés. Il comprit la dynamique de leurs mouvements plus qu’avec les
yeux : il la ressentait dans ses membres. Il reproduisit ce mouvement dans
son nouvel aviron, et celui-ci s’avéra superbement efficace. Pendant ces
longs étés, il rêva à d’autres inventions intéressantes : elles allaient devenir
son but dans la vie, son vrai destin.
Sa différence, toutefois, le faisait souffrir. Il ne supportait pas l’école.
Il y obtenait d’excellents résultats et fut même reçu à Harvard, mais il fut
incapable de s’adapter au style figé d’enseignement. Il se mit à sauter les
cours, à boire et à mener une vie de bohème. Les autorités d’Harvard le
renvoyèrent deux fois, la seconde de façon définitive. Il fit toute une série
de petits boulots. Il travailla dans une usine de conditionnement de viande
puis, pendant la Première Guerre mondiale, obtint un bon poste dans la
marine de guerre. Il avait un sens stupéfiant de la mécanique et de la façon
dont différentes pièces travaillent. Mais il était instable, et incapable
d’occuper longtemps le même emploi. Après la guerre, ayant une femme et
un enfant à charge et désespérant de pouvoir un jour les faire vivre
convenablement, il accepta un poste de chef des ventes, très bien payé. Il
travailla de son mieux et se fit même apprécier mais, au bout de trois mois,
l’entreprise fit faillite. Il avait détesté ce travail, mais que pouvait-il
désormais attendre de mieux dans la vie ?
Quelques mois plus tard, une aubaine lui tomba du ciel. Son beau-père
avait inventé une façon de produire des matériaux de construction
permettant de bâtir des maisons plus durables et mieux isolées, pour
beaucoup moins cher. Mais l’inventeur n’arrivait ni à trouver des
investisseurs ni personne susceptible de démarrer l’affaire. Fuller jugea
l’idée brillante. Le bâtiment et l’architecture l’avaient toujours intéressé, il
se proposa donc pour mettre en place cette nouvelle technologie. Il y mit
tout ce qu’il pouvait et parvint même à améliorer le matériau en question.
Son beau-père le soutenait et, ensemble, ils fondèrent le Stockade Building
System. Quelques investisseurs, essentiellement des membres de la famille,
leur permirent d’ouvrir des usines. Le démarrage fut laborieux, car la
technique était trop innovante et Fuller trop puriste pour accepter des
compromis dans sa volonté de révolutionner le secteur du bâtiment. Au
bout de cinq ans, l’entreprise fut vendue et Fuller perdit son fauteuil de
président.
Sa situation était donc pire que jamais. Sa famille avait bien vécu à
Chicago sur son salaire, au-dessus de ses moyens d’ailleurs. Pendant cinq
ans, il n’avait rien mis de côté. L’hiver approchait, les perspectives
d’emploi minimes car sa réputation était anéantie. Un beau soir, il partit se
promener sur la rive du lac Michigan et songea à ce qu’avait été sa vie. Il
avait déçu sa femme et dilapidé l’argent de son beau-père et de ses amis
investi dans l’entreprise. Il n’avait aucun sens des affaires, et était un boulet
pour tout le monde. Finalement, il conclut qu’il valait mieux en finir. Le
plus simple était de se noyer dans le lac. Il avait une bonne assurance vie, sa
famille s’en sortirait mieux après sa mort que de son vivant. Il s’avança vers
l’eau en se préparant mentalement à mourir. Soudain, une voix toute proche
lui dit : « Dorénavant, n’attends plus jamais de confirmation matérielle pour
tes idées. Tu possèdes la vérité. Tu n’as pas le droit de te supprimer, car tu ne t’appartiens pas : tu appartiens à l’univers. La raison de ton existence
demeurera à jamais obscure à tes yeux, mais crois que tu joues ton rôle si tu
t’appliques à servir le meilleur intérêt des autres. » Comme il n’avait jamais
entendu de voix, Fuller fut convaincu que c’était bien réel. Stupéfié par ces
paroles, il fit demi-tour et rentra chez lui.
En chemin, il réfléchit et passa sa vie en revue avec un regard neuf.
Peut-être que les erreurs qu’il se reprochait n’en étaient pas, après tout. Il
avait essayé de s’inscrire dans un milieu (celui des affaires) auquel il
n’appartenait pas. C’est ce que lui disait le monde, il lui suffisait d’écouter.
L’expérience avec Stockade n’était pas entièrement perdue : il y avait
beaucoup appris sur la nature humaine. Il ne devait donc avoir aucun regret.
La vérité, c’était que lui était différent. Il ne cessait d’inventer dans sa tête
des tas de choses – voitures, maisons, constructions diverses – qui
reflétaient ses facultés extraordinaires de perception. Il fut frappé, en
regardant autour de lui, de voir de longues rangées d’immeubles
d’appartements, tous pareils ; les gens souffraient plus de cette monotonie,
de leur incapacité à penser les choses de façon différente, que du non-
conformisme.
Il se jura qu’à compter de ce jour, il n’écouterait plus que sa propre
expérience, sa voix intérieure. Il allait créer une façon alternative de faire
les choses, qui ouvrirait les yeux des gens sur des possibilités nouvelles. Et
l’argent suivrait. Car chaque fois qu’il avait visé le profit d’abord, cela avait
fini en catastrophe. Il ferait vivre sa famille, mais de façon frugale pour le
moment. Avec le temps, Fuller respecta sa promesse. Il s’obstina à
concrétiser ses inventions concernant des formes de transport et de bâtiment
(la voiture Dymaxion et la maison Dymaxion) peu coûteuses et peu
gourmandes en énergie ; il inventa aussi le dôme géodésique : une forme révolutionnaire de structure architecturale. Et il connut la célébrité et la
fortune.
Aucun bien ne peut résulter du fait que l’on s’écarte du chemin auquel on
est destiné. On est perclus de toutes sortes de souffrances cachées. Le plus
souvent, on s’écarte de sa route par goût de l’argent, en vue d’une
prospérité immédiate. Mais comme cela ne correspond pas à quelque chose
de profond en soi, l’intérêt s’étiole et, au bout du compte, l’argent n’arrive
pas aussi facilement que prévu. Et on se lance vers d’autres sources de
gains faciles, en s’éloignant de plus en plus de sa route. Comme on n’y voit
pas clair, on finit dans une carrière en cul-de-sac. Même si l’on arrive à
subvenir à ses propres besoins matériels, on se sent vide et on cherche à se
rattraper avec des croyances, des drogues et des divertissements. Impossible
d’échapper à ce cercle vicieux. On peut d’ailleurs mesurer à quel point on
s’écarte de son vrai chemin en observant son niveau de douleur et de
déception. Il faut ouvrir l’oreille à ce message de frustration et le laisser
guider sa vie comme Fuller l’a fait. C’est une question de vie ou de mort.
Ce chemin du retour exige des sacrifices. On ne peut pas avoir tout,
tout de suite. Le sentier vers la maîtrise exige de la patience. Il faut rester
concentré cinq ou dix ans avant de recueillir les fruits de ses efforts.
Toutefois, ce processus d’épanouissement est semé de défis et de plaisirs.
Prenez la résolution de vous remettre sur le droit chemin, et informez-en les
autres. Votre honneur étant en jeu, vous résisterez aux tentations de rechute.
En définitive, la fortune et le succès durable ne sourient pas à ceux qui les
prennent comme but, mais à ceux qui visent la maîtrise et la réalisation de
l’œuvre de leur vie.