Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 57 sur 82

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Atteindre l'excellence

Les pièges de l’affectivité

des associations qui accélèrent vos progrès.

Si vous n’avez pas de contraintes, imposez-vous-en. L’inventeur

Thomas Edison savait qu’il travaillait mieux dans l’urgence. Il faisait

exprès d’annoncer une idée à la presse avant que celle-ci ne soit mûre. Il

créait dans le public un sentiment d’attente excitant quant aux possibilités

de l’invention qu’il envisageait. S’il abandonnait celle-ci ou laissait trop de

temps s’écouler, sa réputation risquait de souffrir : par conséquent, son

esprit se mettait à travailler à toute vitesse, et lui fournissait des résultats.

Dans ce genre de cas, votre esprit est comme une armée qui a le dos au mur,

toute retraite impossible. Les troupes menacées d’extermination se battent

avec l’énergie du désespoir.

 

Les pièges de l’affectivité

 

Quand nous parvenons à la phase créative-active de notre carrière, nous

sommes confrontés à des défis nouveaux qui ne sont pas seulement d’ordre

mental ou intellectuel. Le travail devient plus exigeant : nous nous

retrouvons seuls face à des défis de plus en plus redoutables. Notre travail

est désormais sur la place publique et fait l’objet de critiques. Nous pouvons

avoir les idées les plus brillantes et le cerveau le plus affûté, cela ne les

empêche pas, si nous n’y prenons garde, de succomber à cause de pièges

d’ordre affectif. Nous commençons à douter de nous, nous nous inquiétons

exagérément de l’opinion d’autrui ou, inversement, nous nous croyons tout-

puissants. Il peut aussi arriver que nous commencions à nous ennuyer et que

nous perdions le goût du travail acharné, toujours nécessaire. Une fois

tombés dans ce genre de piège, il est difficile de nous en extirper ; nous

perdons le recul qui seul permet de savoir que nous nous sommes trompés. Mieux vaut être conscient de ce genre de danger pour éviter de s’y exposer.

Les pièges les plus courants qui nous menacent à ce stade sont au nombre

de six.

La suffisance : pour les enfants, le monde ressemble à un lieu

magique. Tout ce que l’on découvre a une intensité unique et suscite

l’émerveillement. Mais une fois adultes, nous considérons cet étonnement

comme de la naïveté, tellement nous sommes sûrs d’avoir une vaste

expérience du monde réel. Des mots comme « merveille » ou

« enchantement » nous font sourire. Mais imaginons un instant que cela ne

soit pas le cas. Le fait que la vie survint spontanément il y a des milliards

d’années, que la conscience soit apparue dans notre espèce et ait évolué

jusque dans sa forme actuelle, que l’homme ait marché sur la Lune et

comprenne les lois fondamentales de la physique, etc. – tout cela devrait en

permanence nous éblouir. À force de scepticisme et de cynisme, nous nous

coupons de mille questions passionnantes et même de la réalité.

Pendant que nous nous soumettons à un apprentissage exigeant et que

nous commençons à exercer notre créativité, nous ne pouvons qu’être

satisfaits de ce que nous avons appris et des progrès que nous avons

réalisés. Naturellement, nous tenons pour acquises certaines idées que nous

avons apprises et développées. Peu à peu, nous cessons de nous poser les

questions qui nous tourmentaient jadis. Nous connaissons les réponses.

Nous nous sentons de plus en plus supérieurs. À notre insu, notre esprit se

rétrécit et devient plus rigide, nous devenons satisfaits de nous-mêmes et

même si nos créations précédentes ont fait sensation, nous étouffons notre

créativité une fois pour toutes. Luttons de toutes nos forces contre ce

laisser-aller et cultivons activement notre capacité à nous émerveiller.

Rappelons-nous sans cesse que notre savoir est dérisoire et que le monde

cache encore beaucoup de mystères.

Le conservatisme : à peine touchez-vous les prémices de la fortune et

de la gloire, le conservatisme vous menace. Ce danger insidieux peut se

présenter sous différentes formes. Vous commencez par tomber amoureux

des idées et des stratégies qui vous ont précédemment réussi. Pourquoi

changer de style au milieu du gué, ou vous adapter à une nouvelle approche

de votre travail ? Mieux vaut vous fier aux méthodes qui ont fait leurs

preuves. Vous avez désormais une réputation à défendre : attention à ne pas

faire de vagues. Vous vous attachez aux avantages matériels dont vous

bénéficiez et, sans vous en apercevoir, vous vous agrippez aux idées

auxquelles vous pensez croire ; mais cela cache votre besoin de complaire à

votre auditoire, à vos sponsors ou à l’homme de la rue.

La créativité est par nature un acte audacieux et rebelle : vous refusez

le statu quo et le politiquement correct. Vous jouez avec les règles admises,

vous faites des expériences et vous testez des limites. Le monde a un besoin

désespéré d’idées audacieuses, et de gens qui n’ont pas peur de réfléchir et

d’explorer. Le conservatisme rampant rétrécit votre domaine de recherches,

vous ligote avec des idées familières et vous entraîne dans une spirale

descendante : quand la dernière étincelle de créativité vous quitte, vous

vous agrippez d’autant plus énergiquement à des idées mortes, des succès

ressassés et le besoin de conserver votre statut. Choisissez comme but la

créativité et non le confort, et vous vous assurerez d’autres succès à

l’avenir.

La dépendance : dans la phase d’apprentissage, vous vous fiez à vos

mentors et à vos chefs pour vous juger dans le domaine concerné. Mais

attention : il ne faut pas conserver ce besoin d’approbation pendant la phase

suivante. Au lieu de faire confiance à un maître pour évaluer votre travail,

vous voulez vous fier à l’opinion du public : vous n’êtes toujours pas sûr de

votre travail et de la façon dont il sera reçu. Certes, il n’est pas question d’ignorer ces jugements, mais vous devez d’abord vous fixer des normes

personnelles en toute indépendance. Sachez que vous avez la capacité de

vous distancier de vos résultats. Ainsi quand le public réagit, vous pouvez

faire la distinction entre ce qui mérite de retenir votre attention et ce que

vous pouvez ignorer. Ce que vous souhaitez en définitive, c’est

d’intérioriser la voix de votre maître de façon à devenir à la fois enseignant

et apprenant. Faute de quoi, vous n’aurez pas d’unité pour mesurer vos

résultats et vous serez bousculé comme une girouette par des opinions

venant de tous côtés : vous ne vous trouverez jamais vous-même.

L’impatience : voici sans doute le piège le plus dangereux. Ce travers

continuera à vous hanter, aussi discipliné que vous vous croyiez. Vous vous

convaincrez que votre travail est, en gros, achevé alors que c’est

l’impatience qui altère votre jugement. Au fil des années, vous tendez à

perdre l’énergie qui était la vôtre quand vous étiez plus jeune et plus vorace.

Inconsciemment, vous privilégiez les processus répétitifs, vous ressortez les

mêmes idées et les mêmes méthodes, comme autant de raccourcis.

Malheureusement, le processus créatif exige une intensité et une vigueur

permanentes. Chaque exercice est unique, tout comme chaque problème et

chaque projet. Bâcler ou ressortir de vieilles idées vous garantira un résultat

médiocre. Léonard de Vinci connaissait les dangers de l’impatience. Il avait

pour devise ostinato rigore, une rigueur obstinée. Pour chaque projet dans

lequel il s’engageait – à la fin de sa vie, ils se comptaient par milliers – il se

répétait qu’il aborderait chacun avec la même vigueur et la même ténacité.

La meilleure façon de contrer l’impatience est de se délecter – jusqu’à un

certain point – dans la douleur, comme l’athlète goûte la rudesse de

l’entraînement, le dépassement de ses limites et la résistance aux solutions

de facilité.

La folie des grandeurs : il arrive que le succès et les éloges présentent

un danger pire que la critique et les injures. Si nous apprenons à subir la

critique sans sourciller, cela nous rend plus fort et nous aide à déceler les

failles de notre travail. La louange, en revanche, est souvent toxique. On

glisse subrepticement de la joie de créer au plaisir d’être l’objet d’attention

et de flatteries. Sans nous en rendre compte, nous modifions notre œuvre

pour attirer les compliments dont nous avons tant envie. Nous refusons

d’admettre que tout succès comporte une part de chance : il suffit souvent

d’être au bon endroit au bon moment. Mais nous nous convainquons que

c’est notre talent qui attire naturellement succès et célébrité, comme si nous

y étions destinés. Une fois bouffis d’orgueil, nous ne pouvons toucher terre

à nouveau que par un échec cinglant. Pour éviter cela, il faut avoir du recul.

Il y a partout des génies plus grands que le nôtre. La chance a un rôle à

jouer, ainsi que le rôle de notre mentor et de tous ceux qui, dans le passé,

nous ont préparé le chemin. Notre motivation suprême doit être notre œuvre

proprement dite, et le processus qui y mène. La célébrité est en vérité une

nuisance et une distraction : cette conviction est le seul rempart qui protège

des pièges de notre ego.

L’inflexibilité : le fait d’être créatif comporte des aspects paradoxaux.

Vous devez connaître votre domaine par cœur, tout en restant capable de

remettre en cause les hypothèses les mieux établies. Vous devez être assez

naïf pour vous poser certaines questions, et assez optimiste quant à votre

capacité de résoudre le problème pertinent ; dans le même temps, vous

devez douter régulièrement d’avoir atteint votre but, et soumettre votre

travail à une autocritique sévère. Tout cela demande beaucoup de souplesse

et vous ne devez pas vous enferrer dans un état d’esprit unique. Vous devez

savoir céder aux circonstances et adopter l’attitude qui convient dans

l’instant.

La souplesse est une qualité qui ne s’entretient pas sans effort. Dès lors

que vous êtes enthousiasmé pour une idée, vous aurez du mal à revenir à

une attitude plus critique. Si en revanche vous analysez vos résultats avec

impartialité, vous perdez votre optimisme et l’amour de ce que vous faites.

Pour éviter ces problèmes, il vous faut de la pratique et de l’expérience :

quand vous avez, une première fois déjà, écarté des doutes, cela vous est

plus facile les fois suivantes. De toute façon, vous devez éviter les

perturbations affectives extrêmes et apprendre à pratiquer simultanément

l’optimisme et le doute : c’est un équilibre difficile mais dont tous les

maîtres ont fait l’expérience.

 

Nous sommes tous à la recherche d’un contact étroit avec la réalité : les

autres, notre époque, le monde naturel, notre tempérament, notre spécificité.

Notre culture tend de plus en plus à nous séparer de ces réalités de

différentes façons. Nous prenons de l’alcool ou de la drogue, nous

pratiquons des sports dangereux ou nous avons des comportements à

risques pour nous tirer de la léthargie quotidienne et avoir le sentiment de

vivre vraiment. Au bout du compte, la façon la plus puissante et la plus

gratifiante de se sentir branché sur la réalité est d’avoir une activité

créatrice. Quand nous sommes engagés dans un processus de création, nous

nous sentons plus vivants car nous produisons quelque chose au lieu de

nous contenter de consommer. Nous sommes les maîtres de la petite réalité

que nous créons. En faisant ce travail, nous nous créons nous-mêmes.

Même si ce processus est très pénible, le plaisir de créer est si intense

que l’on a envie de le renouveler. C’est pourquoi les gens créatifs retournent

inlassablement à ce type de comportement, en dépit des angoisses et des doutes que celui-ci génère. C’est la façon qu’a la nature de récompenser nos