Atteindre l'excellence
I. Découvrir sa vocation : l’œuvre de toute une vie
CHAPITRE I
Découvrir sa vocation : l’œuvre de toute une
vie
Chacun possède une force intérieure qui le guide vers l’œuvre de sa vie – ce
que l’on est censé accomplir pendant le temps que l’on a à vivre. Pendant
l’enfance, cette force est facile à toucher du doigt. Elle oriente chacun vers
des activités et des sujets correspondant à des penchants naturels et attirant
une curiosité profonde et primale. Au fil des ans, cette force s’estompe et
l’on écoute davantage ses parents et ses amis, tout en subissant l’usure des
angoisses quotidiennes. On peut alors se tourmenter d’avoir perdu le lien
avec ce que l’on est vraiment et avec ce qui rend chacun unique. La
première étape vers la maîtrise est toujours intérieure : apprendre qui l’on
est vraiment et renouer le contact avec cette force innée. Une fois ce point
éclairci, on trouvera le chemin de carrière qui convient et tout le reste
trouvera sa place. Il n’est jamais trop tard pour se lancer dans ce
processus.
LA FORCE CACHÉE
Vers la fin du mois d’avril 1519, au terme de plusieurs mois de maladie,
l’artiste Léonard de Vinci sentit sa fin prochaine. Cela faisait deux ans qu’il
vivait au château de Cloux, invité personnel du roi François I er. Celui-ci
l’avait comblé d’argent et d’honneurs et le considérait comme la
personnification de la Renaissance italienne, qu’il désirait introduire en
France. Vinci s’était avéré bien utile pour le roi en le conseillant dans toutes
sortes de domaines importants. Mais maintenant, à l’âge de soixante-sept
ans, sa vie allait se terminer et ses pensées se tournaient vers d’autres
choses. Il rédigea son testament, reçut les derniers sacrements et se coucha
dans l’attente de la fin.
Comme il gisait là, plusieurs amis vinrent lui rendre visite, dont le roi.
Ils remarquèrent que l’artiste était particulièrement pensif. Il n’était pas
homme à parler de lui-même, mais il se mit à évoquer des souvenirs
d’enfance et de jeunesse, et le cours étrange qu’avait pris sa vie.
Léonard de Vinci avait toujours éprouvé un fort sentiment de fatalité,
et une question en particulier le hantait depuis des années : existe-t-il une
force intérieure qui fait grandir les êtres vivants et leur permet de se
transformer eux-mêmes ? Si cette force existait dans la nature, il voulait la
découvrir : il en avait cherché les traces dans tout ce qu’il avait étudié.
C’était une obsession. À l’article de la mort, une fois que ses amis l’auraient
laissé seul, il allait certainement continuer à se poser cette question en
l’examinant à la lumière de sa propre vie, pour trouver des signes de cette
force ou de cette fatalité qui lui avaient permis de se développer et l’avaient
guidé jusqu’au moment ultime.
Léonard de Vinci avait dû commencer cette réflexion en se
remémorant son enfance à Vinci, un village à une trentaine de kilomètres de
Florence. Son père, Ser Piero da Vinci, était notaire et membre respecté de
la puissante classe bourgeoise ; mais Léonard, enfant de l’adultère, n’avait le droit ni d’entrer à l’université ni de pratiquer une profession noble. Il
reçut donc un enseignement minimum et fut laissé à lui-même pendant
presque toute son enfance. Il aimait surtout se promener dans les olivaies de
la région ou suivre un sentier qui conduisait à un paysage tout différent, fait
de forêts denses grouillant de sangliers, de cascades et de torrents, de
cygnes évoluant sur les étangs et d’étranges fleurs sauvages accrochées aux
falaises. La variété des espèces sauvages de la forêt le passionnait.
Un jour, il chipa dans le bureau de son père quelques feuilles de papier
– denrée assez rare à l’époque, mais abondante dans une étude de notaire. Il
emporta ce trésor dans la forêt et, assis sur un rocher, commença à dessiner
ce qu’il avait sous les yeux. Il revint ainsi jour après jour, même les jours de
pluie : il réussissait toujours à trouver un abri. Il n’avait ni enseignant ni
œuvre à imiter ; il faisait tout à l’œil, avec la nature pour seul modèle. Il
remarqua que pour dessiner, il lui fallait observer son sujet de très près pour
noter les détails qui le rendaient vivant.
Il dessina un jour un iris blanc et l’étudia de si près qu’il fut frappé par
sa forme si particulière. L’iris n’est d’abord qu’une graine, puis il se
développe en différentes étapes, que Léonard avait toutes dessinées les
années précédentes. Qu’est-ce qui fait grandir cette plante et donne cette
fleur magnifique, tellement différente des autres ? Sans doute possède-t-elle
une force qui la propulse d’une transformation à l’autre. Pendant des
années, le jeune Léonard allait s’étonner de la métamorphose des fleurs.
Seul sur son lit de mort, l’artiste avait aussi évoqué ses années
d’apprentissage dans l’atelier d’un artiste florentin, Andréa del Verrochio. Il
y avait été admis à l’âge de quatorze ans à cause de la qualité remarquable
de ses dessins. Verrochio enseignait à ses apprentis toutes les sciences
nécessaires dans son atelier : l’ingénierie, la mécanique, la chimie et la
métallurgie. L’adolescent était avide d’apprendre, mais était incapable de faire ce qu’on lui disait. Il avait besoin de tout faire à sa façon, en inventant
et non en imitant le maître.
Une fois, dans le cadre d’un projet de l’atelier, on lui demanda de
peindre un ange pour une vaste fresque biblique conçue par Verrochio. Le
jeune Vinci décida de donner à cette partie de la scène une vie propre. Au
premier plan, devant l’ange, il peignit un parterre de fleurs dont il ne se
contenta pas d’esquisser une vague image : il peignit chaque spécimen tel
qu’il les avait étudiés en détail depuis son enfance, avec une rigueur
scientifique inconnue à l’époque. Pour le visage de l’ange, il tenta différents
mélanges de peintures jusqu’à obtenir un doux rayonnement exprimant la
nature sublime de l’ange. (Pour saisir son expression, Léonard avait passé
des heures dans une église voisine à observer les fervents paroissiens, et
c’est l’expression d’un pieux jeune homme qui lui servit de modèle pour
l’ange.) Enfin, il fut le premier artiste à doter un ange d’ailes réalistes.
À cet effet, il alla au marché acheter plusieurs oiseaux. Il passa des
heures à dessiner leurs ailes, et observa la façon exacte dont elles étaient
attachées au corps de l’animal. Il voulait donner la sensation que ces ailes
avaient vraiment poussé sur les épaules de l’ange et lui permettaient de
voler avec aisance. Évidemment, l’artiste ne pouvait en rester là. Une fois
son œuvre achevée, il garda l’obsession des oiseaux et l’idée lui vint que
l’homme, peut-être, est capable de voler. Encore fallait-il étudier le vol des
oiseaux. Plusieurs heures par semaine, Vinci lut et apprit tout ce qui
concernait les oiseaux. C’est ainsi que les idées se suivaient dans son esprit,
de fil en aiguille.
L’artiste mourant avait certainement pensé au pire moment de sa vie,
en 1481. Le pape avait demandé à Laurent de Médicis de lui recommander
les meilleurs artistes de Florence pour la chapelle Sixtine qu’il venait de
faire construire. Médicis avait envoyé à Rome les plus grands artistes florentins, sauf Vinci. Ils n’avaient jamais eu de bons rapports : Laurent de
Médicis était un lettré, féru d’œuvres classiques. Vinci en revanche ne
connaissait pas le latin et n’avait qu’une connaissance rudimentaire des
maîtres antiques. Son esprit était plutôt scientifique. Mais la rancœur de
Léonard de Vinci venait d’ailleurs : il en était arrivé à haïr la dépendance
forcée des artistes vis-à-vis des faveurs royales, pour obtenir les
commandes qui leur permettaient de vivre. Vinci était las de Florence et de
ses intrigues politiques.
Il décida de changer de vie du tout au tout. Il s’installa à Milan et
résolut de gagner sa vie de façon différente : il voulait être plus qu’un
artiste. Il étudia toutes les techniques artisanales et toutes les sciences qui
l’intéressaient : l’architecture, l’ingénierie militaire, l’hydraulique,
l’anatomie, la sculpture, etc. Pour les princes et mécènes qui voulaient bien
de lui, il pouvait être un conseiller et un artiste, en échange d’émoluments
importants. Son esprit travaillait mieux quand il menait de front plusieurs
projets, car il créait entre eux différents types de liens.
Poursuivant l’examen de sa vie, Léonard de Vinci aurait évoqué une
commande énorme qu’il avait acceptée à ce stade de sa vie : une
gigantesque statue équestre en bronze à la mémoire de Francesco Sforza,
père du duc de Milan au pouvoir. Il fut incapable de résister à ce défi. Nul
n’avait fait de statue en bronze de cette importance depuis l’Antiquité, et le
travail de fonderie à cette échelle représentait un tour de force technique qui
avait découragé tous les artistes du moment. Léonard de Vinci travailla sur
cette œuvre pendant des mois. À titre d’essai, il édifia une copie en terre de
cette statue et l’exposa sur la plus vaste place de Milan. Elle était
gigantesque, de la taille d’un gros bâtiment. Les foules qui venaient
l’admirer étaient ébahies par sa taille, la position fougueuse du cheval saisie
par l’artiste et son aspect terrifiant. La réputation de cette merveille se répandit dans toute l’Italie et l’on attendait avec impatience le coulage en
bronze. Pour cela, Léonard inventa une méthode totalement nouvelle. Au
lieu de morceler le moule du cheval en plusieurs parties, il construirait un
moule unique grâce à un mélange de son invention et il coulerait le tout en
une seule fois, ce qui donnerait au cheval un aspect bien plus vivant.
Toujours est-il que quelques mois plus tard, la guerre éclata et le duc
eut besoin de tout le bronze disponible pour couler des canons. En fin de
compte, la statue d’argile fut abattue et le cheval de bronze ne fut jamais
construit. D’autres artistes avaient ri de la folie de Léonard de Vinci : il
avait pris tant de temps pour trouver la solution parfaite que, naturellement,
les circonstances avaient conspiré contre lui. Michel-Ange lui-même railla
Vinci : « Honte à toi qui as fait le projet d’une statue équestre en bronze et
qui n’as jamais réussi à la couler ! Et ces imbéciles de Milanais croyaient en
toi ? » Vinci avait l’habitude de se faire insulter à cause de sa lenteur, mais
il ne regretta jamais cette expérience. Il avait pu tester ses idées concernant
la façon de réaliser des projets à grande échelle, il appliqua ces
connaissances ailleurs. De toute façon, il ne se souciait guère de mener une
commande à son terme : ce qui le passionnait, c’était la recherche et le
processus de création.
Revoyant toute sa vie sous cet angle, il y lisait l’effet de certaines
forces cachées en lui. Quand il était petit, cette force l’avait attiré dans les
endroits les plus sauvages, où il pouvait observer la vie dans toute sa variété
et son intensité spectaculaire. Cette même force l’avait poussé à voler du
papier à son père, et à passer son temps à dessiner. Elle le poussa à faire
sans cesse des expériences nouvelles pendant qu’il était au service de
Verrochio. Elle le guida loin de Florence et de la vanité des artistes rivaux.
Elle l’obligea à faire preuve d’une audace extrême – statues gigantesques,
tentatives pour voler, dissection de centaines de cadavres pour ses recherches en anatomie – toutes orientées vers la découverte de l’essence de