Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 4 sur 82

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Atteindre l'excellence

I. Découvrir sa vocation : l’œuvre de toute une vie

CHAPITRE I

 

 

Découvrir sa vocation : l’œuvre de toute une

 

vie

 

Chacun possède une force intérieure qui le guide vers l’œuvre de sa vie – ce

que l’on est censé accomplir pendant le temps que l’on a à vivre. Pendant

l’enfance, cette force est facile à toucher du doigt. Elle oriente chacun vers

des activités et des sujets correspondant à des penchants naturels et attirant

une curiosité profonde et primale. Au fil des ans, cette force s’estompe et

l’on écoute davantage ses parents et ses amis, tout en subissant l’usure des

angoisses quotidiennes. On peut alors se tourmenter d’avoir perdu le lien

avec ce que l’on est vraiment et avec ce qui rend chacun unique. La

première étape vers la maîtrise est toujours intérieure : apprendre qui l’on

est vraiment et renouer le contact avec cette force innée. Une fois ce point

éclairci, on trouvera le chemin de carrière qui convient et tout le reste

trouvera sa place. Il n’est jamais trop tard pour se lancer dans ce

processus.

 

LA FORCE CACHÉE

Vers la fin du mois d’avril 1519, au terme de plusieurs mois de maladie,

l’artiste Léonard de Vinci sentit sa fin prochaine. Cela faisait deux ans qu’il

vivait au château de Cloux, invité personnel du roi François I er. Celui-ci

l’avait comblé d’argent et d’honneurs et le considérait comme la

personnification de la Renaissance italienne, qu’il désirait introduire en

France. Vinci s’était avéré bien utile pour le roi en le conseillant dans toutes

sortes de domaines importants. Mais maintenant, à l’âge de soixante-sept

ans, sa vie allait se terminer et ses pensées se tournaient vers d’autres

choses. Il rédigea son testament, reçut les derniers sacrements et se coucha

dans l’attente de la fin.

Comme il gisait là, plusieurs amis vinrent lui rendre visite, dont le roi.

Ils remarquèrent que l’artiste était particulièrement pensif. Il n’était pas

homme à parler de lui-même, mais il se mit à évoquer des souvenirs

d’enfance et de jeunesse, et le cours étrange qu’avait pris sa vie.

Léonard de Vinci avait toujours éprouvé un fort sentiment de fatalité,

et une question en particulier le hantait depuis des années : existe-t-il une

force intérieure qui fait grandir les êtres vivants et leur permet de se

transformer eux-mêmes ? Si cette force existait dans la nature, il voulait la

découvrir : il en avait cherché les traces dans tout ce qu’il avait étudié.

C’était une obsession. À l’article de la mort, une fois que ses amis l’auraient

laissé seul, il allait certainement continuer à se poser cette question en

l’examinant à la lumière de sa propre vie, pour trouver des signes de cette

force ou de cette fatalité qui lui avaient permis de se développer et l’avaient

guidé jusqu’au moment ultime.

Léonard de Vinci avait dû commencer cette réflexion en se

remémorant son enfance à Vinci, un village à une trentaine de kilomètres de

Florence. Son père, Ser Piero da Vinci, était notaire et membre respecté de

la puissante classe bourgeoise ; mais Léonard, enfant de l’adultère, n’avait le droit ni d’entrer à l’université ni de pratiquer une profession noble. Il

reçut donc un enseignement minimum et fut laissé à lui-même pendant

presque toute son enfance. Il aimait surtout se promener dans les olivaies de

la région ou suivre un sentier qui conduisait à un paysage tout différent, fait

de forêts denses grouillant de sangliers, de cascades et de torrents, de

cygnes évoluant sur les étangs et d’étranges fleurs sauvages accrochées aux

falaises. La variété des espèces sauvages de la forêt le passionnait.

Un jour, il chipa dans le bureau de son père quelques feuilles de papier

– denrée assez rare à l’époque, mais abondante dans une étude de notaire. Il

emporta ce trésor dans la forêt et, assis sur un rocher, commença à dessiner

ce qu’il avait sous les yeux. Il revint ainsi jour après jour, même les jours de

pluie : il réussissait toujours à trouver un abri. Il n’avait ni enseignant ni

œuvre à imiter ; il faisait tout à l’œil, avec la nature pour seul modèle. Il

remarqua que pour dessiner, il lui fallait observer son sujet de très près pour

noter les détails qui le rendaient vivant.

Il dessina un jour un iris blanc et l’étudia de si près qu’il fut frappé par

sa forme si particulière. L’iris n’est d’abord qu’une graine, puis il se

développe en différentes étapes, que Léonard avait toutes dessinées les

années précédentes. Qu’est-ce qui fait grandir cette plante et donne cette

fleur magnifique, tellement différente des autres ? Sans doute possède-t-elle

une force qui la propulse d’une transformation à l’autre. Pendant des

années, le jeune Léonard allait s’étonner de la métamorphose des fleurs.

Seul sur son lit de mort, l’artiste avait aussi évoqué ses années

d’apprentissage dans l’atelier d’un artiste florentin, Andréa del Verrochio. Il

y avait été admis à l’âge de quatorze ans à cause de la qualité remarquable

de ses dessins. Verrochio enseignait à ses apprentis toutes les sciences

nécessaires dans son atelier : l’ingénierie, la mécanique, la chimie et la

métallurgie. L’adolescent était avide d’apprendre, mais était incapable de faire ce qu’on lui disait. Il avait besoin de tout faire à sa façon, en inventant

et non en imitant le maître.

Une fois, dans le cadre d’un projet de l’atelier, on lui demanda de

peindre un ange pour une vaste fresque biblique conçue par Verrochio. Le

jeune Vinci décida de donner à cette partie de la scène une vie propre. Au

premier plan, devant l’ange, il peignit un parterre de fleurs dont il ne se

contenta pas d’esquisser une vague image : il peignit chaque spécimen tel

qu’il les avait étudiés en détail depuis son enfance, avec une rigueur

scientifique inconnue à l’époque. Pour le visage de l’ange, il tenta différents

mélanges de peintures jusqu’à obtenir un doux rayonnement exprimant la

nature sublime de l’ange. (Pour saisir son expression, Léonard avait passé

des heures dans une église voisine à observer les fervents paroissiens, et

c’est l’expression d’un pieux jeune homme qui lui servit de modèle pour

l’ange.) Enfin, il fut le premier artiste à doter un ange d’ailes réalistes.

À cet effet, il alla au marché acheter plusieurs oiseaux. Il passa des

heures à dessiner leurs ailes, et observa la façon exacte dont elles étaient

attachées au corps de l’animal. Il voulait donner la sensation que ces ailes

avaient vraiment poussé sur les épaules de l’ange et lui permettaient de

voler avec aisance. Évidemment, l’artiste ne pouvait en rester là. Une fois

son œuvre achevée, il garda l’obsession des oiseaux et l’idée lui vint que

l’homme, peut-être, est capable de voler. Encore fallait-il étudier le vol des

oiseaux. Plusieurs heures par semaine, Vinci lut et apprit tout ce qui

concernait les oiseaux. C’est ainsi que les idées se suivaient dans son esprit,

de fil en aiguille.

L’artiste mourant avait certainement pensé au pire moment de sa vie,

en 1481. Le pape avait demandé à Laurent de Médicis de lui recommander

les meilleurs artistes de Florence pour la chapelle Sixtine qu’il venait de

faire construire. Médicis avait envoyé à Rome les plus grands artistes florentins, sauf Vinci. Ils n’avaient jamais eu de bons rapports : Laurent de

Médicis était un lettré, féru d’œuvres classiques. Vinci en revanche ne

connaissait pas le latin et n’avait qu’une connaissance rudimentaire des

maîtres antiques. Son esprit était plutôt scientifique. Mais la rancœur de

Léonard de Vinci venait d’ailleurs : il en était arrivé à haïr la dépendance

forcée des artistes vis-à-vis des faveurs royales, pour obtenir les

commandes qui leur permettaient de vivre. Vinci était las de Florence et de

ses intrigues politiques.

Il décida de changer de vie du tout au tout. Il s’installa à Milan et

résolut de gagner sa vie de façon différente : il voulait être plus qu’un

artiste. Il étudia toutes les techniques artisanales et toutes les sciences qui

l’intéressaient : l’architecture, l’ingénierie militaire, l’hydraulique,

l’anatomie, la sculpture, etc. Pour les princes et mécènes qui voulaient bien

de lui, il pouvait être un conseiller et un artiste, en échange d’émoluments

importants. Son esprit travaillait mieux quand il menait de front plusieurs

projets, car il créait entre eux différents types de liens.

Poursuivant l’examen de sa vie, Léonard de Vinci aurait évoqué une

commande énorme qu’il avait acceptée à ce stade de sa vie : une

gigantesque statue équestre en bronze à la mémoire de Francesco Sforza,

père du duc de Milan au pouvoir. Il fut incapable de résister à ce défi. Nul

n’avait fait de statue en bronze de cette importance depuis l’Antiquité, et le

travail de fonderie à cette échelle représentait un tour de force technique qui

avait découragé tous les artistes du moment. Léonard de Vinci travailla sur

cette œuvre pendant des mois. À titre d’essai, il édifia une copie en terre de

cette statue et l’exposa sur la plus vaste place de Milan. Elle était

gigantesque, de la taille d’un gros bâtiment. Les foules qui venaient

l’admirer étaient ébahies par sa taille, la position fougueuse du cheval saisie

par l’artiste et son aspect terrifiant. La réputation de cette merveille se répandit dans toute l’Italie et l’on attendait avec impatience le coulage en

bronze. Pour cela, Léonard inventa une méthode totalement nouvelle. Au

lieu de morceler le moule du cheval en plusieurs parties, il construirait un

moule unique grâce à un mélange de son invention et il coulerait le tout en

une seule fois, ce qui donnerait au cheval un aspect bien plus vivant.

Toujours est-il que quelques mois plus tard, la guerre éclata et le duc

eut besoin de tout le bronze disponible pour couler des canons. En fin de

compte, la statue d’argile fut abattue et le cheval de bronze ne fut jamais

construit. D’autres artistes avaient ri de la folie de Léonard de Vinci : il

avait pris tant de temps pour trouver la solution parfaite que, naturellement,

les circonstances avaient conspiré contre lui. Michel-Ange lui-même railla

Vinci : « Honte à toi qui as fait le projet d’une statue équestre en bronze et

qui n’as jamais réussi à la couler ! Et ces imbéciles de Milanais croyaient en

toi ? » Vinci avait l’habitude de se faire insulter à cause de sa lenteur, mais

il ne regretta jamais cette expérience. Il avait pu tester ses idées concernant

la façon de réaliser des projets à grande échelle, il appliqua ces

connaissances ailleurs. De toute façon, il ne se souciait guère de mener une

commande à son terme : ce qui le passionnait, c’était la recherche et le

processus de création.

Revoyant toute sa vie sous cet angle, il y lisait l’effet de certaines

forces cachées en lui. Quand il était petit, cette force l’avait attiré dans les

endroits les plus sauvages, où il pouvait observer la vie dans toute sa variété

et son intensité spectaculaire. Cette même force l’avait poussé à voler du

papier à son père, et à passer son temps à dessiner. Elle le poussa à faire

sans cesse des expériences nouvelles pendant qu’il était au service de

Verrochio. Elle le guida loin de Florence et de la vanité des artistes rivaux.

Elle l’obligea à faire preuve d’une audace extrême – statues gigantesques,

tentatives pour voler, dissection de centaines de cadavres pour ses recherches en anatomie – toutes orientées vers la découverte de l’essence de