Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 80 sur 82

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Atteindre l'excellence

7. La synthèse de toutes les formes de connaissance — l’homme universel

fondateurs et sa façon de voir le monde. Progressivement, la loupe

déformante à travers laquelle nous le regardions au début commence à

s’aplanir. En nous enfonçant peu à peu dans son altérité, en sentant ce qu’il

ressent, nous pouvons découvrir ce qui le rend différent et apprendre à

mieux connaître la nature humaine. Cela est vrai des cultures, des individus

et même des écrivains. Nietzsche a en effet écrit : « Dès que vous vous

sentez contre moi, vous ne pouvez comprendre mon état ni par conséquent

mes arguments. Il faut que vous soyez victime de la même passion. »

 

7. La synthèse de toutes les formes de connaissance

— l’homme universel

 

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) grandit à Francfort, en

Allemagne, dans un foyer déchiré. Son père, aigri par ses échecs en

politique, s’était séparé de sa jeune femme. Pour compenser son propre

échec, M. Goethe veilla à ce que son fils reçoive la meilleure instruction

possible. L’enfant apprit les arts, les sciences, de nombreuses langues, les

travaux manuels, l’escrime et la danse. Mais Johann supporta mal la

surveillance tatillonne de son père. Quand il le quitta enfin pour étudier à

l’université de Leipzig, il eut l’impression de sortir de prison. Ses énergies

refoulées, son impatience, sa soif d’aventure et de femmes furent soudain

libérées et il brûla la chandelle par les deux bouts.

Vêtu comme un dandy, il s’appliquait à suivre la dernière mode et à

séduire autant de jeunes femmes qu’il pouvait. Il se jeta tête baissée dans le

milieu intellectuel de la ville ; on le voyait dans toutes les tavernes discuter

avec des professeurs ou des étudiants tel ou tel point philosophique. Ses

idées allaient à contre-courant : il vitupérait contre le christianisme et appelait de ses vœux le retour à l’antique paganisme des Grecs. Comme le

nota un professeur : « De l’avis de tous, il avait une araignée au plafond. »

Quand le jeune Johann tomba amoureux, il perdit tout ce qu’il lui

restait de maîtrise de soi. Ses lettres à ses amis à propos de son hymen leur

causaient de graves soucis. Il passait de la jubilation au désespoir, de

l’adoration à la méfiance. Il cessa de s’alimenter. Il demanda la main de

l’aimée, puis rompit. Beaucoup le crurent au bord de la folie : « Je

dégringole plus vite chaque jour, écrivit-il à un ami. D’ici trois mois, je

connaîtrai ma fin. » Et brusquement, en 1778, il s’effondra. Il se réveilla

couvert de sang ; frappé par une hémorragie pulmonaire, il resta des jours

entiers entre la vie et la mort. Pour ses médecins, sa guérison fut une sorte

de miracle. Redoutant une rechute, ils le renvoyèrent chez lui à Francfort,

avec l’ordre de garder le lit plusieurs mois.

Sa convalescence finie, le jeune Goethe eut l’impression d’être devenu

quelqu’un d’autre. Deux idées allaient rester dans son esprit pour le reste de

ses jours. La première, c’était la sensation qu’il était possédé par un esprit

intérieur qu’il appela son démon. Cet esprit était l’incarnation de toute son

énergie démoniaque. Il pouvait s’avérer destructeur, comme à Leipzig, mais

si Goethe parvenait à le maîtriser, il pourrait en canaliser l’énergie dans

quelque chose de productif. Cette énergie était si puissante qu’elle le faisait

basculer d’une humeur ou d’une idée à son contraire, de la spiritualité à la

sensualité, de la naïveté à la ruse. Ce démon, jugea-t-il, était un esprit

implanté en lui à la naissance et qui contrôlait la totalité de son être. La

façon dont il gérerait ce démon déterminerait sa longévité et son succès.

La seconde idée, ce fut le sentiment viscéral d’avoir frôlé la mort : il

mit des semaines à s’en remettre. Comme il retournait à la vie, il fut

brusquement frappé par l’étonnement d’être vivant, de posséder un cœur,

des poumons et un cerveau capables de fonctionner sans son contrôle conscient. Il sentit qu’il existe une force vitale transcendant les incarnations

individuelles de la vie, une force venant non de Dieu (Goethe resta athée

toute sa vie), mais de la nature elle-même. Pendant sa convalescence, il fit

de longues promenades dans la campagne et son sentiment personnel de

l’étrangeté de sa vie se transféra aux autres êtres vivants, aux règnes animal

et végétal. Quelle force les avait conduits jusqu’à aujourd’hui, parfaitement

adaptés à leur état de vie ? Quelle était la source de l’énergie qui les faisait

croître ?

Tel le condamné dont la peine de mort a été commuée, il ressentit une

curiosité insatiable pour cette force vitale. L’idée lui vint d’un roman sur un

personnage légendaire allemand, un érudit du nom de Faust qui veut à tout

prix découvrir le secret de la vie ; il rencontre une incarnation du diable

appelée Méphistophélès qui l’aide dans sa quête en échange de la

possession de son âme. Dès que l’indocile Faust parviendra à une

satisfaction telle qu’il n’attendra plus rien de la vie, il mourra et le diable

s’emparera de son âme. Goethe se mit à prendre des notes pour ce scénario

et, dans ses dialogues entre le diable et Faust, il transcrivait ses propres voix

intérieures, son propre dualisme.

Plusieurs années plus tard, Goethe s’installa comme avocat à

Francfort. Et le démon s’empara de lui comme il l’avait fait à Leipzig. Il ne

pouvait pas supporter la vie rangée d’un jurisconsulte ; il exécrait les

conventions sociales qui coupent l’homme de la nature. Il cultivait des

pensées violemment rebelles qu’il épancha dans un roman épistolaire, Les

souffrances du jeune Werther. Cet ouvrage était plus ou moins inspiré de

gens qu’il connaissait, et d’un jeune ami qui s’était donné la mort par dépit

amoureux ; néanmoins, la plupart des idées découlaient directement des

expériences de Goethe. Son roman affirmait la prépondérance des émotions

et plaidait en faveur d’un retour à la sensation et à une vie proche de la nature. Avec cet ouvrage, Goethe fut le précurseur du romantisme qui

secoua l’Allemagne et balaya toute l’Europe. Du jour au lendemain, Goethe

devint célèbre. Tout le monde ou presque lut son livre. Des centaines de

jeunes se suicidèrent comme Werther.

Goethe fut surpris et déconcerté par ce succès. Du jour au lendemain,

il frayait avec les écrivains les plus célèbres de l’époque. Lentement, son

démon redressait sa hideuse tête. Il sombra dans l’alcool, la débauche et les

mondanités. Son humeur faisait le yo-yo ; il était de plus en plus dégoûté de

lui-même et du monde qu’il fréquentait. Le cercle d’écrivains et

d’intellectuels qui dominaient sa vie mondaine l’ennuyait à mourir. Ils

étaient bouffis de suffisance et aussi débranchés de la réalité et de la nature

que les avocats. Sa réputation d’écrivain à succès l’étouffait.

En 1775, un an après la publication de Werther, il reçut une invitation

du duc de Weimar pour s’installer dans son duché en qualité de ministre et

conseiller personnel. Le duc était grand admirateur de son livre et cherchait

des artistes pour égayer un peu sa triste cour. Ce fut l’occasion qu’attendait

Goethe. Il fit une croix sur les milieux littéraires et alla se cacher à Weimar.

Là, il pouvait dompter son détestable démon intérieur et consacrer ses

énergies à la politique et à la science. Il accepta l’invitation et, à l’exception

d’un voyage ultérieur en Italie, passa le reste de sa vie à Weimar.

Goethe y eut l’idée de moderniser les collectivités locales ; mais il

comprit rapidement que le duc était faible et brouillon, et que toute tentative

de réforme politique était vouée à l’échec. Il y avait trop de corruption.

Ainsi, Goethe se consacra-t-il à sa nouvelle passion, la science. Il se

spécialisa en géologie, en botanique et en anatomie. Adieu l’écriture de

poèmes et de romans ! Il se fit une énorme collection de pierres, de plantes

et d’os qu’il étudiait chez lui à toute heure. En approfondissant la

connaissance de ces sciences, il découvrit entre elles d’étranges liens. En géologie, les changements telluriques surviennent à une échelle de temps

gigantesque, et à une vitesse trop faible pour que l’on puisse les observer le

temps d’une vie humaine. Les plantes en revanche sont en métamorphose

continuelle, de la graine à la fleur et à l’arbre. Toute vie sur la planète est en

développement permanent, une vie nourrissant l’autre. Goethe se posa une

question radicale : l’homme n’est-il pas lui-même le résultat de l’évolution

de formes de vie primitives car, après tout, c’est le cas de la nature ?

Un des principaux arguments de l’époque contre cette théorie

évolutionniste était l’absence de l’os intermaxillaire chez l’homme. Il existe

chez tous les animaux inférieurs, y compris les primates, mais à l’époque,

on ne le trouvait pas dans le crâne humain. Cela était présenté comme la

preuve que l’homme relève d’une création divine directe, indépendante de

la première. En se fondant sur l’idée que la nature est un tout, Goethe ne

pouvait accepter pareille hypothèse et, grâce à de longues recherches,

découvrit dans le maxillaire des bébés les traces de l’os intermaxillaire,

preuve irréfragable du lien entre l’homme et les autres êtres vivants.

Le style scientifique de Goethe était original pour l’époque. Il estimait

qu’il existe un archétype végétal que l’on peut déduire de la forme et du

déveoppement de toutes les plantes. En étudiant les squelettes, il se plaisait

à comparer toutes les formes de vie pour déterminer leur ressemblance

d’après l’anatomie de certains éléments comme la colonne vertébrale. Dans

son désir faustien de toucher du doigt l’essence de la vie, Goethe était

obsédé par les relations entre les êtres vivants. Il percevait que les

phénomènes de la nature contiennent dans leur propre structure la théorie de

leur essence, que l’on pourrait démasquer grâce à nos sens et à notre esprit.

La quasi-totalité des savants de l’époque tournèrent ses travaux en ridicule,

mais dans les décennies qui suivirent, on admit qu’il avait été le premier à lancer le concept d’évolution ; dans ses autres travaux, il fut le précurseur

de ce qui devait devenir la morphologie et l’anatomie comparée.

À Weimar, Goethe était un autre homme : un penseur et un scientifique

sobre. En 1801, une autre maladie faillit l’emporter. Il mit des années à s’en

remettre mais, à partir de 1805, il sentit ses forces revenir, avec des

sensations qu’il n’avait plus connues depuis sa jeunesse. Entre 55 et 70 ans,

Goethe connut une des périodes les plus étonnantes de fécondité de l’esprit

humain. Le démon qu’il avait réprimé pendant des décennies se réveilla

encore, mais Goethe avait assez de discipline pour en canaliser l’énergie

dans toutes sortes de travaux. Il ne cessa de publier des poèmes, des romans

et des pièces de théâtre. Il remit Faust sur le métier et en rédigea la quasi-

totalité. Ses journées étaient occupées à un pot-pourri presque insensé

d’études différentes : écriture le matin, expériences et observations

scientifiques l’après-midi (notamment en chimie et météorologie), et le soir,

discussion avec ses amis sur l’esthétique, la science et la politique. Il

semblait infatigable, comme s’il jouissait d’une deuxième jeunesse.

Goethe était parvenu à la conclusion que toutes les formes de

connaissance humaine sont les manifestations de la force vitale dont il avait

eu l’intuition en frôlant la mort dans sa jeunesse. Il percevait que le

problème de la plupart des personnes, c’est qu’elles cloisonnent

artificiellement les sujets et les idées. Le véritable penseur voit les

connexions, il saisit l’essence de la force vitale à l’œuvre dans chaque être

vivant. Pourquoi Untel devrait-il se limiter à la poésie ou à un art plastique

sans rien savoir de la science, ou se borner à un domaine intellectuel exigu ?

L’esprit de l’homme est fait pour mettre les choses en relation, comme le

métier à tisser est conçu pour mettre ensemble tous les fils de l’étoffe. Si la

vie est un tout et ne peut être séparée en ses parties sans disparaître, alors la

pensée elle-même doit se faire l’égale de ce tout.

Au soir de la vie de Goethe, ses amis et connaissances observèrent

chez lui un curieux phénomène : il aimait parler de l’avenir et s’y projeter

sur des décennies et des siècles. Depuis qu’il était à Weimar, il avait élargi

le champ de ses études, y ajoutant l’économie, l’histoire et les sciences

politiques. Tirant de nouvelles conclusions de ses lectures et les intégrant

dans son propre raisonnement, il aimait à prédire l’évolution des

événements historiques ; ceux qui plus tard constatèrent que ses prédictions

s’étaient réalisées furent stupéfaits de sa clairvoyance. Il annonça la chute

de la monarchie française longtemps avant la Révolution, le roi ayant perdu

sa légitimité aux yeux du peuple. Il fut contraint de s’engager du côté

allemand dans la guerre destinée à écraser la Révolution française et assista

à la victoire de l’armée des sans- culottes français à Valmy. Il s’écria : « De

ce lieu et de ce jour commence une nouvelle période de l’Histoire ; et vous

pourrez dire : “J’y étais !” » Il parlait de l’avènement de la démocratie et

des armées de conscrits.

Désormais septuagénaire, il proclamait que le nationalisme mesquin

était à l’agonie et qu’un jour, l’Europe formerait une union analogue à celle

des États-Unis. Il envisageait cet avenir avec joie et se passionnait

également pour les États-Unis d’Amérique : il prédit que ce pays serait un

jour la première puissance du globe, ses frontières s’étant progressivement

déplacées jusqu’à occuper tout le continent. Il croyait qu’une science

nouvelle, la télégraphie, relierait l’ensemble de la planète et que tout le

monde aurait accès aux dernières nouvelles dans l’heure. Il appelait cette

nouvelle ère « l’âge vélocipédique », c’est-à-dire déterminé par la vitesse. Il

s’inquiétait qu’elle connaisse un engourdissement de l’esprit de l’homme.

Finalement, à l’âge de 82 ans, il sentit sa fin prochaine, bien que son esprit

demeurât fécond. Il regretta devant un ami de ne pouvoir vivre quatre-

vingts nouvelles années : que de découvertes n’aurait-il pas faites, grâce à son expérience accumulée ! Il lui restait à accomplir une tâche qu’il différait

depuis des années : mettre un point final à la rédaction de Faust. Celui-ci

trouverait enfin le bonheur, le diable lui ravirait son âme, mais la force

divine pardonnerait à Faust sa grande ambition intellectuelle et sa quête

inlassable de la connaissance, et le sauverait de l’enfer : peut-être était-ce le

jugement que Goethe portait sur sa propre vie.

Quelques mois plus tard, il adressa une dernière lettre à son ami, le

linguiste et éducateur Guillaume de Humboldt : « Les organes de l’homme,

à force de pratique, d’entraînement, de réflexion, de succès et d’échecs,

d’avancement et de résistance… apprennent inconsciemment à établir entre

eux les connexions nécessaires, l’acquis et l’intuitif travaillant la main dans

la main en sorte que le résultat de cette unité devienne la merveille des

merveilles… Le monde est gouverné par des théories échevelées concernant

des fonctionnements ahurissants ; et rien n’est à mes yeux plus important,

pour autant que cela soit possible, que de tirer le meilleur parti possible de

ce qui est et persiste en moi et protéger avec vigilance ce qui fait le

caractère unique de ma personnalité. » Ce furent les derniers mots qu’il

écrivit. Il mourut quelques jours plus tard, âgé de 83 ans.

Pour Goethe, l’événement pivot de sa vie fut l’énorme succès des

Souffrances du jeune Werther. Il ne put qu’être ébloui par sa soudaine

notoriété. Tout le monde appelait à grands cris le roman suivant et Goethe

n’avait que 25 ans. Pendant le reste de ses jours, il refusa au public la suite

de son premier roman, et aucune de ses publications suivantes n’approcha

le succès de Werther. Pendant ses dernières années, il fut toutefois reconnu

comme le grand génie de l’Allemagne. Pour refuser au public ce que celui-

ci demandait, il fallait un énorme courage. Le fait de s’interdire

l’exploitation d’une pareille célébrité signifiait que celle-ci ne reviendrait

pas. Il devrait renoncer à toute l’attention dont il faisait l’objet. Mais Goethe ressentait en lui-même quelque chose de plus fort que la soif de

gloire. Il ne voulait pas demeurer prisonnier de ce livre, consacrer sa vie à

la littérature et faire sensation. Il choisit son propre chemin, unique et

iconoclaste, et suivit la force intérieure qu’il appelait son démon : un esprit

sans repos qui l’obligeait à explorer maints domaines au-delà de la

littérature, le cœur même de la vie. Tout cela était nécessaire pour lui

permettre de maîtriser et de canaliser cet esprit implanté en lui-même à sa

naissance.

Dans le domaine scientifique, il eut un itinéraire aussi original en

cherchant dans la nature les schémas répétitifs marquants. Il étendit ses

domaines d’intérêt à la politique, l’économie et l’histoire. De retour en

littérature au soir de sa vie, son esprit bouillonnait de toutes les

connaissances glanées en chemin. Ses poèmes, ses romans et ses pièces de

théâtre étaient imprégnés de science et ses recherches scientifiques étaient

traversées d’intuitions poétiques. Il jetait sur l’histoire un regard d’aigle. Sa

maîtrise ne se limitait pas à tel ou tel sujet, mais aux liens qui existaient

entre eux, observés pendant des décennies de façon profonde et réfléchie.

Goethe incarnait l’idéal connu sous la Renaissance comme l’homme

universel, un personnage tellement imprégné de toutes les formes de savoir

que son esprit embrasse la réalité même de la nature et y déchiffre des

secrets invisibles au commun des mortels.

Certains voient aujourd’hui Goethe comme une relique surannée du

XVIIIe siècle, et sa quête d’un savoir unifié comme un rêve romantique ; en

vérité, c’est le contraire qui est vrai et pour une raison simple : la structure

du cerveau de l’homme – avec son besoin inhérent de faire des liens et des

associations – lui confère une volonté propre. Bien que cette évolution ait

connu au cours de l’Histoire des hauts et des bas, le désir de connexion

l’emportera tôt ou tard, tant est puissante cette partie de notre nature et de nos inclinations. Certains aspects des technologies modernes nous offrent