Atteindre l'excellence
7. La synthèse de toutes les formes de connaissance — l’homme universel
fondateurs et sa façon de voir le monde. Progressivement, la loupe
déformante à travers laquelle nous le regardions au début commence à
s’aplanir. En nous enfonçant peu à peu dans son altérité, en sentant ce qu’il
ressent, nous pouvons découvrir ce qui le rend différent et apprendre à
mieux connaître la nature humaine. Cela est vrai des cultures, des individus
et même des écrivains. Nietzsche a en effet écrit : « Dès que vous vous
sentez contre moi, vous ne pouvez comprendre mon état ni par conséquent
mes arguments. Il faut que vous soyez victime de la même passion. »
7. La synthèse de toutes les formes de connaissance
— l’homme universel
Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) grandit à Francfort, en
Allemagne, dans un foyer déchiré. Son père, aigri par ses échecs en
politique, s’était séparé de sa jeune femme. Pour compenser son propre
échec, M. Goethe veilla à ce que son fils reçoive la meilleure instruction
possible. L’enfant apprit les arts, les sciences, de nombreuses langues, les
travaux manuels, l’escrime et la danse. Mais Johann supporta mal la
surveillance tatillonne de son père. Quand il le quitta enfin pour étudier à
l’université de Leipzig, il eut l’impression de sortir de prison. Ses énergies
refoulées, son impatience, sa soif d’aventure et de femmes furent soudain
libérées et il brûla la chandelle par les deux bouts.
Vêtu comme un dandy, il s’appliquait à suivre la dernière mode et à
séduire autant de jeunes femmes qu’il pouvait. Il se jeta tête baissée dans le
milieu intellectuel de la ville ; on le voyait dans toutes les tavernes discuter
avec des professeurs ou des étudiants tel ou tel point philosophique. Ses
idées allaient à contre-courant : il vitupérait contre le christianisme et appelait de ses vœux le retour à l’antique paganisme des Grecs. Comme le
nota un professeur : « De l’avis de tous, il avait une araignée au plafond. »
Quand le jeune Johann tomba amoureux, il perdit tout ce qu’il lui
restait de maîtrise de soi. Ses lettres à ses amis à propos de son hymen leur
causaient de graves soucis. Il passait de la jubilation au désespoir, de
l’adoration à la méfiance. Il cessa de s’alimenter. Il demanda la main de
l’aimée, puis rompit. Beaucoup le crurent au bord de la folie : « Je
dégringole plus vite chaque jour, écrivit-il à un ami. D’ici trois mois, je
connaîtrai ma fin. » Et brusquement, en 1778, il s’effondra. Il se réveilla
couvert de sang ; frappé par une hémorragie pulmonaire, il resta des jours
entiers entre la vie et la mort. Pour ses médecins, sa guérison fut une sorte
de miracle. Redoutant une rechute, ils le renvoyèrent chez lui à Francfort,
avec l’ordre de garder le lit plusieurs mois.
Sa convalescence finie, le jeune Goethe eut l’impression d’être devenu
quelqu’un d’autre. Deux idées allaient rester dans son esprit pour le reste de
ses jours. La première, c’était la sensation qu’il était possédé par un esprit
intérieur qu’il appela son démon. Cet esprit était l’incarnation de toute son
énergie démoniaque. Il pouvait s’avérer destructeur, comme à Leipzig, mais
si Goethe parvenait à le maîtriser, il pourrait en canaliser l’énergie dans
quelque chose de productif. Cette énergie était si puissante qu’elle le faisait
basculer d’une humeur ou d’une idée à son contraire, de la spiritualité à la
sensualité, de la naïveté à la ruse. Ce démon, jugea-t-il, était un esprit
implanté en lui à la naissance et qui contrôlait la totalité de son être. La
façon dont il gérerait ce démon déterminerait sa longévité et son succès.
La seconde idée, ce fut le sentiment viscéral d’avoir frôlé la mort : il
mit des semaines à s’en remettre. Comme il retournait à la vie, il fut
brusquement frappé par l’étonnement d’être vivant, de posséder un cœur,
des poumons et un cerveau capables de fonctionner sans son contrôle conscient. Il sentit qu’il existe une force vitale transcendant les incarnations
individuelles de la vie, une force venant non de Dieu (Goethe resta athée
toute sa vie), mais de la nature elle-même. Pendant sa convalescence, il fit
de longues promenades dans la campagne et son sentiment personnel de
l’étrangeté de sa vie se transféra aux autres êtres vivants, aux règnes animal
et végétal. Quelle force les avait conduits jusqu’à aujourd’hui, parfaitement
adaptés à leur état de vie ? Quelle était la source de l’énergie qui les faisait
croître ?
Tel le condamné dont la peine de mort a été commuée, il ressentit une
curiosité insatiable pour cette force vitale. L’idée lui vint d’un roman sur un
personnage légendaire allemand, un érudit du nom de Faust qui veut à tout
prix découvrir le secret de la vie ; il rencontre une incarnation du diable
appelée Méphistophélès qui l’aide dans sa quête en échange de la
possession de son âme. Dès que l’indocile Faust parviendra à une
satisfaction telle qu’il n’attendra plus rien de la vie, il mourra et le diable
s’emparera de son âme. Goethe se mit à prendre des notes pour ce scénario
et, dans ses dialogues entre le diable et Faust, il transcrivait ses propres voix
intérieures, son propre dualisme.
Plusieurs années plus tard, Goethe s’installa comme avocat à
Francfort. Et le démon s’empara de lui comme il l’avait fait à Leipzig. Il ne
pouvait pas supporter la vie rangée d’un jurisconsulte ; il exécrait les
conventions sociales qui coupent l’homme de la nature. Il cultivait des
pensées violemment rebelles qu’il épancha dans un roman épistolaire, Les
souffrances du jeune Werther. Cet ouvrage était plus ou moins inspiré de
gens qu’il connaissait, et d’un jeune ami qui s’était donné la mort par dépit
amoureux ; néanmoins, la plupart des idées découlaient directement des
expériences de Goethe. Son roman affirmait la prépondérance des émotions
et plaidait en faveur d’un retour à la sensation et à une vie proche de la nature. Avec cet ouvrage, Goethe fut le précurseur du romantisme qui
secoua l’Allemagne et balaya toute l’Europe. Du jour au lendemain, Goethe
devint célèbre. Tout le monde ou presque lut son livre. Des centaines de
jeunes se suicidèrent comme Werther.
Goethe fut surpris et déconcerté par ce succès. Du jour au lendemain,
il frayait avec les écrivains les plus célèbres de l’époque. Lentement, son
démon redressait sa hideuse tête. Il sombra dans l’alcool, la débauche et les
mondanités. Son humeur faisait le yo-yo ; il était de plus en plus dégoûté de
lui-même et du monde qu’il fréquentait. Le cercle d’écrivains et
d’intellectuels qui dominaient sa vie mondaine l’ennuyait à mourir. Ils
étaient bouffis de suffisance et aussi débranchés de la réalité et de la nature
que les avocats. Sa réputation d’écrivain à succès l’étouffait.
En 1775, un an après la publication de Werther, il reçut une invitation
du duc de Weimar pour s’installer dans son duché en qualité de ministre et
conseiller personnel. Le duc était grand admirateur de son livre et cherchait
des artistes pour égayer un peu sa triste cour. Ce fut l’occasion qu’attendait
Goethe. Il fit une croix sur les milieux littéraires et alla se cacher à Weimar.
Là, il pouvait dompter son détestable démon intérieur et consacrer ses
énergies à la politique et à la science. Il accepta l’invitation et, à l’exception
d’un voyage ultérieur en Italie, passa le reste de sa vie à Weimar.
Goethe y eut l’idée de moderniser les collectivités locales ; mais il
comprit rapidement que le duc était faible et brouillon, et que toute tentative
de réforme politique était vouée à l’échec. Il y avait trop de corruption.
Ainsi, Goethe se consacra-t-il à sa nouvelle passion, la science. Il se
spécialisa en géologie, en botanique et en anatomie. Adieu l’écriture de
poèmes et de romans ! Il se fit une énorme collection de pierres, de plantes
et d’os qu’il étudiait chez lui à toute heure. En approfondissant la
connaissance de ces sciences, il découvrit entre elles d’étranges liens. En géologie, les changements telluriques surviennent à une échelle de temps
gigantesque, et à une vitesse trop faible pour que l’on puisse les observer le
temps d’une vie humaine. Les plantes en revanche sont en métamorphose
continuelle, de la graine à la fleur et à l’arbre. Toute vie sur la planète est en
développement permanent, une vie nourrissant l’autre. Goethe se posa une
question radicale : l’homme n’est-il pas lui-même le résultat de l’évolution
de formes de vie primitives car, après tout, c’est le cas de la nature ?
Un des principaux arguments de l’époque contre cette théorie
évolutionniste était l’absence de l’os intermaxillaire chez l’homme. Il existe
chez tous les animaux inférieurs, y compris les primates, mais à l’époque,
on ne le trouvait pas dans le crâne humain. Cela était présenté comme la
preuve que l’homme relève d’une création divine directe, indépendante de
la première. En se fondant sur l’idée que la nature est un tout, Goethe ne
pouvait accepter pareille hypothèse et, grâce à de longues recherches,
découvrit dans le maxillaire des bébés les traces de l’os intermaxillaire,
preuve irréfragable du lien entre l’homme et les autres êtres vivants.
Le style scientifique de Goethe était original pour l’époque. Il estimait
qu’il existe un archétype végétal que l’on peut déduire de la forme et du
déveoppement de toutes les plantes. En étudiant les squelettes, il se plaisait
à comparer toutes les formes de vie pour déterminer leur ressemblance
d’après l’anatomie de certains éléments comme la colonne vertébrale. Dans
son désir faustien de toucher du doigt l’essence de la vie, Goethe était
obsédé par les relations entre les êtres vivants. Il percevait que les
phénomènes de la nature contiennent dans leur propre structure la théorie de
leur essence, que l’on pourrait démasquer grâce à nos sens et à notre esprit.
La quasi-totalité des savants de l’époque tournèrent ses travaux en ridicule,
mais dans les décennies qui suivirent, on admit qu’il avait été le premier à lancer le concept d’évolution ; dans ses autres travaux, il fut le précurseur
de ce qui devait devenir la morphologie et l’anatomie comparée.
À Weimar, Goethe était un autre homme : un penseur et un scientifique
sobre. En 1801, une autre maladie faillit l’emporter. Il mit des années à s’en
remettre mais, à partir de 1805, il sentit ses forces revenir, avec des
sensations qu’il n’avait plus connues depuis sa jeunesse. Entre 55 et 70 ans,
Goethe connut une des périodes les plus étonnantes de fécondité de l’esprit
humain. Le démon qu’il avait réprimé pendant des décennies se réveilla
encore, mais Goethe avait assez de discipline pour en canaliser l’énergie
dans toutes sortes de travaux. Il ne cessa de publier des poèmes, des romans
et des pièces de théâtre. Il remit Faust sur le métier et en rédigea la quasi-
totalité. Ses journées étaient occupées à un pot-pourri presque insensé
d’études différentes : écriture le matin, expériences et observations
scientifiques l’après-midi (notamment en chimie et météorologie), et le soir,
discussion avec ses amis sur l’esthétique, la science et la politique. Il
semblait infatigable, comme s’il jouissait d’une deuxième jeunesse.
Goethe était parvenu à la conclusion que toutes les formes de
connaissance humaine sont les manifestations de la force vitale dont il avait
eu l’intuition en frôlant la mort dans sa jeunesse. Il percevait que le
problème de la plupart des personnes, c’est qu’elles cloisonnent
artificiellement les sujets et les idées. Le véritable penseur voit les
connexions, il saisit l’essence de la force vitale à l’œuvre dans chaque être
vivant. Pourquoi Untel devrait-il se limiter à la poésie ou à un art plastique
sans rien savoir de la science, ou se borner à un domaine intellectuel exigu ?
L’esprit de l’homme est fait pour mettre les choses en relation, comme le
métier à tisser est conçu pour mettre ensemble tous les fils de l’étoffe. Si la
vie est un tout et ne peut être séparée en ses parties sans disparaître, alors la
pensée elle-même doit se faire l’égale de ce tout.
Au soir de la vie de Goethe, ses amis et connaissances observèrent
chez lui un curieux phénomène : il aimait parler de l’avenir et s’y projeter
sur des décennies et des siècles. Depuis qu’il était à Weimar, il avait élargi
le champ de ses études, y ajoutant l’économie, l’histoire et les sciences
politiques. Tirant de nouvelles conclusions de ses lectures et les intégrant
dans son propre raisonnement, il aimait à prédire l’évolution des
événements historiques ; ceux qui plus tard constatèrent que ses prédictions
s’étaient réalisées furent stupéfaits de sa clairvoyance. Il annonça la chute
de la monarchie française longtemps avant la Révolution, le roi ayant perdu
sa légitimité aux yeux du peuple. Il fut contraint de s’engager du côté
allemand dans la guerre destinée à écraser la Révolution française et assista
à la victoire de l’armée des sans- culottes français à Valmy. Il s’écria : « De
ce lieu et de ce jour commence une nouvelle période de l’Histoire ; et vous
pourrez dire : “J’y étais !” » Il parlait de l’avènement de la démocratie et
des armées de conscrits.
Désormais septuagénaire, il proclamait que le nationalisme mesquin
était à l’agonie et qu’un jour, l’Europe formerait une union analogue à celle
des États-Unis. Il envisageait cet avenir avec joie et se passionnait
également pour les États-Unis d’Amérique : il prédit que ce pays serait un
jour la première puissance du globe, ses frontières s’étant progressivement
déplacées jusqu’à occuper tout le continent. Il croyait qu’une science
nouvelle, la télégraphie, relierait l’ensemble de la planète et que tout le
monde aurait accès aux dernières nouvelles dans l’heure. Il appelait cette
nouvelle ère « l’âge vélocipédique », c’est-à-dire déterminé par la vitesse. Il
s’inquiétait qu’elle connaisse un engourdissement de l’esprit de l’homme.
Finalement, à l’âge de 82 ans, il sentit sa fin prochaine, bien que son esprit
demeurât fécond. Il regretta devant un ami de ne pouvoir vivre quatre-
vingts nouvelles années : que de découvertes n’aurait-il pas faites, grâce à son expérience accumulée ! Il lui restait à accomplir une tâche qu’il différait
depuis des années : mettre un point final à la rédaction de Faust. Celui-ci
trouverait enfin le bonheur, le diable lui ravirait son âme, mais la force
divine pardonnerait à Faust sa grande ambition intellectuelle et sa quête
inlassable de la connaissance, et le sauverait de l’enfer : peut-être était-ce le
jugement que Goethe portait sur sa propre vie.
Quelques mois plus tard, il adressa une dernière lettre à son ami, le
linguiste et éducateur Guillaume de Humboldt : « Les organes de l’homme,
à force de pratique, d’entraînement, de réflexion, de succès et d’échecs,
d’avancement et de résistance… apprennent inconsciemment à établir entre
eux les connexions nécessaires, l’acquis et l’intuitif travaillant la main dans
la main en sorte que le résultat de cette unité devienne la merveille des
merveilles… Le monde est gouverné par des théories échevelées concernant
des fonctionnements ahurissants ; et rien n’est à mes yeux plus important,
pour autant que cela soit possible, que de tirer le meilleur parti possible de
ce qui est et persiste en moi et protéger avec vigilance ce qui fait le
caractère unique de ma personnalité. » Ce furent les derniers mots qu’il
écrivit. Il mourut quelques jours plus tard, âgé de 83 ans.
Pour Goethe, l’événement pivot de sa vie fut l’énorme succès des
Souffrances du jeune Werther. Il ne put qu’être ébloui par sa soudaine
notoriété. Tout le monde appelait à grands cris le roman suivant et Goethe
n’avait que 25 ans. Pendant le reste de ses jours, il refusa au public la suite
de son premier roman, et aucune de ses publications suivantes n’approcha
le succès de Werther. Pendant ses dernières années, il fut toutefois reconnu
comme le grand génie de l’Allemagne. Pour refuser au public ce que celui-
ci demandait, il fallait un énorme courage. Le fait de s’interdire
l’exploitation d’une pareille célébrité signifiait que celle-ci ne reviendrait
pas. Il devrait renoncer à toute l’attention dont il faisait l’objet. Mais Goethe ressentait en lui-même quelque chose de plus fort que la soif de
gloire. Il ne voulait pas demeurer prisonnier de ce livre, consacrer sa vie à
la littérature et faire sensation. Il choisit son propre chemin, unique et
iconoclaste, et suivit la force intérieure qu’il appelait son démon : un esprit
sans repos qui l’obligeait à explorer maints domaines au-delà de la
littérature, le cœur même de la vie. Tout cela était nécessaire pour lui
permettre de maîtriser et de canaliser cet esprit implanté en lui-même à sa
naissance.
Dans le domaine scientifique, il eut un itinéraire aussi original en
cherchant dans la nature les schémas répétitifs marquants. Il étendit ses
domaines d’intérêt à la politique, l’économie et l’histoire. De retour en
littérature au soir de sa vie, son esprit bouillonnait de toutes les
connaissances glanées en chemin. Ses poèmes, ses romans et ses pièces de
théâtre étaient imprégnés de science et ses recherches scientifiques étaient
traversées d’intuitions poétiques. Il jetait sur l’histoire un regard d’aigle. Sa
maîtrise ne se limitait pas à tel ou tel sujet, mais aux liens qui existaient
entre eux, observés pendant des décennies de façon profonde et réfléchie.
Goethe incarnait l’idéal connu sous la Renaissance comme l’homme
universel, un personnage tellement imprégné de toutes les formes de savoir
que son esprit embrasse la réalité même de la nature et y déchiffre des
secrets invisibles au commun des mortels.
Certains voient aujourd’hui Goethe comme une relique surannée du
XVIIIe siècle, et sa quête d’un savoir unifié comme un rêve romantique ; en
vérité, c’est le contraire qui est vrai et pour une raison simple : la structure
du cerveau de l’homme – avec son besoin inhérent de faire des liens et des
associations – lui confère une volonté propre. Bien que cette évolution ait
connu au cours de l’Histoire des hauts et des bas, le désir de connexion
l’emportera tôt ou tard, tant est puissante cette partie de notre nature et de nos inclinations. Certains aspects des technologies modernes nous offrent