Atteindre l'excellence
Le retour à la réalité
lui ont prêté des pouvoirs magiques. William Pierce, délégué à la
Convention constitutionnelle, n’a rencontré Franklin qu’à la fin de sa vie, et
il a écrit : « Franklin est connu comme le plus grand philosophe
d’aujourd’hui ; il semble pénétrer le fonctionnement de la nature… À
82 ans, il a une activité mentale équivalente à celle d’un jeune de 25 ans. »
Il serait intéressant d’imaginer la profondeur de compréhension que
des maîtres pareils auraient atteinte si leur vie s’était encore prolongée. Il se
peut qu’à l’avenir, au fur et à mesure qu’augmente l’espérance de vie, nous
voyions des Franklin se multiplier jusqu’à un âge encore plus avancé.
Le retour à la réalité
La réalité, c’est quoi ? Pour ne pas couper les cheveux en quatre,
commençons par citer un fait indéniable : il y a quelque quatre milliards
d’années, la vie est apparue sur notre planète sous la forme d’une cellule,
ancêtre probable de toute vie. À partir de cette source unique, la vie a
pullulé selon différents axes. Les organismes pluricellulaires sont apparus il
y a environ 1,2 milliard d’années ; il y a 600 millions d’années est survenu
le système nerveux central, dont notre cerveau actuel est le descendant.
L’explosion cambrienne, il y a environ 500 millions d’années, a vu arriver
les premiers animaux, suivis des premiers vertébrés. Il y a à peu près
360 millions d’années, des êtres amphibies s’aventurent sur la terre ferme
et, il y a 120 millions d’années, voici les premiers mammifères. Il y a une
soixantaine de millions d’années, une branche des mammifères s’est
détachée des autres, celle des premiers primates dont nous descendons
directement. Les premiers hommes sont arrivés il y a près de six millions
d’années, et quatre millions d’années plus tard, c’était le tour de notre ancêtre le plus récent, Homo erectus. Enfin, cela fait à peine 200 000 ans
que l’homme est devenu anatomiquement moderne, avec un cerveau à peu
près de la même taille que le nôtre.
Dans cette chaîne d’événements remarquablement complexes, nous
pouvons identifier à certains points clefs l’apparition d’un ancêtre unique :
cellule, animal, mammifère, primate. Certains archéologues ont émis
l’hypothèse d’une unique ancêtre femelle dont tous les hommes modernes
descendraient. En remontant le temps plus en arrière, il est clair que ce que
nous sommes aujourd’hui – en particulier sur le plan physiologique – est
intimement lié à chacun de ces ancêtres successifs, y compris la première
cellule vivante. Comme tous les êtres vivants descendent de cette origine
commune, ils sont tous liés d’une façon ou d’une autre et l’homme est
intimement impliqué dans ce réseau. C’est irréfutable.
Appelons ce lien étroit entre les êtres vivants la réalité ultime. Et par
rapport à cette réalité, le cerveau de l’homme tend à fonctionner de deux
façons contradictoires. D’un côté, l’esprit tend à se démarquer de cette
interconnexion et à se focaliser sur les distinctions entre les choses, sortant
les objets de leur contexte pour les analyser en tant qu’entités distinctes. À
la limite, cette tendance conduit à des formes ultra-spécialisées de
connaissance. Dans le monde d’aujourd’hui, les signes de cette tendance
sont multiples : les divisions microscopiques à l’intérieur des facultés
universitaires, et l’exiguïté des spécialisations scientifiques. Dans le
domaine culturel en général, les gens se crêpent le chignon pour distinguer
des sujets étroitement liés ou même possédant des zones de
chevauchement ; ils se chamaillent sans fin pour prouver de façon
irréfutable des différences dérisoires. Ils font une distinction entre la société
civile et la société militaire, bien qu’en démocratie pareille division ne soit
pas facile à faire. Le découpage infinitésimal de domaines d’étude impitoyablement séparés peut être considéré comme l’ultime stratagème du
pouvoir politique, la version avancée du « diviser pour régner ». À un
certain degré de spécialisation, on perd de vue que la vie et tous les
phénomènes sont liés entre eux ; et on aboutit à des idées aberrantes, sans
lien avec la réalité.
D’un autre côté, le cerveau a tendance à voir des liens partout. C’est le
propre des personnes qui poussent la connaissance assez loin. Cette
propension est facile à discerner chez les maîtres ; on remarque dans
l’Histoire des mouvements ou philosophies grâce auxquels ce retour à la
réalité se propage dans toute la culture et marque l’esprit de l’époque. Cela
fut le cas dans l’Antiquité pour le taoïsme en Orient et le stoïcisme en
Occident, deux mouvements qui ont duré des siècles. Dans le taoïsme, c’est
le principe de la Voie et dans le stoïcisme, celle du logos, principe
ordonnateur de l’univers qui connecte tous les êtres vivants. Comme l’a
écrit Marc-Aurèle (121-180) : « Ne cessez jamais de vous rappeler la façon
dont les choses sont liées, leur interdépendance. Toutes les choses sont
réciproquement impliquées, et en sympathie l’une avec l’autre. Tel
événement est la conséquence de tel autre. Les choses s’attirent et se
repoussent réciproquement, elles respirent ensemble, elles sont un. »
Le meilleur exemple de cette tendance est peut-être la Renaissance,
quand s’est développé l’idéal humaniste : un savant maîtrisant toutes les
branches de la connaissance et dont le regard se rapproche de celui du
Créateur.
Aujourd’hui sont visibles des signes annonçant peut-être un retour à la
réalité, une Renaissance moderne. Dans le domaine scientifique, les
précurseurs ont été Faraday, Maxwell et Einstein, qui soulignaient les
relations entre les phénomènes, les champs de force et non les particules
individuelles. D’une façon générale, beaucoup de scientifiques recherchent aujourd’hui activement à connecter leurs spécialisations respectives avec
d’autres : par exemple, la façon dont les neurosciences sont résolument
multidisciplinaires. Nous en voyons d’autres indices dans l’application de la
théorie du chaos à des domaines variés tels l’économie, la biologie et
l’informatique. Nous observons aussi l’élargissement de notre réflexion au
biotope, ce qui est une manière de formaliser la dynamique des interactions
entre les êtres vivants dans la nature. Enfin, dans le domaine de la médecine
et de la santé, une saine approche tend à considérer de plus en plus le corps
dans son ensemble. Cette tendance représente l’avenir, car le but de la
conscience elle-même a toujours été de nous brancher sur la réalité.
En tant qu’individus, nous pouvons nous inscrire dans ce courant en
nous acheminant vers la maîtrise. Dans notre apprentissage, nous
commençons naturellement par l’étude des parties en faisant maintes
distinctions : la bonne et la mauvaise manière de procéder, les compétences
particulières à maîtriser dans les différentes techniques, les règles et
conventions qui gouvernent le groupe. Dans la phase créative-active, nous
commençons à ramollir ces distinctions dans la mesure où nous tentons des
expériences, façonnons et modifions les conventions conformément à nos
besoins. Enfin, au stade de la maîtrise, la boucle est bouclée avec un retour
à la perception du tout. Notre intuition nous fait établir des connexions.
Nous embrassons la complexité naturelle de la vie, nous étendons notre
cerveau aux dimensions de la réalité au lieu de le limiter à l’exiguïté de nos
spécialisations. Ceci est le résultat incontournable d’une profonde
immersion dans un domaine. Nous pouvons définir l’intelligence comme un
mouvement vers une pensée plus adaptée au contexte et plus sensible aux
relations entre les choses.
Pour nous résumer, la distinction suprême est celle que l’on fait entre
soi et le monde. Il y a d’une part l’intérieur (notre expérience subjective) et d’autre part l’extérieur. Chaque fois que nous apprenons quelque chose,