Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 72 sur 82

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Atteindre l'excellence

Le retour à la réalité

lui ont prêté des pouvoirs magiques. William Pierce, délégué à la

Convention constitutionnelle, n’a rencontré Franklin qu’à la fin de sa vie, et

il a écrit : « Franklin est connu comme le plus grand philosophe

d’aujourd’hui ; il semble pénétrer le fonctionnement de la nature… À

82 ans, il a une activité mentale équivalente à celle d’un jeune de 25 ans. »

Il serait intéressant d’imaginer la profondeur de compréhension que

des maîtres pareils auraient atteinte si leur vie s’était encore prolongée. Il se

peut qu’à l’avenir, au fur et à mesure qu’augmente l’espérance de vie, nous

voyions des Franklin se multiplier jusqu’à un âge encore plus avancé.

 

Le retour à la réalité

 

La réalité, c’est quoi ? Pour ne pas couper les cheveux en quatre,

commençons par citer un fait indéniable : il y a quelque quatre milliards

d’années, la vie est apparue sur notre planète sous la forme d’une cellule,

ancêtre probable de toute vie. À partir de cette source unique, la vie a

pullulé selon différents axes. Les organismes pluricellulaires sont apparus il

y a environ 1,2 milliard d’années ; il y a 600 millions d’années est survenu

le système nerveux central, dont notre cerveau actuel est le descendant.

L’explosion cambrienne, il y a environ 500 millions d’années, a vu arriver

les premiers animaux, suivis des premiers vertébrés. Il y a à peu près

360 millions d’années, des êtres amphibies s’aventurent sur la terre ferme

et, il y a 120 millions d’années, voici les premiers mammifères. Il y a une

soixantaine de millions d’années, une branche des mammifères s’est

détachée des autres, celle des premiers primates dont nous descendons

directement. Les premiers hommes sont arrivés il y a près de six millions

d’années, et quatre millions d’années plus tard, c’était le tour de notre ancêtre le plus récent, Homo erectus. Enfin, cela fait à peine 200 000 ans

que l’homme est devenu anatomiquement moderne, avec un cerveau à peu

près de la même taille que le nôtre.

Dans cette chaîne d’événements remarquablement complexes, nous

pouvons identifier à certains points clefs l’apparition d’un ancêtre unique :

cellule, animal, mammifère, primate. Certains archéologues ont émis

l’hypothèse d’une unique ancêtre femelle dont tous les hommes modernes

descendraient. En remontant le temps plus en arrière, il est clair que ce que

nous sommes aujourd’hui – en particulier sur le plan physiologique – est

intimement lié à chacun de ces ancêtres successifs, y compris la première

cellule vivante. Comme tous les êtres vivants descendent de cette origine

commune, ils sont tous liés d’une façon ou d’une autre et l’homme est

intimement impliqué dans ce réseau. C’est irréfutable.

Appelons ce lien étroit entre les êtres vivants la réalité ultime. Et par

rapport à cette réalité, le cerveau de l’homme tend à fonctionner de deux

façons contradictoires. D’un côté, l’esprit tend à se démarquer de cette

interconnexion et à se focaliser sur les distinctions entre les choses, sortant

les objets de leur contexte pour les analyser en tant qu’entités distinctes. À

la limite, cette tendance conduit à des formes ultra-spécialisées de

connaissance. Dans le monde d’aujourd’hui, les signes de cette tendance

sont multiples : les divisions microscopiques à l’intérieur des facultés

universitaires, et l’exiguïté des spécialisations scientifiques. Dans le

domaine culturel en général, les gens se crêpent le chignon pour distinguer

des sujets étroitement liés ou même possédant des zones de

chevauchement ; ils se chamaillent sans fin pour prouver de façon

irréfutable des différences dérisoires. Ils font une distinction entre la société

civile et la société militaire, bien qu’en démocratie pareille division ne soit

pas facile à faire. Le découpage infinitésimal de domaines d’étude impitoyablement séparés peut être considéré comme l’ultime stratagème du

pouvoir politique, la version avancée du « diviser pour régner ». À un

certain degré de spécialisation, on perd de vue que la vie et tous les

phénomènes sont liés entre eux ; et on aboutit à des idées aberrantes, sans

lien avec la réalité.

D’un autre côté, le cerveau a tendance à voir des liens partout. C’est le

propre des personnes qui poussent la connaissance assez loin. Cette

propension est facile à discerner chez les maîtres ; on remarque dans

l’Histoire des mouvements ou philosophies grâce auxquels ce retour à la

réalité se propage dans toute la culture et marque l’esprit de l’époque. Cela

fut le cas dans l’Antiquité pour le taoïsme en Orient et le stoïcisme en

Occident, deux mouvements qui ont duré des siècles. Dans le taoïsme, c’est

le principe de la Voie et dans le stoïcisme, celle du logos, principe

ordonnateur de l’univers qui connecte tous les êtres vivants. Comme l’a

écrit Marc-Aurèle (121-180) : « Ne cessez jamais de vous rappeler la façon

dont les choses sont liées, leur interdépendance. Toutes les choses sont

réciproquement impliquées, et en sympathie l’une avec l’autre. Tel

événement est la conséquence de tel autre. Les choses s’attirent et se

repoussent réciproquement, elles respirent ensemble, elles sont un. »

Le meilleur exemple de cette tendance est peut-être la Renaissance,

quand s’est développé l’idéal humaniste : un savant maîtrisant toutes les

branches de la connaissance et dont le regard se rapproche de celui du

Créateur.

Aujourd’hui sont visibles des signes annonçant peut-être un retour à la

réalité, une Renaissance moderne. Dans le domaine scientifique, les

précurseurs ont été Faraday, Maxwell et Einstein, qui soulignaient les

relations entre les phénomènes, les champs de force et non les particules

individuelles. D’une façon générale, beaucoup de scientifiques recherchent aujourd’hui activement à connecter leurs spécialisations respectives avec

d’autres : par exemple, la façon dont les neurosciences sont résolument

multidisciplinaires. Nous en voyons d’autres indices dans l’application de la

théorie du chaos à des domaines variés tels l’économie, la biologie et

l’informatique. Nous observons aussi l’élargissement de notre réflexion au

biotope, ce qui est une manière de formaliser la dynamique des interactions

entre les êtres vivants dans la nature. Enfin, dans le domaine de la médecine

et de la santé, une saine approche tend à considérer de plus en plus le corps

dans son ensemble. Cette tendance représente l’avenir, car le but de la

conscience elle-même a toujours été de nous brancher sur la réalité.

En tant qu’individus, nous pouvons nous inscrire dans ce courant en

nous acheminant vers la maîtrise. Dans notre apprentissage, nous

commençons naturellement par l’étude des parties en faisant maintes

distinctions : la bonne et la mauvaise manière de procéder, les compétences

particulières à maîtriser dans les différentes techniques, les règles et

conventions qui gouvernent le groupe. Dans la phase créative-active, nous

commençons à ramollir ces distinctions dans la mesure où nous tentons des

expériences, façonnons et modifions les conventions conformément à nos

besoins. Enfin, au stade de la maîtrise, la boucle est bouclée avec un retour

à la perception du tout. Notre intuition nous fait établir des connexions.

Nous embrassons la complexité naturelle de la vie, nous étendons notre

cerveau aux dimensions de la réalité au lieu de le limiter à l’exiguïté de nos

spécialisations. Ceci est le résultat incontournable d’une profonde

immersion dans un domaine. Nous pouvons définir l’intelligence comme un

mouvement vers une pensée plus adaptée au contexte et plus sensible aux

relations entre les choses.

Pour nous résumer, la distinction suprême est celle que l’on fait entre

soi et le monde. Il y a d’une part l’intérieur (notre expérience subjective) et d’autre part l’extérieur. Chaque fois que nous apprenons quelque chose,