Atteindre l'excellence
7. Le détournement évolutionniste
paume si souple ? Comment le sens du toucher influence-t-il notre pensée
en général ? Par conséquent, elle pouvait approfondir les détails sans perdre
de vue la raison de ses recherches.
Que son exemple vous serve de modèle. Votre projet du moment doit
toujours être inscrit dans quelque chose de plus grand : une question plus
vaste, une idée plus générale, un objectif à long terme. Dès que votre travail
commence à vous étouffer, reprenez de l’altitude et rappelez-vous le but
que vous vous êtes donné au départ. Que ce grand dessein guide chaque
étape de vos investigations : cela vous ouvrira bien plus de voies à suivre.
En vous remettant continuellement dans le contexte général, vous éviterez
de vous enliser dans la technique pour la technique et de vous laisser
dévorer par les détails. Ainsi, vous utiliserez les atouts naturels du cerveau
de l’homme, qui cherche des connexions à des niveaux toujours plus hauts.
7. Le détournement évolutionniste
Pendant l’été 1995, Paul Graham (voir chapitre II, pages 102-103) entendit
à la radio une émission sur le potentiel considérable du commerce en ligne
qui, à l’époque, était pratiquement inexistant. Cette promotion était faite par
Netscape, qui cherchait à attirer l’attention sur son activité à la veille de son
entrée en bourse. L’émission était intéressante, mais bien vague. À
l’époque, Paul Graham se trouvait à la croisée des chemins. Ayant obtenu
son doctorat d’ingénierie informatique à Harvard, il était prisonnier d’un
cercle vicieux : il gagnait sa vie en tant que consultant en logiciel à temps
partiel et, dès qu’il avait assez d’argent, il cessait son activité et se
consacrait à sa véritable passion – l’art et la peinture – jusqu’à ce qu’il soit
à court d’argent ; il remuait alors ciel et terre pour trouver un autre emploi. À l’âge de trente et un ans, il en avait assez de ce fonctionnement et avait
pris le métier de consultant en aversion. La perspective de faire rapidement
beaucoup d’argent en développant quelque chose sur Internet lui sembla
bien attirante.
Il appela son ancien copain de programmation à Harvard, Robert
Morris, et lui suggéra de créer ensemble une start-up, même si Graham
n’avait à l’époque pas la moindre idée de ce qu’il allait pouvoir démarrer ou
développer. Après quelques jours de discussion, ils décidèrent d’écrire un
logiciel permettant à une entreprise de faire du e-commerce. Une fois qu’ils
auraient clarifié leurs idées concernant le concept, ils auraient à surmonter
un énorme obstacle. À l’époque, pour vendre un logiciel à grande échelle, il
fallait tourner sous Windows. En qualité de pirates informatiques, ils
détestaient Windows et tout ce qui s’y fait, et ils ne s’étaient jamais donné
le mal d’apprendre les outils de développement correspondants. Ils
préféraient écrire en Lisp et faire tourner leurs programmes sous Unix, le
système d’exploitation gratuit.
Ils décidèrent de différer l’inévitable et de développer quand même
leur application sous Unix. Il serait ensuite facile de la porter sous Windows
mais, alors qu’ils réfléchissaient à le faire, ils comprirent les conséquences
terribles que cela aurait : une fois le programme lancé sous Windows, ils
auraient affaire à des utilisateurs et devraient faire évoluer leur application
en fonction de leurs besoins. Cela les obligerait à réfléchir et à programmer
sous Windows pendant des mois, voire des années. Cela leur était si
insupportable qu’ils envisagèrent sérieusement d’abandonner.
À l’époque, Paul Graham dormait sur un matelas par terre dans
l’appartement de Morris à Manhattan. Il se réveilla un matin en se répétant
une phrase qui avait dû lui venir en rêve : « Tu peux contrôler le
programme en cliquant sur des liens. » Il se dressa d’un jet et comprit ce que cette phrase signifiait : la possibilité de créer un programme d’e-
commerce qui tournerait directement sur le serveur internet. Les utilisateurs
le téléchargeraient et s’en serviraient avec Netscape, en cliquant sur
différents liens de la page internet pour l’installer. Cela voulait dire que
Morris et lui pouvaient court-circuiter l’étape habituelle consistant à écrire
un programme que les utilisateurs téléchargeaient sur leurs propres
ordinateurs. Du coup, plus besoin de toucher à Windows, fût-ce avec des
gants ! Personne n’avait jamais utilisé cette solution, et pourtant elle
semblait tellement évidente ! Surexcité, il expliqua sa révélation à Morris,
et ils convinrent d’essayer. Ils achevèrent leur première version en quelques
jours et elle fonctionna à merveille. Il était désormais clair que le concept
d’une application tournant sur le serveur Web pouvait marcher.
Les semaines suivantes, ils perfectionnèrent leur logiciel et
convainquirent un investisseur en capital-risque de mettre sur la table les
10 000 premiers dollars en échange de 10 % de leur affaire. Au début, ils
eurent un mal fou à convaincre les clients potentiels de l’intérêt du concept.
Leur fournisseur d’accès était le premier à faire tourner un programme sur
Internet pour démarrer une affaire, à l’avant-garde du commerce en ligne.
Mais progressivement, l’idée prit. Il s’avéra bientôt que l’idée géniale que
Graham et Morris avaient adoptée en grande partie à cause de leur aversion
pour Windows fournissait toutes sortes d’avantages collatéraux imprévus.
En travaillant directement sur Internet, ils pouvaient continuellement lancer
de nouvelles versions de leur logiciel et les tester immédiatement. Ils
pouvaient échanger avec leurs clients, obtenir instantanément leur avis sur
le programme et améliorer celui-ci en quelques jours et non plus en
quelques mois, comme il est de règle avec les logiciels installés sur
l’ordinateur de l’utilisateur. Faute d’expérience des affaires, ils ne songèrent
pas à embaucher de commerciaux pour promouvoir leur produit ; ils appelaient eux-mêmes les clients potentiels par téléphone. Transformés de
ce fait en commerciaux, Graham et Morris étaient les premiers à recueillir
les griefs et les suggestions des consommateurs, et cela leur donnait une
idée très vivante des faiblesses de leur application et de la manière d’y
remédier. Comme il s’agissait d’une innovation de rupture, ils n’avaient pas
à se soucier de leurs concurrents ; nul ne pouvait leur voler leur idée
puisqu’ils étaient les seuls à avoir été assez fous pour l’essayer.
Naturellement, ils commirent en cours de route un certain nombre
d’erreurs, mais leur idée était trop géniale pour disparaître ; en 1998, ils
revendirent leur société, Viaweb, à Yahoo pour 50 millions de dollars.
Quelques années plus tard, songeant à leur expérience, Graham fut
frappé par la façon dont les choses s’étaient passées avec Morris. Cela lui
rappela beaucoup d’innovations passées, comme celle des micro-
ordinateurs. Les microprocesseurs qui rendirent possible l’apparition des
micro-ordinateurs avaient été mis au point pour faire fonctionner des feux
rouges et des distributeurs automatiques. Ils n’avaient pas du tout été
conçus pour faire tourner des ordinateurs. Les premiers entrepreneurs qui
tentèrent de le faire furent moqués de tous ; les ordinateurs qu’ils créèrent
n’en méritaient guère le nom tellement ils étaient petits et dotés d’une
capacité de traitement infime. Mais ils survécurent car il se trouva
suffisamment de gens auxquels ils faisaient gagner du temps et,
progressivement, l’idée décolla. La même chose était arrivée au transistor,
mis au point dans les années 1930 et 1940 pour l’électronique militaire. Ce
fut seulement au début des années 1950 que quelques originaux eurent
l’idée d’utiliser cette technologie pour produire des radios à transistor :
celles-ci devinrent rapidement l’appareil électronique le plus vendu de
l’histoire.
Ce qui était intéressant dans tous ces cas, c’était le processus étrange
qui avait conduit à ces inventions : généralement, un inventeur tombe par
hasard sur une technologie disponible ; puis l’idée lui vient d’utiliser celle-
ci à tout autre chose que ce pour quoi elle a été produite ; enfin, il
développe différents prototypes, jusqu’à ce que l’un d’eux explose sur le
marché. Ce qui permet à chaque fois ce processus, c’est la capacité de
l’inventeur à regarder les choses de tous les jours avec un regard différent,
et d’imaginer d’autres utilisations. Pour les gens enfermés dans une manière
étroite de voir, la familiarité avec l’application initiale les hypnotise au
point qu’ils n’en voient nulle autre. La conclusion, c’est que l’inventeur ou
l’entrepreneur qui réussit n’a besoin que d’un esprit souple et adaptable
pour se détacher de la foule.
Après avoir vendu Viaweb, Graham eut l’idée d’écrire des textes pour
Internet : une forme nouvelle de blog. Ces textes le rendirent célèbre parmi
les jeunes programmeurs et pirates du monde entier. En 2005, il fut invité
par les étudiants de premier cycle de la faculté d’informatique d’Harvard
pour qu’il leur fasse une conférence. Au lieu de les ennuyer – et de
s’ennuyer lui-même – en analysant les différents langages de
programmation, il décida de débattre de l’idée même de start-up
technologique : pourquoi certaines réussissent et d’autres échouent. Sa
conférence fut un tel succès et les idées de Graham si éclairantes que les
étudiants commencèrent à le harceler de questions, car beaucoup avaient
leurs propres idées de start-up. En les écoutant, il jugea que certains de leurs
concepts étaient fichtrement astucieux, mais qu’ils avaient absolument
besoin de quelqu’un pour les aider à définir leur produit et à le développer.
Graham avait toujours été tenté par le fait d’investir dans les idées des
autres. Lui-même avait bénéficié pour son projet d’un investisseur en
capital- risque, il était donc naturel qu’il se fasse lui-même business angel pour aider des jeunes. Mais par où commencer ? La plupart des
investisseurs en capital- risque commencent par faire une expérience
analogue avec l’argent des autres avant de risquer leur propre argent ; ils
lancent d’abord des projets à petite échelle pour acquérir un peu de
pratique. Graham n’avait aucune expérience des affaires dans ce domaine.
Partant de ce constat, il eut une idée peut-être ridicule : investir d’un coup
15 000 dollars dans dix start-up différentes. Il identifierait les bénéficiaires
en faisant de la publicité pour sa proposition et en sélectionnant les
meilleurs candidats. Naturellement, il piloterait ces novices pendant
quelques mois jusqu’au moment du lancement de leur idée. En échange de
son apport, il garderait 10 % de toutes les start-up qui réussiraient. Cela
ressemblerait à un système d’apprentissage pour créateurs d’entreprises de
haute technologie, mais en vérité, cela lui servirait à lui de cours accélérés
pour apprendre à investir dans la création d’entreprise. Il serait peut-être un
minable premier investisseur, mais ses protégés étant de minables
entrepreneurs, ils étaient faits pour s’entendre.
De nouveau, il invita Robert Morris à faire équipe avec lui. Quelques
semaines suffirent pour que Morris et lui acquièrent la certitude qu’ils
venaient de déclencher quelque chose de formidable. Grâce à leur
expérience avec Viaweb, ils avaient la capacité de donner des conseils clairs
et efficaces. Les start-up qu’ils parrainaient semblaient très prometteuses.
Peut-être que cette méthode qu’ils avaient eux-mêmes adoptée pour
apprendre vite était un modèle intéressant en soi. La plupart des
investisseurs ne financent que quelques start-up par an ; ils sont trop
occupés par leurs propres affaires pour en accepter davantage. Pourquoi
Graham et Morris ne consacreraient-ils pas la totalité de leur temps à ce
système d’apprentissage ? Ils pourraient offrir leurs services à grande
échelle. Ils pourraient financer des centaines et non des dizaines de start-up. Ainsi, ils deviendraient des spécialistes chevronnés en un rien de temps, et
cette accumulation exponentielle de connaissances les conduirait à lancer
un nombre de plus en plus important de start-up rentables.
Si cette affaire démarrait, non seulement ils feraient fortune, mais ils
auraient également un impact important sur l’économie en y faisant entrer
des milliers d’entrepreneurs de talent. Ils baptisèrent leur nouvelle
entreprise Y Combinator, estimant qu’il s’agissait de leur suprême acte de
piraterie pour transformer l’économie mondiale.
Ils enseignèrent à leurs bénéficiaires tous les principes glanés au fil de
leurs expériences : la recherche d’applications nouvelles de technologies
existantes, à la rencontre de besoins encore insatisfaits ; la nécessité de
conserver un contact aussi étroit que possible avec la clientèle ; le besoin de
garder des idées aussi simples et réalistes que possible ; l’intérêt de créer un
produit supérieur et de s’imposer par l’excellence, au lieu d’être obsédé par
le profit.
Et tandis que leurs pupilles apprenaient, ils apprenaient eux aussi.
Paradoxalement, ils découvrirent que ce qui fait réussir un entrepreneur, ce
n’est ni la qualité de son idée ni l’université qu’il a fréquentée, mais sa
personnalité : sa volonté d’adapter ses idées et de saisir des opportunités
qu’il n’a pas prévues initialement. C’est précisément ce trait – la souplesse
d’esprit – que Graham avait identifié chez lui-même et chez d’autres
inventeurs. L’autre trait de caractère indispensable est une extrême ténacité.
Au fil des ans, Y Combinator a continué à croître à un rythme
stupéfiant, en foulant des terres vierges qu’il avait lui-même découvertes. Il
est estimé aujourd’hui à 500 millions de dollars, avec un potentiel évident
pour davantage de croissance.
Nous avons en général une idée totalement fausse de l’inventivité et de la
créativité de l’homme. Nous nous figurons que les gens créatifs partent
d’une idée intéressante, qu’ils améliorent et affinent suivant un processus
plus ou moins linéaire. La réalité est beaucoup plus complexe et
désordonnée. La créativité rappelle en fait un processus existant dans la
nature sous le nom de détournement évolutionniste. Dans l’évolution,
l’imprévu et le hasard jouent un rôle prépondérant. Les plumes, par
exemple, représentent une évolution des écailles des reptiles, destinées à
leur tenir chaud. Les oiseaux sont en effet des reptiles évolués. Mais par la
suite, les plumes s’adaptèrent au vol par transformation des plumes sur les
ailes. Pour nos ancêtres primates arboricoles, la forme de la main évolua en
grande partie à cause de leur besoin de saisir les branches avec agilité. Les
premiers hominidés, qui marchaient au sol, découvrirent qu’une main
prédéveloppée est fort utile pour manipuler des cailloux, en faire des outils
et communiquer par gestes. Il se peut que le langage lui-même se soit
développé comme un outil strictement relationnel et qu’il ait été détourné
plus tard comme une façon de raisonner ; dans ce cas, l’apparition de la
conscience humaine serait purement accidentelle.
La créativité de l’homme suit en général un chemin similaire,
indiquant peut-être par là qu’elle est une sorte de fatalité. Nos idées ne
surgissent pas de nulle part. C’est le contraire : nous tombons dessus de
façon fortuite. Dans le cas de Graham, ce fut une publicité radiophonique
qu’il entendit, et les questions de son auditoire au terme d’une conférence.
Si nous avons l’expérience voulue et que le moment s’y prête, cette
rencontre accidentelle déclenche en nous des associations d’idées
intéressantes. En observant la matière première sur laquelle nous
travaillons, nous avons brusquement l’intuition qu’elle peut servir à autre
chose. Tout le long du chemin, des événements inattendus nous présentent des pistes à suivre différentes que, si elles sont prometteuses, nous suivons