Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 49 sur 82

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Atteindre l'excellence

Les secrets de la maîtrise

pousser plus loin la qualité d’expression de sa musique, il inventa la notion

d’ensemble : des sommets exaltants où plusieurs personnages chantent à qui

mieux mieux, parfois en même temps, dans un contrepoint raffiné donnant à

l’œuvre une tonalité onirique.

Du début à la fin, Don Giovanni vibrait de la présence démoniaque du

grand séducteur. Même condamné par tous les autres personnages, il est

impossible de ne pas admirer don Juan qui reste impénitent jusqu’au bout,

s’avance vers l’enfer en riant et refuse de se soumettre à quelque autorité

que ce soit. On n’avait jamais vu d’opéra comme Don Giovanni, tant sur le

plan scénaristique que musical. Peut-être était-il trop en avance sur son

temps. Beaucoup se plaignirent que la musique était laide et faisait mal aux

oreilles ; on jugea le rythme trop précipité et l’ambiguïté morale trop

dérangeante.

S’acharnant au travail à un rythme délirant, Mozart s’épuisa et mourut

en 1791 à l’âge de trente-cinq ans, deux mois après la première de son

dernier opéra, La Flûte enchantée. Plusieurs années après sa mort, le public

admit enfin les sons inouïs qu’il avait créés dans des œuvres comme Don

Giovanni, qui reste un des cinq opéras le plus souvent joués.

 

LES SECRETS DE LA MAÎTRISE

 

« J’ai été frappé tout d’un coup de la qualité essentielle à la

formation d’un homme d’art accompli particulièrement en

littérature et que Shakespeare possédait à un degré énorme. Je

veux dire la capacité négative, celle de demeurer au sein des

incertitudes, des mystères, des doutes sans s’acharner à chercher

le fait et la raison… »

JOHN KEATS

 

Quand nous nous penchons sur notre enfance – et pas seulement sur des

souvenirs, mais sur ce que nous avons véritablement ressenti – nous

touchons du doigt à quel point nous percevions le monde différemment.

L’esprit totalement ouvert, nous avions des idées surprenantes et originales.

Des choses simples qui ne nous étonnent plus aujourd’hui, comme un ciel

nocturne ou notre image dans un miroir, étaient sources d’émerveillement.

Il y avait dans notre tête mille questions concernant le monde. Sans langage

structuré, nous pensions de façon préverbale, par images et sensations.

Quand nous étions au cirque, à un match ou au cinéma, nos yeux et nos

oreilles absorbaient le spectacle dans toute son intensité. Les couleurs nous

paraissaient brillantes, vives. Pour nous, tout était jeu.

Appelons cette qualité l’esprit originel. Il se branchait sur le monde de

façon directe, jamais à travers des mots ni des idées reçues. Il était souple et

réceptif à toute information nouvelle. En conservant la mémoire de cet

esprit originel, nous ne pouvons qu’éprouver de la nostalgie pour l’intensité

avec laquelle nous appréhendions le monde. Au fil du temps, cette intensité

diminue inexorablement. Nous voyons les choses à travers un écran de mots

et d’opinions toutes faites ; l’accumulation d’expériences masque le présent

et filtre ce que nous voyons. Nous ne regardons plus les choses telles

qu’elles sont, nous n’en remarquons plus les détails et nous ne nous

demandons plus pourquoi elles existent. L’esprit s’ankylose. Nous nous

tenons sur la défensive par rapport à un monde dont nous estimons qu’il ne

changera pas, et nous menons une guerre de tranchées contre quiconque

attaque nos convictions ou nos préjugés.

Appelons cette autre façon de penser l’esprit conventionnel. À cause

de la nécessité de gagner sa vie et de se conformer aux règles sociales, on se fige dans des ornières de plus en plus étroites. On peut chercher de temps en

temps à garder un esprit d’enfant, à jouer ou à participer à des formes de

loisirs qui nous libèrent de l’esprit conventionnel. Il arrive qu’en découvrant

un pays nouveau, on ne puisse s’appuyer sur des données familières : on

redevient enfant, on s’émerveille de l’étrangeté et de la nouveauté du

spectacle. Mais comme notre esprit n’est pas totalement focalisé sur ces

activités, car celles-ci ne sont que provisoires, elles ne sont pas aussi

gratifiantes qu’elles devraient l’être. Elles ne sont pas sources de créativité.

Les maîtres et ceux qui font preuve d’un degré élevé d’énergie

créatrice sont simplement des gens qui parviennent à conserver une portion

significative de leur esprit d’enfance, en dépit des pressions et des

exigences de l’âge adulte. Leur esprit se manifeste dans leur travail et leur

façon de penser. Les enfants sont naturellement créatifs. Ils transforment

activement tout ce qui les entoure, jouent avec les idées et les circonstances

et nous surprennent par l’innocence de leurs paroles et de leurs actes. Mais

la créativité naturelle des enfants est limitée ; elle ne conduit ni à des

découvertes, ni à des inventions, ni à de vraies œuvres d’art. Les maîtres ne

se contentent pas de conserver l’esprit originel, mais ils l’enrichissent par

leurs années d’apprentissage et leur capacité à se concentrer en profondeur

sur les problèmes et les idées. Cela leur confère un niveau de créativité

élevé. Ils ont beau avoir une connaissance approfondie d’un sujet, leur

esprit reste ouvert à des alternatives pour voir et traiter les énigmes. Ils sont

capables de poser des questions simples que la plupart des gens passent

sous silence, mais ils ont la rigueur et la discipline qui leur permettent de

conduire leurs investigations à bonne fin. Ils conservent un émerveillement

enfantin dans leur domaine et approchent les problèmes avec gaieté, ce qui

rend passionnantes et gratifiantes leurs longues et dures heures de travail.

Comme les enfants, ils sont capables de penser sans verbaliser, c’est-à-dire de façon visuelle, spatiale ou intuitive, et ils ont un meilleur accès aux

formes préverbales et inconscientes de l’activité mentale, ce qui contribue à

leur procurer des idées et une créativité surprenantes. Certaines personnes

conservent cet esprit et cette spontanéité enfantins, mais leur énergie

créatrice se disperse en tous sens ; elles n’ont pas la patience ni la discipline

de supporter un apprentissage prolongé. D’autres sont suffisamment

persévérantes pour accumuler un savoir important et devenir spécialiste

dans leur domaine, mais leur esprit manque de souplesse ; leurs idées ne

s’aventurent jamais en dehors du conventionnel, et elles ne deviennent

jamais véritablement créatives. Les maîtres parviennent à concilier

discipline et esprit enfantin dans ce que nous appellerons l’esprit

redimensionné. Cet esprit ne se laisse pas limiter par l’expérience ni par les

habitudes. Il est capable de bifurquer dans toutes les directions et permet un

contact approfondi avec la réalité. Il est capable d’explorer le monde dans

toutes ses dimensions. L’esprit conventionnel est passif : il consomme de

l’information et la régurgite sous des formes familières. L’esprit

redimensionné est actif, il transforme tout ce qu’il digère en quelque chose

de neuf et d’original, il crée au lieu de consommer.

Il est difficile de déterminer de façon précise pourquoi les maîtres

parviennent à conserver leur esprit enfantin tout en accumulant des faits et

de la connaissance, alors que cet exploit est hors de portée de tant de gens.

Peut-être les maîtres ont-ils plus de mal à couper le lien avec leur enfance ;

peut-être aussi ont-ils eu l’intuition des pouvoirs qu’ils acquerraient en

gardant vivant leur esprit enfantin et en le faisant s’épanouir dans leur

travail. De toute façon, il n’est jamais facile d’acquérir un esprit

redimensionné. Souvent, l’esprit enfantin des maîtres reste dormant pendant

leur phase d’apprentissage, tant qu’ils absorbent les détails de leurs champs

d’activité. Mais cet esprit leur revient quand ils parviennent à l’indépendance et peuvent utiliser activement le savoir accumulé. C’est

souvent un combat : les maîtres traversent une crise quand on exige d’eux

qu’ils soient plus conformistes et conventionnels. Sous ce genre de

pression, ils tentent éventuellement de réprimer leur créativité, mais celle-ci

revient tôt ou tard avec une intensité renforcée.

Comprenons-nous bien : nous possédons tous une force créatrice innée

qui ne demande qu’à être activée. C’est le don de l’esprit originel. L’esprit

de l’homme est naturellement créatif, il cherche en permanence à faire des

associations et des connexions entre les choses et les idées. Il a soif

d’explorer, de découvrir de nouveaux aspects du monde et d’inventer. Notre

plus grand désir est de pouvoir exprimer cette force créatrice et devoir

l’étouffer est source de souffrance. Ce qui tue notre force créatrice n’est ni

l’âge ni le manque de talent, mais notre propre attitude. Nous nous

installons dans les certitudes acquises en phase d’apprentissage. Nous

redoutons d’adopter de nouvelles idées, car cela demande des efforts.

Quand nous pensons de façon plus souple, nous prenons des risques : celui

d’échouer, de se ridiculiser. Nous préférons que tout ronronne, au milieu

des idées familières et des habitudes intangibles. Mais nous payons pour

cela le prix fort : notre esprit dépérit faute de défis et de nouveauté. Nous

atteignons les limites de notre domaine et nous perdons la maîtrise de notre

destinée car nous devenons remplaçables.

Toutefois, le potentiel pour réactiver notre force créatrice intérieure ne

disparaît jamais complètement, quel que soit notre âge. Le fait de la ranimer

a un effet très bénéfique sur notre esprit et notre carrière. En comprenant la

façon dont fonctionne l’esprit redimensionné et ce qu’il aide à épanouir,

nous ranimons consciemment notre élasticité mentale et nous inversons le

processus de vieillissement. Les pouvoirs que peut apporter l’esprit redimensionné sont presque sans limites et à la portée du premier venu…

ou presque.

Revenons à Wolfgang Mozart. Il est en général considéré comme

l’enfant prodige par excellence, et l’on explique son génie par un accident

de la nature. Comment justifier son incroyable talent dès son plus jeune âge,

et l’explosion de sa créativité pendant les dix dernières années de sa vie ?

En vérité, le génie et la créativité de Mozart sont hautement explicables, ce

qui ne diminue en rien son mérite.

Plongé dans la musique et fasciné par elle dès sa prime enfance, il se

lança dans ses études avec énormément d’intensité. L’esprit d’un enfant de

quatre ans est plus ouvert et impressionnable que celui d’un enfant plus âgé.

L’essentiel de la capacité de concentration de Mozart découlait de son

immense amour pour la musique. L’apprentissage du piano ne représentait

pas pour lui une corvée ni un devoir, mais l’occasion d’étendre sa

connaissance et d’explorer sans cesse de nouveaux domaines musicaux. À

six ans, il avait accumulé davantage d’heures de pratique qu’un enfant deux

fois plus âgé. Ses années de tournée le mirent en contact avec toutes les

tendances et les innovations possibles. Il fit le tour de tous les styles et

formes musicales de son époque.

Pendant l’adolescence, Mozart traversa une crise de créativité

caractéristique de cet âge, et qui met en échec les moins persévérants.

Pendant près de huit ans, l’enfant fut contraint par son père, par

l’archevêque et par la cour de Salzbourg, de faire vivre sa famille ; il dut

brider sa puissante créativité. À ce point critique, il aurait pu craquer et

continuer à écrire pour la cour des morceaux anodins. Il serait devenu un

compositeur mineur. Mais il se rebella et, dans un sursaut, recouvra son

esprit d’enfance, c’est-à-dire son désir originel de transformer la musique à

sa façon et de concrétiser son désir irrépressible d’écrire de l’opéra. Une fois qu’il fût libéré de sa famille, sa créativité explosa grâce à son énergie, à

la durée interminable de son apprentissage et à l’ampleur inouïe de ses

connaissances musicales. La vitesse à laquelle il parvenait à composer des

chefs-d’œuvre ne reflète pas un simple don du ciel, mais la puissance avec

laquelle son esprit en était venu à penser en termes musicaux, lui permettant

de coucher facilement ses œuvres sur papier. Mozart n’était pas un monstre,

mais le témoin de jusqu’où peut aller le potentiel créatif que nous

possédons tous naturellement.

Pour redimensionner son esprit, il faut réunir deux conditions

indispensables : d’abord, une connaissance approfondie du domaine ou du

sujet ; ensuite, l’ouverture et la souplesse pour utiliser ce savoir de façon

nouvelle et originale. Les connaissances qui préparent le terrain à l’activité

créatrice s’acquièrent essentiellement grâce à un apprentissage méthodique

des bases. Une fois celles-ci acquises, l’esprit peut se consacrer aux

questions les plus pointues et les plus créatives. Mais hélas, les nombreuses

règles et procédures que l’on acquiert en phase d’apprentissage peuvent

aussi devenir prison et nous enfermer dans une pensée unique, alors qu’il

faudrait extirper l’esprit de ses positions conservatrices pour le rendre actif

et capable d’exploration.

Le réveil de l’esprit redimensionné et le cheminement à travers le

processus créatif se déroulent en trois étapes : d’abord, il faut choisir la

tâche créative susceptible de maximiser nos compétences et nos

connaissances ; ensuite, il faut ouvrir et assouplir l’esprit grâce aux

stratégies de création ; et enfin, il faut réaliser la percée créative grâce à un

état mental optimisé. Pendant tout ce processus, il faut être conscient des

pièges de l’affectivité – suffisance, conservatisme, folie des grandeurs, etc.

– qui menacent en permanence de nous faire dérailler ou de bloquer nos progrès. Si nous sommes capables d’éviter ces pièges, nous ne pouvons