Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 78 sur 82

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Atteindre l'excellence

5. Élargir son champ visuel — la perspective mondiale

peintres en bâtiment. Leur travail trahit leur manque d’attention aux

détails : il n’établit pas de lien profond avec le public, il est peu

convaincant. S’il attire l’attention, c’est de façon fugace. Nous devons

considérer ce que nous produisons comme ayant une vie et une présence en

soi, vibrante et viscérale. Un personnage de roman par exemple ne prend

vie pour le lecteur que si l’auteur s’est donné le mal d’imaginer les détails

de son tempérament. L’écrivain n’a pas besoin de tous les citer ; les lecteurs

sentiront sous sa plume le niveau de recherche qu’a exigée sa création. Tous

les êtres vivants sont la somme de détails fins, animés par la dynamique qui

les tient ensemble. En considérant notre travail comme quelque chose de

vivant, notre chemin vers la maîtrise consiste à étudier et intégrer ces détails

de façon universelle, au point d’en percevoir la force vitale et d’exprimer

celle-ci sans effort.

 

5. Élargir son champ visuel — la perspective mondiale

 

Quand il s’est installé comme entraîneur de boxe, Freddie Roach a vite senti

qu’il connaissait suffisamment son métier pour y réussir (sur Roach, voir

chapitre I, pages 49-50, et chapitre III, pages 134-136). Il avait boxé en

qualité de professionnel pendant des années, il avait le métier dans les

tripes. Son propre entraîneur avait été le légendaire Eddie Futch, qui avait

notamment entraîné Joe Frazier. Quand Roach prit sa retraite de boxeur au

milieu des années 1980, il avait déjà tâté du métier d’entraîneur pendant

plusieurs années auprès de Futch en personne. Une fois à son compte,

Roach créa une nouvelle technique d’entraînement fondée sur l’utilisation

de gros gants matelassés appelés « pattes d’ours ». Quand il portait ces

larges gants rembourrés, il donnait au combat d’entraînement de ses boxeurs une autre dimension, en temps réel. Il mit tous ses efforts pour

construire un rapport personnel avec ses boxeurs. Enfin, il prit l’habitude

d’analyser les vidéos des adversaires potentiels, d’étudier leur style en

profondeur et d’en tirer une stratégie efficace.

Malgré cela, il avait le sentiment qu’il lui manquait quelque chose.

Tout allait bien à l’entraînement mais, lors des vrais combats, il assistait

souvent, impuissant, à des crises de panique chez ses boxeurs qui

n’appliquaient qu’une partie de la stratégie convenue. Il arrivait que lui et

ses élèves restent au diapason, mais ce n’était pas toujours le cas. Tout cela

aboutissait à un pourcentage de victoires qui était bon, mais pas

extraordinaire. Il se rappela les années où il boxait, entraîné par Futch. Lui

aussi faisait des prouesses à l’entraînement, mais une fois sur le ring et dans

le feu du combat, il jetait par-dessus les moulins stratégie et préparation, et

cherchait la victoire en cognant comme un sourd. Une partie de ce que

voulait lui inculquer Futch lui avait toujours échappé. Futch l’entraînait

avec talent dans les différentes techniques du sport (attaque, défense, jeu de

jambes), mais Roach n’avait jamais eu le sentiment d’avoir une vue

d’ensemble, une vraie stratégie. Ses liens avec Futch ne furent jamais très

étroits et, dans le feu de l’action, il retombait dans des réactions instinctives

naturelles. Voilà que le même problème se présentait avec les boxeurs qu’il

entraînait lui-même.

Pour obtenir de meilleurs résultats, Roach jugea qu’il devait faire pour

ses boxeurs ce que nul n’avait jamais fait pour lui : lui donner la perception

globale du combat. Il voulait qu’ils appliquent le scénario reprise après

reprise et qu’ils approfondissent leur relation avec lui. Il intensifia le travail

avec les pattes d’ours, qui devinrent l’élément essentiel du processus

d’entraînement. Il passait des heures à tendre ses bras à ses boxeurs

déchaînés sur plusieurs reprises. Jour après jour, il amortissait leurs coups et assimilait le rythme de leur jeu de jambes ; il les sentait de l’intérieur. Il

percevait leur humeur, leur niveau de concentration et à quel point ils

étaient ouverts à ses instructions. Sans être obligé de dire un seul mot, il

pouvait modifier leur humeur et leur concentration par la façon dont il leur

tendait les gants.

Ayant commencé la boxe à l’âge de six ans, Roach connaissait le ring

les yeux fermés. Il savait à chaque seconde à quel endroit du ring il se

trouvait. En entraînant ses boxeurs pendant des heures avec ses pattes

d’ours, il pouvait leur faire acquérir un sixième sens pour se placer sur le

ring : il faisait exprès de les coincer en mauvaise position pour leur faire

sentir à l’avance le moment où ils entraient dans la zone rouge. Il leur

enseignait aussi différentes façons d’échapper à ce genre de piège.

Un jour qu’il regardait la vidéo d’un adversaire potentiel, il eut une

révélation : il ne regardait pas ces combats de la bonne façon. En général, il

se focalisait sur le style du boxeur, quelque chose que chaque sportif peut

maîtriser et modifier pour des raisons stratégiques. Mais cette manière

d’étudier l’adversaire lui apparut soudain superficielle. Mieux valait, et de

loin, se mettre à l’affût des habitudes et des tics des adversaires, des détails

qu’ils ne peuvent contrôler malgré tous leurs efforts. Et chaque boxeur a des

tics, profondément gravés dans son rythme, qui peuvent se traduire en

faiblesses potentielles. Le fait de mettre le doigt sur ces tics et ces habitudes

permit à Roach de mieux déchiffrer l’adversaire, de percer à jour son

psychisme et son cœur.

Il se mit à la recherche de ces indices dans les cassettes qu’il regardait.

Au début, il lui fallait plusieurs jours pour discerner quoi que ce soit. Mais

après des heures et des heures d’observation attentive, il se mit à percevoir

instinctivement la façon de bouger et de penser de l’adversaire. Et il

finissait par découvrir l’habitude qu’il cherchait, par exemple un léger mouvement de la tête annonçant un coup particulier. Dès qu’il avait trouvé

un tic, le visionnage de cette vidéo devenait limpide. Ayant ainsi analysé de

nombreux combats sur plusieurs années, il devint capable d’identifier très

vite les tics des boxeurs. Sur la foi de ses découvertes, il inventa une

stratégie globale d’une souplesse intrinsèque. Selon le comportement de

l’adversaire pendant la première reprise, Roach offrait plusieurs options à

son boxeur afin de surprendre et d’exaspérer l’adversaire, et le mettre sur la

défensive. Cette stratégie s’étendait à l’ensemble du combat. Si nécessaire,

son protégé pouvait sacrifier une reprise ou deux sans perdre le contrôle de

la dynamique générale. Désormais, grâce au travail à la patte d’ours, il

pouvait répéter indéfiniment sa stratégie. Singeant les tics et le rythme des

adversaires, il pouvait montrer à ses boxeurs comment triompher

impitoyablement de leurs habitudes et de leurs faiblesses ; il développait

pour eux différentes options selon ce que l’opposant révélait pendant la

première reprise. À l’approche du combat proprement dit, ses boxeurs

avaient l’impression de s’être déjà mesurés avec cet adversaire et de l’avoir

anéanti, à force de s’être entraîné avec Roach tant de fois pendant leur

préparation.

Durant les combats, Roach avait désormais une sensation totalement

nouvelle. Son lien avec ses boxeurs était solide. Il avait une vision

d’ensemble de la situation : l’état d’esprit de l’adversaire, la façon

d’occuper l’espace du ring à chaque reprise, la stratégie générale conduisant

à la victoire. Cela se traduisait dans le jeu de jambes, les attaques et l’esprit

de son propre boxeur. Roach avait l’impression d’être lui-même sur le ring,

avec l’étonnante satisfaction de contrôler à la fois l’esprit de son boxeur et

celui de son adversaire. Il constatait avec une excitation croissante que ses

poulains usaient progressivement leurs adversaires, exploitaient leurs

habitudes et s’installaient dans leur tête comme il le leur avait enseigné. Son pourcentage de victoires se mit à grimper à un niveau sans exemple dans ce

sport. Ce succès ne se limita pas à Manny Pacquiao, son plus grand boxeur,

mais s’étendit à presque tous les autres. Depuis 2003, il a été nommé cinq

fois entraîneur de boxe de l’année : personne avant lui n’avait jamais reçu

ce titre plus de deux fois. Dans le monde moderne de la boxe, il demeure un

cas unique.

 

La vie de Freddie Roach est un cas d’école d’acquisition de la maîtrise. Son

père, ancien champion poids plume de Nouvelle-Angleterre, avait fait

commencer la boxe à tous ses fils dès leur âge le plus tendre. Freddie Roach

avait lui-même commencé à s’entraîner sérieusement dès l’âge de six ans et

il persévéra jusqu’au moment où il devint boxeur professionnel, à l’âge de

18 ans. Ces douze années furent consacrées à une pratique intense et à une

véritable immersion dans le sport. Sa carrière de boxeur dura huit ans, et il

livra 53 combats, ce qui est considérable. Comme il aimait la pratique et

l’entraînement, il passait en salle de sport beaucoup plus de temps que les

autres boxeurs. À sa retraite de boxeur, il devint apprenti entraîneur chez

Eddie Futch. Quand il s’installa à son compte comme entraîneur, il avait

accumulé tant d’heures de boxe qu’il avait de ce sport une connaissance

beaucoup plus profonde que les autres entraîneurs. Aussi, s’il eut l’intuition

qu’il devait viser un niveau supérieur, ce fut grâce à ses longues années

d’expérience. Motivé par cette conviction, il fut capable de critiquer son

propre travail et d’en voir les limites.

D’après sa propre carrière, Roach savait l’importance du mental chez

un boxeur. Celui qui monte sur le ring avec une idée claire de son but et de

sa stratégie, et la confiance que donne une préparation exhaustive, a de meilleures chances de l’emporter. Mais une chose était d’imaginer qu’il

donnait cet avantage à ses protégés, une autre était de le leur transmettre

effectivement. Avant tout combat, les distractions sont nombreuses ; et une

fois sur le ring, il est facile de réagir impulsivement aux coups reçus et de

perdre tout sens de la stratégie. Pour surmonter ces problèmes, il les aborda

sur deux fronts : il mit au point une stratégie souple et complète fondée sur

sa perception des tics et habitudes de l’adversaire ; et il grava cette stratégie

dans le système nerveux de ses boxeurs grâce à de longues heures de travail

à la patte d’ours. À ce niveau, son enseignement ne consistait pas en une

série d’éléments épars ; c’était au contraire une préparation intégrée qui

simulait fidèlement l’expérience du combat, encore et encore. Il lui fallut

des années de tâtonnements pour créer ce nouveau type d’entraînement,

mais quand le but fut atteint, le pourcentage de victoires s’envola.

Dans tout environnement concurrentiel où il y a des gagnants et des

perdants, la personne qui a la perspective la plus large et la plus globale

l’emporte. En effet, cette personne est capable de prendre du recul et

d’appliquer soigneusement sa stratégie de contrôle de la dynamique. La

plupart des personnes sont en permanence enfermées dans le présent. Leurs

décisions sont essentiellement motivées par les événements les plus

récents ; elles perdent facilement leur sang-froid et accordent aux

problèmes immédiats une pondération excessive par rapport à la réalité. Le

fait d’approcher de la maîtrise ouvrira naturellement votre perspective, mais

il est toujours sage d’accélérer le processus en se formant de bonne heure à

élargir en permanence ses horizons. On y parvient en se remémorant sans

cesse le but général du travail présent et la façon dont celui-ci s’inscrit dans

un objectif à long terme. Si vous n’obtenez pas de votre travail l’effet

désiré, vous devez l’étudier sous tous ses angles jusqu’à identifier la source

du problème. Ne vous contentez pas d’observer vos rivaux, disséquez-les et découvrez leurs faiblesses. Votre devise doit être : « large et penser loin. »