Atteindre l'excellence
4. Supporter la bêtise humaine
accès à la deuxième moitié de notre intelligence relationnelle : la capacité
de nous voir tels que nous sommes.
4. Supporter la bêtise humaine
En 1775, le poète et romancier allemand Johann Wolfgang Goethe (plus
tard von Goethe) avait vingt-six ans. Il fut invité à la cour de Weimar par le
duc Karl August, qui n’avait lui-même que dix-huit ans. La famille du duc
essayait de transformer en centre littéraire le duché de Weimar, isolé et peu
connu : Goethe serait la fierté de la cour. Bientôt, le duc lui offrit un poste
en vue dans son cabinet, et le prit comme conseiller personnel. Goethe
décida donc de rester. Il voyait dans cette opportunité l’occasion d’élargir
son expérience du monde, et peut-être de transmettre certaines idées
éclairées au gouvernement de Weimar.
Goethe, issu d’une famille bourgeoise, n’avait guère frayé avec la
noblesse. Devenu courtisan, il se devait d’apprendre les us de l’aristocratie,
mais au bout de quelques mois seulement, il trouva la vie à la cour
insupportable : ce n’étaient que jeux de cartes, parties de chasse et
interminables échanges de ragots. Un mot de trop de Herr X ou l’absence
de Frau Y dans une soirée soulevaient une tempête dans un verre d’eau. En
sortant du théâtre, on jacassait sans fin sur qui était accompagné par qui, ou
sur la façon dont telle nouvelle actrice s’habillait, mais on ne parlait jamais
de la pièce elle-même.
Si Goethe, au détour d’une conversation, suggérait telle ou telle
réforme qu’il préconisait, il se trouvait tout de suite un courtisan pour
décrier les conséquences que cela entraînerait pour tel ou tel ministre et la
façon dont cela mettrait en péril sa position à la cour ; l’idée de Goethe était oubliée dans le feu de la polémique qui se déchaînait. Bien qu’étant l’auteur
du roman en vogue, Souffrances du jeune Werther, nul ne semblait
particulièrement intéressé par ses opinions. On préférait confier ses propres
idées au célèbre romancier et voir comment il réagissait. En définitive, la
cour était un microcosme où l’on ne s’intéressait qu’aux intrigues.
Goethe se sentit piégé. Il avait accepté l’offre d’emploi du duc et pris
son rôle au sérieux, mais il avait du mal à supporter les mondanités
auxquelles il était désormais condamné. Heureusement, il était pragmatique
et jugea inutile de se plaindre de ce qu’il ne pouvait changer. Il accepta les
courtisans comme les incontournables compagnons des années à venir et,
par nécessité, résolut de parler moins et de ne plus exprimer ses opinions.
En revanche, il laissait ses interlocuteurs discourir tout leur content, quel
que soit le sujet. Il s’attachait à les écouter aimablement, tout en les
observant avec intérêt comme des personnages sur une scène de théâtre. Ils
lui confiaient leurs petits secrets, leurs chamailleries mesquines et leurs
idées ineptes, et Goethe, tout sourire, était toujours de leur avis.
Ce que les courtisans ne savaient pas, c’est qu’ils lui fournissaient une
documentation abondante – personnages, extraits de dialogues, sottises
extravagantes – qui figurerait dans les pièces et romans qu’il écrirait un
jour. Il avait ainsi transformé des fréquentations insupportables en sources
fécondes d’inspiration.
Josef von Sternberg (1894-1969) était un grand metteur en scène de cinéma
austro-américain qui, après avoir commencé comme garçon de course dans
un studio, devint un des plus grands metteurs en scène de Hollywood dans
les années 1920 et 1930. Il adopta progressivement une philosophie
personnelle qui allait bien le servir pendant toute sa carrière de metteur en
scène, jusque dans les années 1950 : seul le résultat compte. Son rôle était de traiter tout le monde à la même enseigne et de guider la production à son
idée, en se servant de tous les moyens nécessaires pour atteindre le résultat
qu’il voulait. Le principal obstacle qu’il rencontrait était inévitablement les
acteurs. Ceux-ci pensaient avant tout à leur carrière. Le film dans son
ensemble comptait moins que la façon dont leur rôle était mis en valeur. Ils
s’acharnaient donc à se mettre en vedette, fût-ce au prix de la qualité du
film. Sternberg devait se débrouiller pour les enjôler ou les tromper en sorte
qu’ils exécutent ses ordres.
En 1930, von Sternberg fut invité à Berlin pour diriger ce qui allait
devenir son film le plus célèbre, L’ange bleu, dans lequel jouerait un acteur
renommé dans le monde entier, Emil Jannings. En cherchant une actrice
pour le premier rôle féminin, von Sternberg découvrit une Allemande
relativement inconnue du nom de Marlene Dietrich. Elle devint une star
grâce à lui car il la fit jouer dans sept longs-métrages consécutifs. Von
Sternberg avait déjà travaillé avec Jannings et savait que cet acteur était
insupportable. Jannings faisait tout son possible pour perturber la
production. Il prenait comme un affront personnel toute tentative du metteur
en scène pour le diriger. Sa méthode consistait à se chamailler inutilement
avec le metteur en scène jusqu’à ce que celui-ci, complètement à bout,
baisse pavillon et laisse Jannings jouer comme il l’entendait.
Von Sternberg décida d’utiliser ses propres armes. Il se blinda contre
les manœuvres infantiles de Jannings. Celui-ci exigea que le metteur en
scène se présente chaque matin dans sa loge pour l’assurer de son amour
éternel et de son admiration pour son talent : von Sternberg s’exécuta sans
broncher. Il imposa au metteur en scène de déjeuner avec lui chaque jour et
d’entendre ses idées concernant le film ; von Sternberg lui accorda aussi
cela et écouta inlassablement les horribles suggestions de Jannings. Si von
Sternberg accordait la moindre attention à un autre acteur, Jannings lui faisait une crise de jalousie, et von Sternberg était tenu de se comporter en
époux repentant. En cédant sur ces points mineurs, von Sternberg ôta le plus
gros de son mordant à la stratégie de Jannings. Sur le plateau, il n’y eut plus
de chamailleries inutiles. Mais comme le temps pressait, il lui fallait
absolument amener l’acteur à lui obéir.
Pour une raison inconnue, Jannings refusa de franchir une porte pour
son entrée en scène : von Sternberg fit installer une batterie de projecteurs
qui rôtissaient la nuque de Jannings, le contraignant à franchir le seuil.
Quand Jannings déclama sa première scène avec un accent allemand
ridiculement châtié, Sternberg le félicita pour sa distinction et lui indiqua
qu’il serait le seul acteur à parler de la sorte, ce qui ferait fort mauvaise
impression, mais tant pis. Jannings se hâta d’abandonner son accent
hautain. Quand il boudait et restait claquemuré dans sa chambre, von
Sternberg lui faisait savoir que le metteur en scène n’avait d’yeux que pour
Marlene Dietrich. L’acteur jaloux revenait en toute hâte sur le plateau pour
avoir sa part d’attention. Scène après scène, Sternberg le manipula en sorte
d’avoir ce qu’il désirait, et parvint à obtenir de Jannings peut-être le
meilleur jeu de toute sa carrière.
Comme on l’a vu au chapitre II (page 84-85), Daniel Everett et sa famille se
sont installés au cœur de l’Amazonie en 1977, pour vivre dans une tribu du
nom de Pirahã. Everett et sa femme étaient missionnaires et leur tâche était
d’apprendre à parler pirahã – considéré à l’époque comme la langue la plus
difficile du monde – et de traduire la Bible dans cette langue. Everett
progressa lentement dans son apprentissage, en se servant des méthodes
qu’on lui avait enseignées pendant ses années de formation en linguistique.
Il avait en particulier assimilé les travaux d’un grand linguiste du
Massachusetts Institute of Technology, Noam Chomsky : celui-ci estimait que toutes les langues sont nécessairement apparentées, car la grammaire
est inscrite dans le cerveau de l’homme, elle fait partie de son génome. Cela
signifie que, par nature, toutes les langues partagent les mêmes structures.
Convaincu du bien-fondé des travaux de Chomsky, Everett s’acharna à
découvrir dans le pirahã ces traits universels. Mais après plusieurs années
d’étude, il commença à trouver dans la théorie de Chomsky quantité
d’exceptions, et cela le perturba.
Après mûre réflexion, Everett en vint à la conclusion que la langue des
Pirahã reflétait les nombreuses particularités de la vie dans la jungle. Il
conclut par exemple que leur culture accordait une valeur suprême à
« l’expérience immédiate » : ce que l’on n’a pas sous les yeux n’existe pas,
par conséquent, il n’existe pratiquement pas de concept – ni de mot – pour
désigner quelque chose sortant de l’expérience immédiate. En travaillant
sur cette notion, il émit l’hypothèse que les caractéristiques de base de
toutes les langues ne sont pas universelles et d’origine génétique, et que
chaque langue possède des éléments reflétant le caractère unique de sa
culture. Et que donc la culture joue un rôle plus important que l’on ne
saurait imaginer dans la façon dont on pense et dont on communique.
En 2005, il se sentit prêt à publier ; il envoya à un journal
d’anthropologie un article exprimant ses idées révolutionnaires. Il
s’attendait à ce que ses découvertes déclenchent de vives discussions, mais
il ne pensait pas que cela atteindrait de telles proportions.
La clique du MIT, c’est-à-dire les linguistes et doctorants liés à
Chomsky, s’acharna sur Everett. Quand il donna une conférence dans le
cadre d’un important symposium à l’université de Cambridge, quelques-uns
de ces linguistes prirent l’avion pour y participer. Ils le criblèrent de
questions visant à démonter ses idées et à le ridiculiser publiquement. Pris
par surprise, Everett bafouilla et trébucha. La même chose se reproduisit lors de ses conférences suivantes. Ses adversaires cherchaient les failles
dans ses discours et ses écrits, et s’en servaient pour discréditer l’ensemble
de ses idées. Puis leurs attaques se firent personnelles : ils le traitèrent
publiquement de charlatan et s’interrogèrent sur ses motivations. Chomsky
lui-même laissa entendre qu’Everett ne visait que la fortune et la gloire.
Quand Everett publia son premier livre, Ne dormez pas, il y a des
serpents. Vie et langage dans la jungle amazonienne, il se trouva des
linguistes pour écrire aux critiques qui allaient le commenter, et pour
chercher à les dissuader de donner leur avis sur cet ouvrage, tellement il
était en dessous des normes universitaires. Ils firent même pression sur la
radio publique nationale, qui envisageait une longue émission sur Everett :
elle fut annulée.
Au début, Everett fulmina. Ce que ses détracteurs avançaient comme
arguments ne réfutait pas sa théorie, mais en révélait seulement
d’éventuelles faiblesses. Ils ne visaient pas tant à faire prévaloir la vérité
qu’à déconsidérer l’auteur. Everett ne tarda pas à se ressaisir et se servit de
leurs attaques pour bétonner sa position : ils le contraignirent à ne rien
écrire qu’il ne puisse prouver de façon irréfutable ; ils l’amenèrent à
reformuler et à consolider ses arguments. Il pouvait entendre dans sa tête
leurs éventuelles critiques et il répondait à chacune dans ses écrits suivants.
Il devint ainsi meilleur penseur et meilleur écrivain : la controverse
déchaînée par ses ennemis dopa les ventes de Ne dormez pas, il y a des
serpents. Vie et langage dans la jungle amazonienne, et de nouveaux
convertis le rejoignaient chaque jour. Au bout du compte, il en vint à
accueillir volontiers les attaques de ses ennemis, qui l’avaient aidé à
améliorer son travail et à se durcir le cuir.
On passe sa vie à rencontrer des abrutis. Ils sont trop nombreux pour qu’on
leur échappe. Concrètement, ce qui compte est le résultat à long terme ; il
faut atteindre celui-ci de façon aussi efficace et créative que possible. Telle
devrait être la référence de tout acte humain. Mais les abrutis ont d’autres
valeurs. Ils donnent la priorité au court terme : le gain immédiat, l’attention
du public et des médias, les habits à la mode, etc. Ils sont les esclaves de
leur ego et de leur manque de confiance en eux-mêmes. Ils aiment la
polémique en soi. Dans leurs critiques, ils soulignent des points qui n’ont
rien à voir avec le sujet. Ils s’intéressent davantage à leur carrière et à leur
position qu’à la vérité. Ils ne font pas grand-chose, mais sèment des
embûches autour d’eux pour empêcher quiconque de faire quoi que ce soit.
Ils manquent de bon sens élémentaire, s’énervent pour des broutilles et
ignorent les problèmes porteurs de catastrophes à long terme.
La tendance naturelle des abrutis est de vous faire descendre à leur
niveau. Ils vous agacent, vous narguent et vous attirent dans la polémique.
On se sent alors mesquin et perplexe. On perd le sens des priorités. On ne
peut avoir le dernier mot avec eux ni les gagner à une belle cause car il ne
leur importe pas de se comporter de façon logique et productive. Bref, on
perd son temps, son énergie et sa patience.
Avec les abrutis, il vous faut adopter la philosophie suivante : ils sont
incontournables comme saisons. Chacun est un peu abruti à sa façon, quand
l’impatience, la vanité ou la cupidité l’emportent. La nature humaine n’est
pas parfaite. Dans la mesure où vous vous sentez parfois l’un d’eux, vous
pouvez accepter les autres. Vous en viendrez à sourire de leurs simagrées, à
tolérer leur présence comme celle d’un garnement et à renoncer à toute
ambition de les changer. Tout cela fait partie de la comédie humaine et il
n’y a rien là qui doive vous exaspérer ni vous donner des insomnies. Cette
attitude – « supporter la bêtise humaine » – doit s’acquérir pendant la phase d’apprentissage, au cours de laquelle on ne manque pas de rencontrer des