Atteindre l'excellence
2. La moisson abondante
de Broadway. Sa voix authentique, au timbre anxieux et pressant, reflétait la
personnalité qu’il avait reçue à la naissance et n’émergea qu’au terme d’un
long processus de croissance. En exprimant le plus profond de sa
personnalité et ses émotions les plus primales, il eut un effet viscéral sur ses
auditeurs.
Comprenons-nous bien : le plus grand obstacle à la créativité est
l’impatience, le désir presque inévitable de hâter le processus, d’exprimer
quelque chose et de faire sensation. Mais comment y parvenir sans la
maîtrise des bases, c’est-à-dire sans véritable vocabulaire à disposition ? Ce
que vous prenez pour de la créativité personnelle n’est sans doute que
l’imitation du style des autres, ou bien des élucubrations balbutiantes qui
n’expriment en définitive pas grand-chose. Mais le public ne se laisse pas
berner facilement. Il est sensible au manque de rigueur, au plagiat, au désir
de briller et il se détourne ou décerne de molles louanges vite oubliées.
Mieux vaut suivre Coltrane et aimer l’apprentissage pour l’apprentissage.
Quiconque passe dix ans à s’imprégner des techniques et des règles de son
domaine, qui les répète, les maîtrise, les explore et les personnalise, trouve
nécessairement à exprimer sa voix de façon authentique et donne naissance
à une œuvre expressive unique.
2. La moisson abondante
Aussi loin que remontent ses souvenirs, V. S. Ramachandran (1951-) a
toujours été passionné par tous les phénomènes bizarres de la nature.
Comme on l’a conté au chapitre I (voir page 42), il commença tout jeune
une collection de coquillages ramassés sur la plage de Madras, près de chez
lui. En étudiant ce domaine, son attention fut attirée par les espèces de coquillages les plus bizarres, comme le peigne de Vénus, un murex
carnivore. Il ajouta bientôt ces curieux spécimens à sa collection. En
grandissant, il tourna sa passion des phénomènes anormaux vers la chimie,
l’astronomie et l’anatomie humaine. Peut-être avait-il l’intuition que les
exceptions jouent un rôle mystérieux dans la nature, et qu’en tout cas, ce
qui sort des schémas répétitifs a quelque chose d’intéressant à nous
apprendre. Peut-être avait-il lui-même le sentiment d’être une sorte
d’anomalie, à cause de sa passion pour la science, alors que les autres
garçons étaient attirés par les sports et les jeux. De toute façon, l’attrait pour
le bizarre et l’anormal ne cessa de se développer chez lui.
Dans les années 1980, il devint professeur de psychologie de la
perception visuelle à l’université de Californie à San Diego ; il tomba sur un
phénomène qui interpellait vivement son goût pour les exceptions : le
syndrome dit du membre fantôme. En effet, les amputés continuent à
souffrir et à ressentir des sensations dans leur membre coupé. Dans ses
recherches en tant que psychologue en perception visuelle, Ramachandran
s’était spécialisé dans les illusions d’optique : les cas où le cerveau
interprète de façon erronée les informations que les yeux lui transmettent.
Les membres fantômes représentent une illusion à bien plus grande échelle,
le cerveau fournissant des sensations là où il n’y en a pas. Pourquoi le
cerveau émet-il de tels signaux ? Qu’est-ce que cela nous apprend sur le
cerveau en général ? Et pourquoi si peu de gens s’intéressent à cette
pathologie véritablement étrange ? Obsédé par ces questions, il lut tout ce
qui se publiait sur le sujet.
En 1991, il eut vent d’une expérience réalisée par le docteur Timothy
Pons, dans un organisme américain appelé l’Institut national de la santé.
Les ramifications possibles de cette expérience stupéfièrent Ramachandran.
L’expérience de Pons était fondée sur des recherches menées pendant les années 1950 par le neurochirurgien canadien Wilder Penfeld ; celui-ci était
arrivé à faire la carte des zones du cerveau humain régulant les sensations
des différentes parties du corps. Cette carte s’avéra identique chez tous les
primates.
Dans son expérience, Pons travaillait avec des singes dont on avait
coupé les nerfs reliant le cerveau à un bras. En se guidant sur la carte du
cerveau, Pons découvrit que, quand il touchait la main du bras mort, il
n’observait nulle activité de la zone correspondante du cerveau, ce qui est
normal. Mais quand en revanche, il touchait le visage des singes, les
cellules du cerveau correspondant à la main morte s’excitaient, en plus de
celles du visage. Les cellules nerveuses du cerveau gouvernant la sensation
de la main avaient en quelque sorte migré dans la zone du visage. Il n’y
avait pas moyen d’en être absolument certain, mais il semblait que quand
on leur touchait le visage, ces singes éprouvaient des sensations dans leur
main morte.
Inspiré par cette découverte, Ramachandran décida de se livrer à une
expérience d’une simplicité confondante. Il fit venir dans son bureau un
jeune homme qui avait eu le bras gauche amputé au-dessus du coude, suite
à un accident de voiture ; il éprouvait des sensations intenses dans son
membre fantôme. Avec un coton-tige, Ramachandran se mit à toucher les
jambes du patient, puis son ventre. Les sensations étaient parfaitement
normales. Mais quand Ramachandran effleura un endroit particulier de la
joue, le patient eut des sensations non seulement à la joue, mais aussi au
pouce de sa main fantôme. En déplaçant la stimulation sur le visage de
l’intéressé, Ramachandran identifia d’autres zones correspondant à d’autres
parties de la main amputée. Les résultats confirmaient remarquablement
ceux de l’expérience de Pons.
Les applications de ce test si simple étaient énormes. Il était largement
reconnu par les neurosciences que les connexions du cerveau sont câblées à
la naissance ou dans la prime enfance, et sont en général définitives.
L’expérience infirmait cette hypothèse. En l’espèce, il apparaissait qu’à la
suite d’un accident traumatique, le cerveau s’était lui-même modifié de
façon spectaculaire, créant un réseau de connexions nouvelles dans un délai
relativement bref. Cela signifiait que le cerveau de l’homme est
potentiellement beaucoup plus adaptable qu’on ne l’imaginait. Dans le cas
étudié, le cerveau s’était modifié d’une façon étrange, apparemment
inexplicable. Mais n’était-il pas possible d’utiliser cette capacité
d’adaptation à des fins positives, thérapeutiques ?
Intrigué par cette expérience, Ramachandran décida de changer
d’orientation ; il s’installa dans le service neuroscientifique de son
université et consacra son temps et ses recherches aux troubles
neurologiques aberrants. Il décida de pousser plus loin son expérience sur le
membre fantôme. Beaucoup d’amputés éprouvent une sorte d’ankylose
extrêmement douloureuse. Ils sentent leur membre fantôme et veulent le
bouger mais c’est impossible ; ils ressentent alors une sorte de crampe,
parfois accompagnée d’une douleur atroce. Ramachandran supposa
qu’avant l’amputation, le cerveau avait enregistré le fait que le bras ou la
jambe concerné était paralysé et, après l’amputation, il continuait à ressentir
la même chose. Ne serait-il pas possible, étant donné la faculté d’adaptation
du cerveau, de « désapprendre » cette paralysie ? Il eut alors l’idée de tester
cette possibilité à l’aide d’une autre expérience incroyablement simple.
Dans son bureau, il fabriqua un appareil muni d’un miroir. Il prit une
boîte en carton sans couvercle et pratiqua sur le devant de la boîte deux
trous où passer les bras. Il plaça le miroir à l’intérieur. Il demanda aux
patients d’introduire leur bras valide par un trou et le moignon de leur bras amputé dans l’autre. Les patients réglaient alors le miroir pour qu’ils voient
l’image de leur bras valide là où l’autre bras aurait dû se trouver. En
bougeant leur bras valide et en le voyant se mouvoir là où le bras coupé se
trouvait, ces patients ressentirent un soulagement presque immédiat de leur
sensation de paralysie. La plupart des patients insistèrent pour emporter la
boîte chez eux et faire des exercices pour « désapprendre » leur paralysie,
ce qui les soulagea énormément.
Cette nouvelle découverte avait elle aussi des implications
considérables. Non seulement le cerveau est plus adaptable, mais les sens
sont mieux connectés entre eux qu’on ne le croyait. Le cerveau n’est pas
composé de différents modules respectivement consacrés à chaque sens ; en
réalité, les zones cérébrales se recouvrent. En l’espèce, un stimulus
purement visuel modifie le sens du toucher. Mieux, cette expérience remet
en question la notion même de douleur. Il semble que la douleur est une
sorte d’opinion que le corps exprime sur ce qu’il vit, sur sa propre santé.
Cette opinion peut être faussée ou manipulée, comme le prouve
l’expérience du miroir.
Dans d’autres expériences, Ramachandran s’arrangea pour que les
patients voient le bras d’un autre étudiant à la place du leur, superposé au
membre fantôme. Sans rien savoir des expériences précédentes, ils eurent le
même soulagement de leur paralysie quand l’étudiant bougea le bras. La
seule vue du mouvement produisait cet effet. Cela voulait dire que la
sensation de douleur est extrêmement subjective et sujette à modifications.
Ramachandran poursuivit ses recherches et devint un des plus grands
neuroscientifiques au monde. Il développa une méthodologie. Il se mit à
l’affût d’autres anomalies en neurosciences ou dans les champs voisins,
anomalies qui remettaient en question des connaissances tenues pour
acquises. Il prit pour critères le fait qu’il s’agisse d’un phénomène réel (la télépathie, par exemple, n’en faisait pas partie), qu’il puisse s’expliquer
dans l’état actuel de la science et qu’il ait des implications importantes
débordant les limites de son propre domaine. Si d’autres avaient ignoré ce
phénomène trop bizarre, tant mieux : il avait ainsi à sa disposition un
domaine vierge.
En outre, il cherchait des idées pouvant se vérifier avec des
expériences simples, sans équipement lourd ni coûteux. Il avait observé que
les chercheurs décrochant des financements importants, avec tous les
gadgets technologiques que cela comporte, perdaient leur temps en
querelles politiciennes pour justifier l’utilisation de l’argent qu’on leur avait
confié. Au lieu de réfléchir, ils se fiaient à la technique. Et cela les rendait
conservateurs : ils ne voulaient pas faire de vagues avec leurs conclusions.
Ramachandran préférait travailler avec des cotons-tiges et des miroirs, et
discuter de façon précise avec ses patients.
Par exemple, il fut intrigué par un trouble neurologique appelé
apotemnophilie : c’est le désir qu’ont des gens en bonne santé de se faire
amputer un membre ; beaucoup vont même jusqu’à la solution chirurgicale.
Certains ont suggéré que ce trouble connu est un cri d’appel à l’aide ou
découle de certaines formes de perversion sexuelle, ou encore que ces
patients avaient vu un amputé dans leur enfance et que cette image était
devenue pour eux une sorte d’idéal. Dans toutes ces hypothèses, les
chercheurs doutaient manifestement de la réalité de la sensation : ils
laissaient entendre que « tout est dans la tête ».
Grâce à quelques entretiens brefs avec des patients, Ramachandran en
apprit suffisamment pour infirmer les hypothèses ci-dessus. Dans tous les
cas, c’est la jambe gauche qui était concernée : étrange coïncidence… En
parlant avec ces patients, il apparut clairement qu’ils n’avaient pas de
besoins affectifs pathologiques et qu’ils n’étaient pas des pervers sexuels, mais qu’ils aspiraient à une vraie solution à cause de vraies sensations.
Avec un stylo, ils marquaient l’endroit exact où ils voulaient se faire
amputer.
Ramachandran testa le réflexe psychogalvanique, capable d’enregistrer
les niveaux de douleur les plus infimes ; il constata que tout était normal,
sauf quand il piquait la partie de la jambe que le patient voulait se faire
amputer. Là, le patient sautait au plafond. Il avait l’impression que cette
partie de son membre était trop présente, de façon trop intense et que seule
l’amputation pouvait supprimer cet excès de sensation.
Dans ses travaux ultérieurs, le chercheur parvint à localiser la partie du
cerveau endommagée : c’était celle qui crée et contrôle l’image corporelle.
Ce défaut était soit congénital, soit acquis de très bonne heure. Cela
signifiait que le cerveau peut créer chez une personne en parfaite santé une
image corporelle totalement aberrante. Il semblait également que la
perception de soi est beaucoup plus subjective et changeante que l’on ne
croit. Si l’expérience que nous avons de notre propre corps est quelque
chose qui se construit dans le cerveau et peut être bouleversé, alors peut-
être notre perception de nous-mêmes est-elle illusoire, créée par nous à
notre convenance et sujette à des dysfonctionnements. On sortait du cadre
des neurosciences, pour toucher aux confins de la philosophie.
Les animaux peuvent se diviser en deux groupes : les spécialistes et les
opportunistes. Les premiers, comme les rapaces, ont une aptitude
dominante dont ils dépendent pour leur survie. Quand ils ne chassent pas,
ils peuvent se détendre totalement. Les opportunistes, en revanche, n’ont
pas de spécialité particulière. Ils dépendent de leur aptitude à repérer dans leur environnement les opportunités à saisir. Ils sont dans un état de tension
continuelle et ont besoin en permanence de stimulations. L’homme est le
plus opportuniste des animaux, le moins spécialisé des êtres vivants. Notre
cerveau et notre système nerveux sont prévus pour rester à l’affût des
occasions qui se présentent. Nos ancêtres les plus primitifs n’ont pas
commencé par l’idée de créer un outil capable de les aider à récupérer des
charognes ou à tuer. Ils sont tombés sur un caillou, curieusement tranchant
et allongé, et en ont compris le potentiel. En le ramassant et en le
manipulant, l’idée leur est venue de s’en servir comme outil et comme
arme. Ce côté opportuniste du cerveau humain est la source et la base de
notre créativité, et il est dans la nature de notre cerveau de maximiser cette
capacité.
Pourtant, on voit beaucoup de gens aborder du mauvais côté les projets
d’innovation. Cela est particulièrement vrai des jeunes sans expérience : ils
se donnent un but ambitieux, une entreprise, une invention ou un problème
qu’ils veulent résoudre. L’idée est d’obtenir argent et notoriété ; ils se
demandent ensuite comment atteindre ce but. Cette recherche peut se
développer dans des milliers de directions, dont chacune pourrait réussir à
sa façon, mais qui comportent un risque d’épuisement s’ils ne trouvent pas
le secret pour réaliser l’objectif dans son ensemble. Il y a en effet beaucoup
trop de facteurs qui contribuent au succès. Les hommes les plus sages sont,
comme Ramachandran, des opportunistes. Au lieu de se fixer un objectif
vague, ils cherchent les faits les plus porteurs d’interrogation : la preuve
empirique que ce phénomène étrange n’est pas conforme à la règle
générale, et donc intéressant. Ce début de preuve retient leur attention
comme la pierre de forme allongée citée plus haut. Ils n’ont en tête ni
objectif bien défini, ni les applications éventuelles de leur trouvaille : ils
demeurent ouverts à ce vers quoi cela peut les conduire. En creusant le sujet, ils découvrent quelque chose qui remet en cause les idées reçues et