Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 42 sur 82

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Atteindre l'excellence

1. Faire parler son travail

l’intelligence relationnelle.

 

1. Faire parler son travail

 

A. En 1846, un médecin hongrois de vingt-huit ans appelé Ignaz

Semmelweis commença son internat dans le service d’obstétrique de

l’université de Vienne, et fut d’emblée tourmenté par une obsession. La

grande plaie dont souffraient les maternités d’Europe était à l’époque la

fièvre puerpérale. À l’hôpital où travaillait le jeune Semmelweis, une

parturiente sur six mourait de cette maladie peu après l’accouchement. À

l’autopsie, les médecins trouvaient inévitablement un pus blanchâtre à

l’odeur pestilentielle, ainsi qu’une quantité anormale de chairs en

putréfaction. Voyant presque quotidiennement les effets de cette maladie,

Semmelweis ne parvenait pas à penser à autre chose. Il allait se consacrer à

résoudre cette énigme.

En ce temps-là, on expliquait cette maladie par des particules en

suspension dans l’air qui étaient aspirées dans les poumons et déclenchaient

la fièvre. Aux yeux de Semmelweis, cette théorie ne tenait pas. Les

épidémies de fièvre puerpérale ne semblaient pas dépendre du temps, des

conditions atmosphériques ni de quoi que ce soit en suspension dans l’air. Il

remarqua, comme quelques autres, que les femmes qui mouraient le plus

étaient celles accouchées par un médecin et non une sage-femme. Nul

n’expliquait cet écart et peu s’en souciaient.

Après mûre réflexion et étude des publications sur la question,

Semmelweis parvint à la conclusion stupéfiante que c’était le contact direct,

peau à peau, entre le médecin et la patiente qui provoquait la maladie : ce

concept était bel et bien révolutionnaire. Il était en train de formuler sa théorie quand un événement survint qui, à son avis, apportait une preuve

irréfutable. Un chef de service se piqua le doigt avec un scalpel en faisant

l’autopsie d’une femme morte de fièvre puerpérale ; il mourut en quelques

jours de septicémie. Quand on disséqua son corps, on y trouva le même pus

blanchâtre et les mêmes chairs en décomposition que chez les parturientes.

Il apparut dès lors à Semmelweis que les mains des médecins

s’infectaient dans la salle d’autopsie et que, en examinant les patientes

suivantes et en les accouchant, ils transmettaient la maladie au sang de ces

femmes par leurs différentes blessures. C’étaient les médecins qui

contaminaient leurs patientes et leur donnaient la fièvre puerpérale. Si telle

était la cause, la solution était simple : les médecins n’avaient qu’à se laver

et se désinfecter les mains avant de toucher une patiente. Cette pratique était

inusitée dans les hôpitaux de l’époque. Semmelweis l’introduisit dans son

service, et le nombre de décès fut immédiatement divisé par deux.

Sur le point de faire une découverte scientifique majeure – le lien entre

des agents pathogènes et les maladies contagieuses – Semmelweis semblait

promis à une illustre carrière. Mais l’affaire n’était pas si simple. Son chef

de service, Johann Klein, était un conservateur obstiné qui obligeait les

médecins à se conformer strictement aux habitudes médicales de ses

prédécesseurs. Il se braqua contre Semmelweis, ce blanc-bec sans

expérience, cet extrémiste qui voulait bouleverser les vérités en place et se

faire au passage une célébrité.

Semmelweis polémiqua avec lui avec acharnement et publia

néanmoins sa théorie : alors Klein se fâcha. Le papier de Semmelweis sous-

entendait en effet que les médecins – dont Klein – tuaient leurs patientes, et

cela n’était pas supportable. Klein lui-même attribuait la baisse des décès

dans le service de Semmelweis à un nouveau système de ventilation qu’il y

avait fait installer. En 1849, l’internat de Semmelweis arriva à son terme et Klein refusa de le proroger : le jeune homme se retrouva pratiquement à la

rue.

Toutefois, Semmelweis s’était fait plusieurs alliés fiables au sein de la

faculté de médecine, notamment parmi les médecins les plus jeunes. Ceux-

ci le supplièrent de se livrer à des expériences contrôlées pour documenter

son dossier, et de consigner ses observations dans un livre qui diffuserait sa

théorie dans toute l’Europe. Mais Semmelweis était dévoré par son

animosité contre Klein. Sa colère grandissait de jour en jour. Selon lui,

l’attachement de Klein à des théories mortifères dont la fausseté était avérée

faisait de lui un criminel. Un tel aveuglement faisait bouillir le sang du

jeune Hongrois. Comment supporter un mandarin si tyrannique ? À quoi

bon faire des expériences et écrire des livres alors que la vérité était déjà

manifeste ? Semmelweis décida contre l’avis de tous de donner une série de

conférences, où il fustigeait de façon cinglante l’étroitesse d’esprit de

certains confrères.

De toute l’Europe, des médecins vinrent assister aux cours de

Semmelweis. Il y avait des sceptiques, mais le nombre de convertis ne

cessait d’augmenter. Ses alliés à l’université le pressaient de continuer sur

son élan en faisant davantage de recherches et en écrivant un livre pour

développer sa théorie. Mais au bout de quelques mois de cours, et pour des

raisons que nul ne comprit, Semmelweis quitta brusquement la ville et

rentra à Budapest, sa ville natale, où il obtint à l’université le poste médical

qu’on lui refusait à Vienne. Il ne pouvait supporter de vivre un jour de plus

dans la même ville que Klein, et il avait besoin d’une liberté totale pour

s’organiser par lui-même, même si Budapest était loin d’être, à l’époque, la

capitale de la science médicale. Ses amis se sentirent trahis. Ils avaient mis

leur réputation en jeu pour le soutenir et voilà qu’il les abandonnait.

Dans les hôpitaux de Budapest où il travaillait désormais, Semmelweis

imposa ses procédures de désinfection avec une férocité paranoïaque : il fit

chuter le taux de mortalité, mais s’aliéna la quasi-totalité des médecins et

des infirmières. De plus en plus, on se retournait contre lui. Il avait bel et

bien appliqué ses idées sur la désinfection mais, sans livre ni expérience

adaptée pour les étayer, il semblait ne promouvoir que sa propre autorité, et

des idées aussi excentriques qu’infondées. La véhémence avec laquelle il

assénait ses vérités ne faisait que souligner son manque de rigueur

scientifique. Ses ennemis proposaient toutes les hypothèses possibles pour

expliquer autrement son succès contre la fièvre puerpérale.

En 1860, sous la pression permanente de ses collègues, il décida enfin

d’écrire le livre qui expliquerait en totalité sa théorie. Quand il l’eut achevé,

ce qui devait n’être qu’un opuscule était devenu une diatribe de 600 pages

pratiquement illisibles. Son texte était insupportablement répétitif et

alambiqué. Ses arguments déchaînaient la polémique, surtout quand il

faisait la liste des médecins qui s’étaient opposés à lui et qui, de ce fait,

étaient des assassins. Dans ce genre de passage, son écriture devenait

presque apocalyptique.

Ses adversaires avaient désormais la partie belle. Son livre était si

mauvais qu’ils réussirent à en démonter les arguments. Certains se

contentaient de se focaliser sur la violence de son ton, qui le condamnait de

lui-même. Ses alliés ne se rallièrent pas à sa cause : ils le détestaient à

présent. Son comportement devint de plus en plus erratique et méprisant :

ses employeurs finirent par le renvoyer des hôpitaux. Il tomba malade et

mourut en 1865 à l’âge de quarante-sept ans, pratiquement sans le sou et

abandonné de tous.

B. Alors qu’il était étudiant en médecine à l’université de Padoue (Italie) en

1602, l’Anglais William Harvey (1578-1657) fut saisi de doutes quant au

rôle du cœur et à sa fonction en tant qu’organe. Ce qu’on lui enseignait était

fondé sur les théories de Galien, médecin grec du II e siècle de notre ère ;

celui-ci considérait que le sang était fabriqué par le foie et en partie par le

cœur, et que les veines le transportaient dans tout le corps où il était

absorbé, servant à la nutrition. D’après cette théorie, le sang coulait très

lentement du foie au cœur, et de là aux différentes parties du corps qui en

avaient besoin, mais il ne revenait pas : il était consommé sur place. Ce qui

perturbait Harvey était la quantité de sang contenue par le corps. Comment

celui-ci pouvait-il produire et consommer tant de liquide ?

Au fil des ans, il fit carrière et fut nommé médecin particulier du roi

Jacques I er. Il continuait à réfléchir aux questions concernant le sang et le

rôle du cœur. En 1618, il énonça enfin une théorie : le sang circule dans le

corps, non pas lentement mais rapidement, grâce au cœur qui fait office de

pompe. Le sang n’est ni produit ni consommé : il circule en permanence.

Le problème de cette théorie, c’est qu’elle ne pouvait être vérifiée

directement. Si l’on ouvre le cœur d’un homme pour l’étudier, on le

condamne à une mort immédiate. La seule méthode à disposition des

savants était la vivisection des animaux ou la dissection de cadavres

humains. Hélas, dès que l’on ouvrait le cœur d’un animal, celui-ci se mettait

à battre de façon irrégulière et pompait beaucoup trop vite. La mécanique

du cœur était complexe et, pour Harvey, elle ne pouvait être comprise que

grâce à des expériences contrôlées, par exemple en se servant de garrots

compliqués sur les veines de l’homme ; rien ne pouvait être observé

directement à l’œil nu.

Après toutes sortes d’expériences, Harvey acquit la certitude qu’il

avait raison, mais, il en était bien conscient, il devait mettre au point une stratégie élaborée avant l’étape suivante. Sa théorie était révolutionnaire.

Elle bouleversait de nombreux concepts anatomiques admis depuis des

siècles. Il savait qu’en publiant abruptement ses résultats, il susciterait des

oppositions et se ferait de nombreux ennemis. Aussi, conscient de la

résistance naturelle que les gens opposent aux idées neuves, il décida d’être

prudent : il différa la publication de ses découvertes et attendit d’avoir

consolidé sa théorie et accumulé des preuves. En attendant, il confia à des

collègues de nouvelles expériences et dissections, sollicitant en permanence

leur opinion. Ils furent de plus en plus nombreux à mettre en doute les idées

en vigueur et à le soutenir. Progressivement, il les gagna à sa cause. En

1627, il fut nommé au poste suprême à l’Académie de médecine (« college

of physicians »). Il disposait désormais d’un emploi à vie, et nulle théorie

ne pouvait plus mettre en danger son gagne-pain.

Toujours médecin à la cour, il soigna successivement Jacques I er et

Charles Ier, monté sur le trône en 1625 ; il s’appliqua à gagner la faveur du

roi. Ce fut un courtisan plein de diplomatie, soucieux de ne pas se

compromettre avec telle ou telle faction, ni de participer à quelque intrigue

que ce soit. Il faisait preuve d’humilité et ne se vantait jamais. Il confia

rapidement ses découvertes au roi afin d’obtenir sa confiance et son appui.

Un beau jour, un jeune homme se cassa accidentellement plusieurs côtes sur

le côté gauche du thorax : par le trou, il était possible de voir et toucher son

cœur. Harvey fit venir l’accidenté à la cour et l’utilisa pour prouver à

Charles Ier la nature des contractions et des expansions du cœur, et la façon

dont le cœur pompe le sang.

En 1628, Harvey publia les résultats de tant d’années de travail, avec

une habile dédicace à Charles I er : « Votre Altesse Sérénissime, le cœur de

l’animal est la base de la vie, son principal organe, le soleil de son

microcosme ; c’est de l’activité du cœur que tout dépend, c’est du cœur que proviennent toute vie et toute force. De même, le roi est la base de son

royaume, le soleil de son microcosme, le cœur de l’État ; c’est de lui que

découlent tout pouvoir et toute grâce. »

Ce livre fit beaucoup de bruit, surtout dans le reste de l’Europe où

Harvey était moins connu. L’opposition provenait surtout des médecins les

plus âgés, incapables de concilier leurs idées sur l’anatomie avec une

théorie aussi nouvelle. De nombreuses publications tentèrent de discréditer

ses idées, et Harvey s’abstint en général de les réfuter. Lorsqu’un médecin

en vue l’attaquait, il arrivait à Harvey de lui répondre personnellement pour

contester son point de vue de façon courtoise, mais étayée.

Comme il l’avait prévu, sa théorie gagna progressivement du terrain. Il

était en effet en position de force à la fois au sein de la profession médicale

et à la Cour, et il avait accumulé au fil des ans d’innombrables preuves

clairement exposées dans son ouvrage. À la mort de Harvey en 1657, son

œuvre faisait partie de la doctrine et de la pratique médicales. Comme

l’écrivit son ami Thomas Hobbes : « [Harvey était] le seul homme de ma

connaissance qui, en dépit des jaloux, a imposé une nouvelle doctrine de

son vivant. »

 

Les vies respectives de Semmelweis et de Harvey prouvent le rôle critique

de l’intelligence relationnelle en tout domaine, même scientifique. Par

exemple, la plupart des biographies de Semmelweis dénoncent la myopie

tragique d’hommes tel que Klein qui ont poussé à bout ce noble et jeune

Hongrois. Pour Harvey, on cite son génie théorique comme seule cause de

son succès. Mais dans les deux cas, l’intelligence relationnelle a joué un

rôle déterminant. Semmelweis en a totalement ignoré la nécessité ; ce genre de détail l’assommait. Tout ce qui comptait, c’était la vérité. Mais, plein de

zèle pour sa cause, il se fit de Klein un ennemi ; celui-ci avait déjà eu maille

à partir avec des étudiants, mais jamais à ce point. Avec ses constantes

récriminations, Semmelweis contraignit Klein à le licencier : il perdit ainsi

au sein de l’université la place importante qui lui aurait permis de diffuser

ses idées. Obsédé par son différent avec Klein, il ne formula jamais sa

théorie de façon claire et raisonnable ; il poussa jusqu’au ridicule son

mépris de convaincre. Eût-il consacré son temps à la seule défense écrite de

sa position, il aurait, à long terme, sauvé davantage de vies.

Le succès d’Harvey en revanche était principalement dû à la souplesse

de son échine. Il avait compris que même un scientifique doit se faire

courtisan. Il impliqua ses collaborateurs dans son travail, et ils s’attachèrent

affectivement à sa théorie. Il publia ses résultats dans un ouvrage sérieux,

articulé et facile à lire. Puis il laissa son livre parler par lui-même, sachant

qu’en se manifestant après la publication, il ne ferait qu’attirer l’attention

sur sa personne et non sur son œuvre. Il ne nourrit pas la stupidité de ses

adversaires en ferraillant furieusement avec eux : tous les opposants à ses

théories se turent les uns après les autres.

Comprenons-nous bien : votre travail est le principal domaine où

exprimer votre intelligence relationnelle. En vous montrant efficace et

méticuleux dans votre métier, vous prouvez que vous avez à cœur les

intérêts du groupe et que vous défendez sa cause. En vous exprimant par

oral ou par écrit de façon simple et accessible, vous faites preuve de

considération vis-à-vis de votre auditoire et du public en général. En

impliquant d’autres personnes dans vos projets et en sollicitant leur avis,

vous montrez que vous êtes à l’aise dans la dynamique du groupe. Quand

vous présentez des résultats inattaquables, vous échappez à la malveillance

et aux manipulations politiques : vous ne donnez aucune prise à vos adversaires. Si vous constatez des luttes de pouvoir au sein du groupe,