Atteindre l'excellence
2. Jouer sur ses points forts — la concentration ultime
maîtrise impose des choix moins conventionnels. Pour devenir de fins
observateurs, nous ne devons pas céder aux distractions offertes par la
technique ; nous devons redevenir en quelque sorte des primitifs. Les
instruments essentiels auxquels nous fier doivent être nos yeux, pour
observer, et notre cerveau, pour analyser. L’information obtenue des médias
ne doit représenter qu’un ingrédient minoritaire dans notre façon de nous
connecter à notre milieu. Il est facile de tomber amoureux des pouvoirs que
nous offre la technique, et de voir en eux une fin et non des moyens. Si nous
nous abandonnons à eux, nous nous connectons à un environnement virtuel
et les pouvoirs de nos yeux et de notre cerveau s’atrophient
progressivement. Nous devons voir notre environnement comme une entité
physique et notre connexion avec lui comme une nécessité viscérale. S’il
est un outil dont nous devons tomber amoureux et qu’il faut idolâtrer, c’est
le cerveau de l’homme : l’outil de traitement d’information le plus
miraculeux et le plus stupéfiant de l’univers. Nous ne faisons qu’entrevoir
sa complexité ; sa puissance laisse loin derrière tous les outils
technologiques en termes de sophistication et d’utilité.
2. Jouer sur ses points forts — la concentration ultime
A. Albert Einstein
Dès les premières années de sa vie, Albert Einstein (1879-1955) causa bien
du souci à ses parents. Il parla fort tard et de façon bizarre (sur Einstein,
voir pages 39 et 78). Il avait la curieuse habitude de commencer par se
murmurer les mots qu’il allait dire tout haut. Ses parents craignirent qu’il ne
fût simple d’esprit et consultèrent un médecin. Mais l’enfant ne tarda pas
surmonter ses balbutiements et prouva des ressources mentales cachées : il excellait aux rébus, avait un don pour certaines sciences et aimait le violon,
surtout Mozart qu’il jouait et rejouait sans se lasser.
Une fois à l’école, il rencontra de nouvelles difficultés. C’était un
élève médiocre, il détestait apprendre par cœur. Il exécrait la froide autorité
des enseignants. Ses notes n’étaient pas fameuses et quand il eut 16 ans, ses
parents, inquiets pour son avenir, l’inscrivirent dans une école plus libérale
à Aarau, non loin de leur domicile zurichois. Cette école s’inspirait des
méthodes du grand éducateur suisse Johann Pestalozzi, qui insistait sur
l’autoapprentissage par observation, conduisant au développement d’idées
et d’intuitions. Même les mathématiques et la physique étaient enseignées
de cette façon. On n’apprenait pas par cœur, on ne faisait pas d’exercices.
La méthode attachait une importance suprême à la forme visuelle de
l’intelligence, qui était pour Pestalozzi le secret de la créativité.
Dans cette atmosphère, le jeune Einstein brilla soudain. Il trouva ce
milieu hautement stimulant. L’école encourageait les élèves à apprendre par
eux-mêmes ce vers quoi les poussait leur inclination. Einstein, quant à lui,
approfondit la physique newtonienne, sa passion, et les récents progrès dans
l’étude de l’électromagnétisme. En étudiant Newton à Aarau, il se heurta à
des contradictions dans la notion newtonienne de l’univers : cela le troubla
profondément et lui causa des d’insomnies.
Selon Newton, les phénomènes de la nature s’expliquent par des lois
mécaniques simples. Ainsi peut-on déduire les causes de pratiquement tout
ce qui se passe. Les objets se déplacent dans l’espace selon les lois de la
mécanique, par exemple la gravitation, et leurs mouvements peuvent être
mesurés mathématiquement. L’univers est ordonné et logique. Mais la
conception de Newton était fondée sur deux hypothèses que jamais
personne n’avait ni prouvées ni vérifiées de façon empirique : l’existence
d’un temps et d’un espace absolus, censés exister indépendamment des êtres vivants et des objets. Sans ces hypothèses, il n’existait pas de norme
suprême de mesure. Toutefois, la beauté de ce système était difficile à
contester car, en vertu de ses lois, les scientifiques pouvaient mesurer avec
précision le mouvement des ondes sonores, la diffusion des gaz et le
mouvement des astres.
Pourtant, à la fin du XIXe siècle, certaines fissures apparurent dans la
conception mécaniste de l’univers imaginée par Newton. En se fondant sur
les travaux de Michael Faraday, le grand mathématicien écossais James
Maxwell fit quelques découvertes intéressantes concernant les propriétés de
l’électromagnétisme. Développant ce que l’on appela la théorie des champs,
Maxwell affirma que l’électromagnétisme ne devait pas être décrit en
termes particulaires, mais en termes ondulatoires, c’est-à-dire des portions
de l’espace ayant le potentiel continu d’être transformé en
électromagnétisme ; ce champ est composé de particules qui peuvent être
excitées à n’importe quel moment. D’après ses calculs, les ondes
électromagnétiques se déplacent à la vitesse de 300 000 km par seconde,
qui est justement la vitesse de la lumière. Cela ne saurait être une
coïncidence. La lumière est donc certainement la manifestation visible de
tout le spectre des ondes électromagnétiques.
C’était une révolution et une conception nouvelle de l’univers
physique, mais pour le rendre cohérent avec Newton, Maxwell et les autres
supposèrent l’existence d’un « éther luminifère », substance capable
d’osciller et de produire ces ondes électromagnétiques analogues aux
vagues de l’océan et aux ondes sonores dans l’air. Cette vision ajoutait à
l’équation newtonienne un autre concept : celui de repos absolu. La vitesse
du mouvement de ces ondes ne pouvait être mesurée que par rapport à
quelque chose en repos, c’est-à-dire l’éther lui-même. Celui-ci devait avoir des qualités contradictoires : couvrir tout l’univers, mais sans jamais
interférer avec le mouvement des planètes ni des autres objets.
Dans le monde entier, les chercheurs s’acharnaient depuis des
décennies à prouver d’une façon ou d’une autre l’existence de l’éther,
imaginant toutes sortes d’expériences concluantes ; mais cette quête
semblait sans issue, et soulevait de plus en plus d’objections à la conception
newtonienne de l’univers et aux constantes physiques dont elle dépendait.
Albert Einstein dévora tout ce qui existait sur les travaux de Maxwell et les
objections que cela soulevait. Einstein lui-même éprouvait un besoin
viscéral de croire dans des lois et dans l’existence d’un univers ordonné ; le
fait que des doutes pèsent sur certaines de ces lois le troublait beaucoup.
Un jour qu’il était perdu dans ses réflexions, alors qu’il était encore à
Aarau, une image se forma dans son esprit : celle d’un homme se déplaçant
à la vitesse de la lumière. En y réfléchissant bien, cette image devint une
sorte d’énigme, ce qu’il appellerait plus tard une « expérience mentale » : si
l’homme se déplaçait à la vitesse de la lumière parallèlement à un pinceau
de lumière, il devait être capable « d’observer ce pinceau de lumière comme
un champ électromagnétique au repos, quoiqu’oscillant dans l’espace ».
Toutefois, cela apparaissait à Einstein comme absurde pour deux
raisons. Dès l’instant où l’homme regarderait la source de lumière pour voir
le faisceau lumineux, l’onde de lumière se projetterait devant lui à la vitesse
de la lumière ; il ne pourrait en être autrement puisque la lumière visible se
déplace à vitesse constante. La vitesse de l’onde lumineuse par rapport à
l’observateur serait toujours de 300 000 km par seconde. La loi gouvernant
la vitesse de la lumière ou toute autre onde magnétique doit être la même
pour quelqu’un debout au repos sur la Terre et pour quelqu’un se déplaçant
théoriquement à la vitesse de la lumière. Il ne peut y avoir deux lois
séparées. Et pourtant, en théorie, on pouvait toujours faire l’hypothèse que l’on pouvait rattraper et voir l’onde elle-même avant qu’elle n’apparaisse
comme lumière. C’était un paradoxe qui rendait Einstein malade.
L’année suivante, le jeune homme entra à l’école polytechnique
fédérale de Zurich et sa répugnance pour l’enseignement traditionnel le
reprit. Il n’était pas particulièrement bon en mathématiques. Il détestait la
façon dont la physique était enseignée et il se mit à suivre des cours dans
des domaines totalement éloignés les uns des autres. En tant qu’étudiant, il
n’était pas promis à un grand avenir, et il n’attira l’attention d’aucun
enseignant. Il se prit donc à dédaigner le monde universitaire et les limites
que celui-ci fixait aux choses. Toujours profondément troublé par son
expérience mentale, il continua à y travailler tout seul. Pendant des mois, il
essaya d’imaginer une expérience pouvant lui permettre de détecter l’éther
et ses effets sur la lumière ; mais un professeur de son école lui révéla que
cette expérience était irréalisable. Il donna à Einstein un document
décrivant tous les échecs essuyés par des scientifiques éminents ; peut-être
voulait-il décourager les prétentions de cet étudiant de 20 ans qui croyait
avoir découvert ce que les plus grands chercheurs du monde n’arrivaient
pas à comprendre.
Un an plus tard, en 1900, Einstein eut une véritable révélation sur lui-
même : il n’était pas un scientifique expérimental. Il était incapable
d’imaginer des expériences concrètes, et d’ailleurs cela ne l’amusait guère.
Il avait en revanche des points forts : il réussissait prodigieusement bien à
résoudre les énigmes abstraites ; il les tournait et les retournait dans son
esprit, et les transformait en images qu’il manipulait et façonnait à son gré.
Du fait de son mépris naturel pour l’autorité et les conventions, il parvenait
à réfléchir d’une façon nouvelle et souple. Par conséquent, il ne réussirait
jamais dans le monde glauque des universités. Il fallait qu’il fraye sa propre voie, mais cela pouvait être un avantage. Il ne s’encombrerait pas de la
nécessité de s’inscrire ou d’adhérer à des vérités établies.
Continuant à travailler à son expérience mentale nuit et jour, il parvint
à une conclusion : il y avait une erreur fondamentale dans le concept de
l’univers physique décrit par Newton. Les scientifiques abordaient le
problème par le petit bout de la lorgnette : ils s’acharnaient à prouver
l’existence de l’éther pour faire tenir debout l’édifice newtonien. Bien
qu’Einstein admirât Newton, il n’était pas lié à quelque école de pensée que
ce soit. Ayant décidé de travailler de son côté, il pouvait tout oser. Il mit à la
poubelle le concept d’éther et toutes les constantes fondamentales qui ne
pouvaient être vérifiées. Son chemin vers le progrès consisterait à trouver
les lois et les principes gouvernant le mouvement grâce au seul secours de
ses capacités de raisonnement et de ses outils mathématiques. Pour ce faire,
il n’avait pas besoin d’un poste à l’université ni dans un laboratoire. Où
qu’il soit, il pouvait travailler à son problème.
Les années passèrent et tout le monde crut qu’Einstein était un raté. Il
se classa parmi les derniers à la sortie de l’école polytechnique fédérale de
Zürich. Incapable de décrocher un poste d’enseignant, il se contenta d’un
emploi chichement payé en tant qu’évaluateur des inventions au bureau
suisse des brevets, à Berne. Libre de continuer son cheminement personnel,
il s’acharna sur son problème avec une incroyable ténacité. Assis à son
bureau à Berne, il approfondissait pendant des heures la théorie en
formation dans son esprit ; même quand il allait se promener avec des amis,
il continuait à réfléchir à ses idées : il avait une étonnante capacité d’écouter
tout en continuant à penser. Il avait sur lui un petit carnet sur lequel il jetait
toutes les idées qui lui venaient. Il réfléchissait à son paradoxe initial et à
toutes les améliorations qu’il y avait ajoutées. Il jouait sans cesse avec eux
dans son esprit, imaginant mille possibilités différentes. De l’aube au crépuscule, il ne cessait pratiquement pas de contempler la question sous un
angle ou sous un autre.
De ses profondes réflexions, Einstein tira deux principes importants
qui allaient le guider. D’abord, il confirma que son intuition initiale avait
été correcte : les mêmes lois de la physique devaient s’appliquer aussi bien
à une personne au repos qu’à une autre voyageant à vitesse constante dans
un vaisseau spatial. Aucune autre hypothèse ne tenait debout. Ensuite, la
vitesse de la lumière est une constante. Même si une étoile se déplace à des
milliers de kilomètres/heure en émettant de la lumière, la vitesse de cette
lumière demeurerait constante à 300 000 km par seconde, et jamais
davantage. Ainsi, Einstein adhérait à la loi de Maxwell selon laquelle la
vitesse des ondes électromagnétiques est invariable.
En se penchant encore sur ces principes, un nouveau paradoxe lui vint
à l’esprit sous la forme d’une nouvelle image. Il imagina un train se
déplaçant rapidement sur une voie ferrée en émettant de la lumière. Un
homme debout sur le quai verrait le rayon de lumière se déplaçant à la
vitesse attendue. Mais serait-ce aussi le cas d’une femme courant sur le
chemin de fer à la rencontre du train ou en sens contraire ? La vitesse
relative de la femme par rapport au train dépendrait de la vitesse et de la
direction de son déplacement, mais n’en serait-il pas de même par rapport
au pinceau de lumière ? Assurément, le pinceau de lumière émis par le train
en direction de la femme se déplacerait à une vitesse différente selon qu’elle
courrait vers le train ou en sens inverse ; et la vitesse de ce rayon serait
différente de la vitesse relative de l’homme sur la voie. Cette image
semblait remettre en question tous les principes qui avaient guidé Einstein
jusque-là.
Il réfléchit pendant des mois à ce paradoxe et, en mai 1905, décida de
jeter le manche après la cognée. Aucune solution n’était en vue. Par une belle journée ensoleillée à Berne, alors qu’il se promenait avec un ami et
collègue du bureau des brevets, il lui expliqua l’impasse à laquelle il était
arrivé, sa déception et sa décision d’abandonner. Et, comme il disait ces
mots, « je compris soudain la clef du problème ». Ce fut comme un éclair
de son intuition, d’abord sous la forme d’images puis sous la forme de
mots : une révélation instantanée qui allait changer à jamais notre
conception de l’univers.
Plus tard, Einstein illustra son intuition par l’image suivante :
supposons qu’un train passe devant un quai à vitesse constante. Un homme
est debout au milieu du quai. Juste au moment où le train passe, deux
éclairs frappent à deux points équidistants A et B, à la droite et à la gauche
de l’homme. Supposons qu’une femme soit assise au milieu du train, et
qu’elle passe devant l’homme debout sur le quai à l’instant où les éclairs
frappent. Pendant que le signal lumineux se déplace vers elle, elle-même se
déplace vers le point B. Elle verra donc la lumière de l’éclair en B
légèrement plus tôt que celle de l’éclair en A. Donc, ce qui est simultané
pour l’homme immobile sur le quai ne l’est pas pour la femme qui voyage
dans le train. Par conséquent, deux événements ne peuvent jamais être
considérés comme simultanés car chaque cadre de référence en mouvement
possède son propre temps relatif et tous les points de l’univers sont en
mouvement les uns par rapport aux autres. Pour reprendre les mots
d’Einstein : « Il n’existe pas de tic-tac audible de partout que l’on puisse
considérer comme le temps. » Si le temps n’est pas un absolu, la distance
c’est-à-dire l’espace, ne l’est pas non plus. Tout est relatif à tout : vitesse,
temps, distance, etc. – sauf la vitesse de la lumière, qui ne change jamais.
On appela cette théorie la relativité simple et, dans les années qui
suivirent, elle ébranla les fondations de la physique et de la science.
Plusieurs années après, Einstein réitéra exactement le même processus avec sa découverte de la théorie généralisée, qu’il appela « la courbure de
l’espace-temps », en appliquant la relativité à la force de gravitation. De
nouveau, tout partit d’une image, d’une expérience mentale à laquelle il
avait réfléchi près de dix ans, conduisant à la révélation de sa théorie en
1915. À partir de cette seule théorie, il déduisit que le chemin des rayons
lumineux peut être ployé par la courbure de l’espace-temps ; il alla même
jusqu’à formuler des hypothèses sur la courbure exacte de l’arc emprunté
par la lumière des étoiles frôlant le soleil. À la stupéfaction unanime des
scientifiques et du public, les astronomes parvinrent, pendant l’éclipse
solaire de 1919, à vérifier de façon précise les hypothèses d’Einstein. De
l’avis général, seul un cerveau surhumain pouvait déduire ces mesures d’un
simple raisonnement abstrait. Albert Einstein acquit ce jour-là la réputation
d’un génie hors-norme, qui prévaut encore aujourd’hui.
Il nous plaît de supposer qu’un génie comme Albert Einstein avait des
capacités dépassant largement les nôtres, mais ses grandes découvertes
dépendaient de deux décisions qu’il avait pris tout jeune. D’abord, à l’âge
de 20 ans, il admit qu’il ne serait jamais qu’un médiocre scientifique
expérimental. Alors qu’en physique il était d’usage de se plonger dans les
mathématiques et l’expérimentation, lui décida de prendre un autre chemin :
c’était audacieux. En second lieu, il considéra son dégoût viscéral de
l’autorité et des conventions comme un atout. Ainsi, il attaqua de l’extérieur
les hypothèses qui torturaient les chercheurs à propos de Newton. Ces deux
décisions lui permirent de s’appuyer sur ses points forts. Un troisième
facteur est aussi à prendre en compte : son amour pour le violon et la
musique de Mozart. Quand on s’étonnait de ce goût pour le compositeur autrichien, il répondait : « Je l’ai dans le sang. » Il voulait dire par là qu’il
avait joué cette musique si souvent qu’il l’avait intégrée, elle faisait partie
de lui. Il comprenait la musique de l’intérieur. Elle devint le modèle
inconscient de son approche des sciences : il se voyait lui-même à
l’intérieur de phénomènes complexes.
On a tendance à prendre Einstein pour un modèle de penseur abstrait
alors que sa manière de penser était incroyablement concrète : il faisait
toujours appel à des images courantes : trains, horloges, ascenseurs… En
pensant de manière concrète, il pouvait tourner et retourner un problème
dans son esprit, et l’observer sous tous les angles, même en se promenant,
en bavardant avec des gens ou assis à son bureau en train d’éplucher des
brevets. Plus tard, il avoua que son imagination et son intuition avaient joué
dans ses découvertes un rôle plus important que ses connaissances
scientifiques et mathématiques. S’il possédait des qualités vraiment
extraordinaires, c’étaient sa patience et son extrême ténacité. Après avoir
consacré plus de dix mille heures à la contemplation d’un unique problème,
il avait atteint le point de transformation. Il avait intégré les différents
aspects d’un phénomène suprêmement compliqué, et en avait ainsi acquis
une perception globale : en l’espèce, l’image soudaine qui lui révéla
brusquement la relativité du temps. Ses deux théories de la relativité
doivent probablement être considérées comme les plus grands exploits
intellectuels de l’Histoire, fruit d’un travail intense et non d’un inexplicable
génie.
Il y a beaucoup de chemins qui conduisent à la maîtrise et, avec de la
persévérance, vous découvrirez certainement celui qui vous convient. Mais
le facteur clef de ce processus est de déterminer vos forces mentales et
psychologiques, et de les faire travailler. Pour atteindre le niveau de la
maîtrise, il faut de nombreuses heures de concentration et de pratique assidue. Vous n’y arriverez jamais si votre travail ne vous apporte nulle joie,
ni si vous vous exténuez à vaincre vos propres faiblesses. Par une
introspection méthodique, comprenez les forces et les faiblesses que vous
possédez, faites preuve du plus grand réalisme possible. Connaissant vos
points forts, vous pouvez abonder dans leur sens avec le maximum
d’intensité. Une fois en marche dans cette direction, vous prendrez de la
vitesse. Vous ne serez pas étouffé par les conventions ni ralenti par
l’obligation d’accumuler des compétences contraires à vos inclinations et à
vos points forts. C’est ainsi que vous réveillerez votre créativité et votre
intuition de façon naturelle.
B. Temple Grandin
Temple Grandin n’a gardé de son enfance, dans les années 1950, qu’un
souvenir sombre et chaotique. Née autiste, elle se rappelait les heures
passées sur la plage à faire couler du sable entre ses mains (sur Temple
Grandin, voir aussi pages 54-56 et 173-176). Elle vivait dans un état de
terreur permanente : le moindre bruit la pétrifiait.
Elle commença à parler très tard et constata avec douleur qu’elle était
différente des autres enfants. C’était une solitaire, mais elle éprouvait un
attrait naturel pour les animaux, les chevaux notamment. Ce n’était pas
simplement pour rompre sa solitude, mais parce qu’elle éprouvait vis-à-vis
des animaux un sentiment d’identification et d’empathie. Sa grande passion
était de parcourir à cheval la campagne des environs de Boston où elle
grandit. Chaque fois qu’elle montait, elle approfondissait son rapport avec
sa monture.
Elle était encore petite fille quand, un été, elle alla en Arizona rendre
visite à sa tante Ann, qui avait un ranch. La petite Temple se sentit tout de
suite liée avec les bovins : elle les observait pendant des heures. Ce qui l’intriguait particulièrement, c’était la cage de contention où on enfermait
les bestiaux pour les vacciner. Les panneaux latéraux de la cage étaient
conçus pour aider les animaux à se détendre pendant qu’on les piquait.
Aussi loin qu’elle remonte dans ses souvenirs, elle avait toujours
cherché à s’emmailloter dans des couvertures et à s’enfouir sous des
coussins et des oreillers pour se sentir serrée. Elle était comme les vaches :
une compression progressive la détendait. Comme il est courant chez les
petits autistes, le fait d’être serrée dans les bras par des personnes était pour
elle excessivement stimulant et donc angoissant : elle n’avait aucun
contrôle sur cette expérience. Elle avait longtemps rêvé d’un dispositif pour
se serrer : en observant les bestiaux dans la cage de contention, elle comprit
ce qu’elle cherchait. Un jour, elle supplia sa tante de la mettre dans la cage
et de la serrer comme une vache ; sa tante accepta et, pendant trente
minutes, elle fit l’expérience qu’elle attendait depuis toujours : elle sentit
que cela la calmait totalement. C’est à ce moment qu’elle comprit l’étrange
lien qu’elle éprouvait vis-à-vis du bétail et que son destin était en quelque
sorte lié à celui des animaux.
Curieuse d’en savoir davantage, elle choisit, une fois au lycée, de faire
des recherches sur les bovins. Elle voulait aussi savoir si les autres autistes
– enfants ou adultes – ressentaient la même chose. Elle ne trouva pas grand-
chose pour la renseigner sur les bestiaux, leurs émotions et la façon dont ils
percevaient le monde ; en revanche, il y avait des tonnes d’informations sur
l’autisme, et elle dévora quantité de livres sur ce sujet. Ainsi, elle se
découvrit un intérêt pour la science. En se livrant à ses recherches, elle
canalisa son énergie nerveuse et apprit des tas de choses. Elle avait une
immense capacité de concentration.
Progressivement, elle devint bonne élève et finit par se faire admettre
dans une faculté de lettres du New Hampshire, en psychologie. Elle avait choisi ce domaine à cause de son intérêt pour l’autisme ; elle en avait une
connaissance personnelle directe et le fait de l’étudier allait pouvoir l’aider
à comprendre le côté scientifique de ce phénomène. Une fois fini son
second cycle universitaire, elle décida d’entreprendre un doctorat en
psychologie à l’université de l’État d’Arizona ; de retour dans le sud-ouest
des États-Unis, elle retrouva sa fascination enfantine pour le bétail. Sans
savoir où cela la mènerait, elle renonça à la psychologie et opta pour un
master de zoologie. Elle comptait y donner une large place aux bovins.
Temple Grandin avait toujours eu une intelligence visuelle ; il lui
fallait souvent traduire en images les mots qu’elle rencontrait pour pouvoir
les comprendre. Peut-être était-ce le résultat du fonctionnement particulier
de son cerveau. Dans le cadre de ses enquêtes sur le terrain pour son
mémoire, elle visita quelques exploitations d’engraissement du bétail et fut
consternée. Elle comprit brusquement que sa propension à penser en termes
visuels n’était pas partagée par la majorité des personnes. Comment
expliquer autrement la conception absurde de nombreux enclos et le mépris
étonnant pour quantité de détails qui lui sautaient aux yeux ?
Elle fut navrée de voir que les bestiaux étaient brutalement poussés sur
des pentes trop glissantes. Elle percevait dans sa chair ce que ressent un
animal de 500 kg perdant l’équilibre sur une surface où il dérape. Les
animaux meuglaient et s’arrêtaient net, puis tombaient les uns sur les autres
et s’amoncelaient. Dans un enclos, pratiquement tous les bovins s’arrêtaient
au même endroit : il y avait manifestement dans leur champ visuel quelque
chose qui les épouvantait. Quelqu’un s’était-il posé la question de savoir
quoi ? Dans un autre enclos, elle observa avec horreur des animaux que l’on
poussait dans une tranchée de balnéation où ils étaient immergés dans un
bain désinfectant pour les débarrasser de leurs tiques et autres parasites. La rampe était beaucoup trop pentue et la descente dans l’eau trop brutale ;
certains bestiaux basculaient dans l’eau à l’envers et se noyaient.
Sur la base de ce qu’elle avait vu, elle décida de procéder à une
analyse détaillée de la fonctionnalité de ces enclos et la façon dont ils
pouvaient être améliorés. Ce fut le sujet de son mémoire de master. Elle
avait visité des dizaines de sites et, chaque fois, avait particulièrement
étudié les cages de contention, notant les réactions du bétail que l’on
marquait et vaccinait. Si elle était seule, elle s’approchait des bovins et les
touchait. Quand elle était petite fille, elle faisait de l’équitation. Elle
parvenait à se rendre compte de l’humeur de sa monture rien que par le
contact qu’elle en avait avec ses jambes et ses mains. Elle fit la même
expérience avec les bovins : si elle leur posait la main sur le flanc, ils se
détendaient. Elle remarqua que, quand elle était calme, ils se calmaient
aussi. Peu à peu, elle se sentit capable de percevoir les choses à leur façon ;
elle comprit que leur comportement était dicté par la crainte de dangers que
personne ne semblait remarquer.
Temple Grandin sut très vite que, dans sa faculté de zoologie, elle était
pratiquement la seule à s’intéresser aux émotions et aux perceptions des
animaux. Ces sujets n’étaient pas considérés comme dignes d’un intérêt
scientifique. Elle persévéra toutefois dans cette ligne d’investigation pour sa
satisfaction personnelle et parce que, à son avis, ce sujet était pertinent dans
le cadre de sa thèse. Elle se mit à prendre des photos chaque fois qu’elle
visitait des exploitations. Sachant que les bestiaux sont très sensibles aux
contrastes dans leur champ visuel, elle suivait l’itinéraire des animaux dans
les différents parcours et s’agenouillait pour prendre des photos en noir et
blanc, tenant son appareil à la hauteur des yeux des bêtes. Elle enregistra
ainsi des contrastes de lumière violents : reflets du soleil, ombres soudaines,
reflets d’une fenêtre. Il était évident à ses yeux que c’est en voyant ces contrastes lumineux que les bêtes s’arrêtaient, toujours au même endroit. Il
arrivait aussi que la vue d’une simple bouteille en plastique ou d’une chaîne
qui se balance provoque la même réaction : ces objets représentaient des
dangers aux yeux des animaux.
Leur instinct n’étant pas fait pour faciliter leur survie dans un élevage
industriel, ils éprouvaient de fortes tensions. Chaque fois que les animaux
étaient effrayés par quelque chose et y réagissaient, leur gardien se fâchait
et les pressait, ce qui exacerbait l’effroi des bêtes. Le nombre de blessés et
de morts était énorme, sans parler du temps perdu à dégager les bouchons là
où les animaux s’étaient amoncelés ; pourtant, Temple en avait maintenant
la certitude, les remèdes étaient simples.
Une fois diplômée, elle fut sollicitée pour une première série
d’interventions dans la conception d’exploitations d’élevage du sud-ouest
des États-Unis. Dans les abattoirs, elle conçut des parcours d’amenée et des
box d’abattage infiniment plus humains que ceux qui existaient auparavant.
Ce n’était souvent qu’une question de détail, par exemple prévoir des
rampes en courbe interdisant au bétail de voir sur les côtés ou trop loin
devant : cela les aidait à rester calmes. Sur un autre site, elle transforma la
tranchée de balnéation en l’équipant d’une rampe d’accès faiblement pentue
et dont le sol en ciment était rainuré, afin que les bêtes gardent le pied sûr.
L’immersion était progressive. Elle transforma aussi la stabulation où les
animaux s’égouttaient, en un endroit plus paisible.
Les manutentionnaires et les vachers de la stabulation la regardaient
comme si elle tombait de la planète Mars. Ils se moquaient entre eux de son
approche tactile et sensible des animaux domestiques. Mais quand les
installations furent terminées, ils furent stupéfaits de voir que les bovins
approchaient allègrement de la tranchée et plongeaient sans un son ni une
plainte. Il n’y avait plus de blessés ni de morts, et pas de temps perdu à dégager les animaux empilés par des mouvements de panique. La même
amélioration fut observée dans toutes ses installations, ce qui lui valut le
respect forcé de tous les sceptiques. Elle se fit ainsi un nom dans son
domaine et, étant donné le chemin qu’elle avait dû faire depuis son enfance
d’autiste, ce succès fut pour elle plus que gratifiant.
Les années passèrent et sa connaissance du bétail ne fit que croître,
tant grâce à ses recherches que grâce à ses contacts fréquents avec les
animaux. Elle étendit bientôt ses activités à d’autres animaux tels les porcs
et, plus tard, les antilopes et les élans. Les élevages et les zoos sollicitaient
son conseil. Elle semblait posséder un sixième sens pour percevoir les
émotions des animaux, et un pouvoir remarquable pour les calmer. À ce
niveau, elle avait l’impression de pouvoir imaginer le processus mental des
différentes espèces. Cela était fondé à la fois sur ses intenses recherches
scientifiques et sur une profonde réflexion sur la pensée animale. Elle
prouva par exemple que la mémoire des animaux est essentiellement
alimentée par des images et autres perceptions sensorielles. Les animaux
sont capables d’apprentissage, mais leur raisonnement s’effectue d’image
en image. Il nous est difficile d’imaginer ce cheminement, pourtant, avant
l’invention du langage, nous raisonnions de la même façon. La distance
entre l’homme et l’animal n’est pas aussi grande que ce que nous nous
plaisons à croire, et cette proximité fascinait Temple Grandin.
Chez les bovins, elle déchiffrait l’humeur par les mouvements
d’oreilles, par le regard et par les tensions qu’elle percevait à travers leur
peau. En étudiant la dynamique cérébrale du bétail, elle eut l’étrange
pressentiment que ceux-ci ressemblaient à bien des égards aux personnes
autistes. Un scan de leur cerveau montra qu’ils possèdent une région
cérébrale consacrée à la peur trois fois plus grande que la normale. Elle-
même avait dû gérer des niveaux d’angoisse supérieurs à ceux de la plupart des personnes, et elle sentait en permanence des menaces dans son
environnement. Les herbivores, tous recherchés par les grands prédateurs,
sont continuellement inquiets et sur leurs gardes, à juste titre. Leurs zones
cérébrales consacrées à la peur sont surdimensionnées, elles leur viennent
d’un passé lointain où les hommes étaient eux-mêmes victimes des mêmes
prédateurs. Ces réactions sont désormais bloquées ou cachées chez nous,
mais l’autisme de Temple avait permis à son cerveau de conserver cette
antique caractéristique. Elle remarqua d’autres traits communs aux bestiaux
et aux autistes, par exemple la recherche de routine.
Ses réflexions ramenèrent Temple à son intérêt précoce pour la
psychologie des autistes et à sa décision d’approfondir ses connaissances en
neurosciences. Son itinéraire de l’autisme à une carrière scientifique lui
donnait une autorité sans égale sur ce sujet. Comme elle l’avait fait avec les
animaux, elle pouvait l’investiguer aussi bien de l’extérieur par la science
que de l’intérieur par l’empathie. Elle s’informa des dernières découvertes
sur l’autisme et les rapprocha de ses propres expériences. Ces dernières
éclairaient des aspects de sa pathologie que nul autre scientifique n’était
capable de décrire ni de comprendre. Tandis qu’elle approfondissait ce sujet
et publiait des livres sur ses expériences, elle connut un énorme succès en
tant que consultante et conférencière, et elle devint un exemple pour les
jeunes autistes.
Quand elle se penche sur sa propre vie, Temple Grandin a
rétrospectivement une curieuse sensation. Si elle s’est arrachée à l’obscurité
et au chaos de son enfance d’autiste, c’est en partie grâce à son amour pour
les animaux et à son intérêt pour leurs perceptions. Ayant observé le bétail
dans le ranch de sa tante, elle s’est intéressée à la science, et cela lui a
ouvert l’esprit à l’étude de l’autisme proprement dit. Puis, retournant à la
zoologie dans le cadre de sa carrière, elle a conçu, avec l’aide de ses connaissances scientifiques et de ses observations méthodiques, des plans
innovants et des découvertes uniques. Ces dernières la ramenèrent à
l’autisme, domaine dans lequel elle pouvait désormais appliquer sa
formation et sa pensée scientifiques. On a l’impression que le destin l’a
conduite vers les domaines particuliers qu’elle pouvait explorer et
comprendre grâce à sa résolution, et maîtriser grâce à sa créativité.
Pour une personne aussi handicapée que Temple Grandin, la possibilité
d’arriver à la maîtrise dans quelque champ de connaissance que ce soit
relevait de l’utopie. Les obstacles sur le chemin d’une personne autiste sont
énormes. Pourtant, elle parvint à frayer sa route vers les deux sujets qui lui
offraient des possibilités de progrès. Bien que l’on puisse invoquer la
chance ou le hasard, il se trouve que tout enfant, elle avait déjà l’intuition
de ses points forts : l’amour des animaux, la perception fine de ce qu’ils
ressentent, la forme visuelle d’intelligence, la capacité de concentration.
Elle s’appuya sur tous ces atouts avec toute son énergie. En tablant sur ses
points forts, elle cultiva le désir de faire taire les sceptiques ; elle sut résister
à ceux qui la trouvaient marginale et jugeaient ses thèmes de recherche trop
peu conventionnels. En travaillant dans un domaine où elle pouvait faire
fructifier son empathie naturelle et son mode de pensée particulier, elle
réussit à approfondir de plus en plus sa spécialisation, jusqu’à comprendre
les animaux d’élevage comme personne avant elle. Une fois parvenue à la
maîtrise dans ce domaine, elle appliqua sa méthode à son autre intérêt
majeur : l’autisme.
Comprenons-nous bien : le fait de parvenir à la maîtrise dépend en
grande partie des premières décisions que l’on prend. Il ne s’agit pas seulement d’identifier avec certitude l’œuvre de sa vie, mais aussi de