Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 2 sur 82

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Atteindre l'excellence

L’évolution de la maîtrise

maîtrise, ce pouvoir latent chez n’importe qui.

 

L’ÉVOLUTION DE LA MAÎTRISE

 

« Nous sommes restés des chasseurs-cueilleurs pendant trois

millions d’années et ce sont les contraintes évolutionnistes de ce

mode de vie qui nous ont donné un cerveau si adaptable et

créatif. Aujourd’hui, nous avons dans notre crâne un cerveau de

chasseur-cueilleur. »

RICHARD LEAKEY

 

Nous avons du mal à l’imaginer aujourd’hui : les premiers ancêtres de

l’homme, qui erraient dans les hautes plaines herbeuses d’Afrique de l’Est

il y a quelque six millions d’années, étaient des créatures étonnamment

faibles et vulnérables. Nos ancêtres mesuraient à peine un mètre cinquante.

Ils marchaient debout et pouvaient courir sur leurs deux jambes, mais pas

aussi vite que les vigoureux prédateurs à quatre pattes qui les

pourchassaient. Ils étaient chétifs et leurs bras ne pouvaient guère leur

fournir de défense. Ils n’avaient ni griffes ni crocs ni poison pour se

protéger en cas d’attaque. Pour ramasser des fruits, des fruits secs et des

insectes, ou profiter de l’aubaine d’une charogne, ils devaient se déplacer

dans la savane où ils représentaient une proie facile pour les panthères et les

meutes d’hyènes. Ils étaient si faibles et peu nombreux qu’ils auraient

facilement pu s’éteindre.

Pourtant, en quelques millions d’années à peine (ce qui n’est rien à

l’échelle de l’évolution), ces ancêtres au physique peu spectaculaire sont

devenus les chasseurs les plus formidables de la planète. Comment expliquer cette miraculeuse volte-face ? Certains ont souligné qu’une fois

debout sur leurs deux jambes, ils ont eu les mains libres pour confectionner

des outils grâce à leurs pouces opposables et à leur faculté de saisir de petits

objets. Mais cette explication physique passe à côté du point principal.

Notre capacité de domination, la maîtrise, ne doit rien à nos mains et tout à

notre cerveau : celui-ci est l’instrument le plus puissant de la nature, il est

plus redoutable que n’importe quelle griffe. Et à la racine de cette

transformation mentale, on trouve deux facteurs biologiques simples – le

visuel et le social – que les premiers hommes ont développés en pouvoir.

Nos premiers ancêtres descendaient de primates qui avaient prospéré

pendant des millions d’années dans les arbres ; là, ils ont acquis un des

systèmes de vision les plus remarquables de la création. Pour se déplacer de

façon rapide et efficace dans ce milieu, ils ont développé une coordination

extrêmement fine entre l’œil et le muscle. Leurs yeux se sont

progressivement placés à l’avant de la tête, ce qui permettait une vision

stéréoscopique, c’est-à-dire en relief. Cet agencement fournit au cerveau

une perspective détaillée en trois dimensions, mais un champ de vision

assez limité. Les animaux qui possèdent le même système de vision –

contrairement à ceux qui ont des yeux sur les côtés du crâne – sont en

général des prédateurs, comme les rapaces et les félins. Ils mettent à profit

cette vision puissante pour repérer leurs proies à grande distance. Quant aux

primates arboricoles, leur vision leur servait à se déplacer dans la canopée

et à repérer fruits, baies et insectes ; ils développèrent également une vision

en couleur sophistiquée.

Quand nos premiers ancêtres ont quitté la forêt et se sont aventurés

dans les vastes herbages de la savane, ils ont adopté la station debout. Déjà

dotés d’une vision puissante, ils pouvaient voir très loin (les girafes et les

éléphants ont beau être plus grands, leurs yeux en position latérale ne leur donnent qu’une vision panoramique). La vision des premiers hommes leur

permettait de repérer jusqu’à l’horizon les prédateurs dangereux, et de

détecter des mouvements, même dans la pénombre. En quelques secondes

ou minutes, ils pouvaient organiser leur retraite. En même temps, s’ils

dirigeaient leur regard plus près, ils pouvaient identifier toutes sortes de

détails importants de leur environnement : des empreintes, des signes divers

signalant le passage de prédateurs, ou bien les couleurs et les formes de

pierres qu’ils pouvaient ramasser et éventuellement utiliser comme outils.

Dans les arbres, cette vision puissante servait à voir vite et à réagir

instantanément. Dans la savane, c’était le contraire. La sécurité et la

localisation de sources alimentaires se fondaient sur une longue et patiente

observation du milieu, sur la capacité à remarquer des détails et à se

focaliser sur leur véritable signification. La survie de nos ancêtres dépendait

de l’intensité de leur attention. Plus ils regardaient longtemps et

attentivement, mieux ils pouvaient distinguer une opportunité d’un danger.

S’ils parcouraient rapidement l’horizon du regard, ils voyaient une foule de

choses, mais cela surchargeait leur cerveau d’informations : trop de détails

pour une vision si précise. Les organes de la vue de l’homme ne sont pas

faits pour le balayage, comme ceux de la vache par exemple, mais pour

l’observation approfondie.

Les animaux sont bloqués dans un perpétuel présent. Ils sont capables

de retenir les leçons d’événements récents, mais ils sont facilement distraits

par ce qu’ils ont sous les yeux. Lentement, sur une longue période de

temps, nos ancêtres ont surmonté cette faiblesse inhérente à l’animal. En

scrutant suffisamment longtemps n’importe quel objet, sans s’en distraire ne

serait-ce que quelques secondes, ils pouvaient provisoirement se détacher

de leur environnement immédiat. De cette façon, ils pouvaient observer les

schémas répétitifs, en tirer des leçons générales et prévoir. Ils possédaient la faculté de se distancier mentalement, pour penser et réfléchir, même à toute

petite échelle.

Les premiers hommes ont développé cette capacité à se détacher de

l’immédiat et à penser : ce fut leur principal atout dans leur lutte contre les

prédateurs et dans la recherche de sources de nourriture. Cela leur fit

appréhender la réalité d’une façon différente de celle des animaux. La

pensée à ce niveau fut le plus grand tournant de toute l’histoire

de l’évolution : l’émergence de la conscience et de l’esprit capable de

raisonner.

Le second avantage biologique des premiers hommes est plus subtil,

mais tout aussi puissant dans ses implications. Tous les primates sont

essentiellement des créatures sociales mais, à cause de leur extrême

vulnérabilité en milieu ouvert, nos premiers ancêtres avaient un besoin vital

d’appartenir à un groupe cohérent. Ils dépendaient du groupe pour le guet

des prédateurs et la collecte d’aliments. D’une façon générale, ces

hominidés avaient une vie sociale beaucoup plus complexe que les autres

primates. À l’échelle de quelques centaines de milliers d’années, leur

intelligence sociale s’est sophistiquée et leur a permis de coopérer à un

nouveau niveau. Comme la compréhension de l’environnement naturel,

cette intelligence relationnelle dépendait de la qualité de l’attention du sujet,

c’est-à-dire de sa capacité de concentration. Le fait de mal interpréter les

signaux de communication au sein d’un groupe étroitement lié pouvait

s’avérer très dangereux.

Grâce à l’élaboration de ces deux traits – le visuel et le social –, nos

premiers ancêtres parvinrent à inventer et à développer, il y a quelque deux

ou trois millions d’années, des compétences complexes de chasseurs.

Progressivement, ils sont devenus plus créatifs et, d’une compétence

complexe, ils ont fait un art. Ils sont devenus des chasseurs aguerris et ils se sont répandus dans toute l’Eurasie, en s’adaptant à une multitude de

climats. Au cours de cette rapide évolution, leur cerveau a pratiquement

atteint la taille de celui de nos contemporains, il y a deux cent mille ans à

peu près.

Dans les années 1990, un groupe de spécialistes italiens du système

nerveux a découvert l’explication au moins partielle des talents croissants

de chasseurs de nos premiers ancêtres et, du même coup, un facteur

expliquant la maîtrise telle qu’elle existe aujourd’hui. En étudiant le

cerveau des singes, ils ont découvert que certains neurones moteurs sont

excités non seulement quand ils exécutent un geste particulier – par

exemple tirer une manette pour obtenir une cacahuète ou se saisir d’une

banane –, mais que ces neurones s’excitent également quand ces singes en

observent un autre en train de faire le même geste. Ces neurones ont bientôt

été appelés neurones miroirs. Cette excitation neuronale signifie que ces

primates éprouvent une sensation analogue en faisant tel ou tel geste ou en

l’observant. Ils sont capables de se mettre à la place de l’autre, et de

percevoir ses mouvements comme s’ils les faisaient eux-mêmes. D’où la

capacité qu’ont de nombreux primates à en « singer » d’autres, et la

capacité évidente des chimpanzés à prévoir les plans et les actes d’un rival.

Ces neurones, pense-t-on, sont apparus à cause de la nature sociale de la vie

des primates.

Des expériences récentes ont montré l’existence de neurones miroirs

chez l’homme, mais à un tout autre degré de sophistication. Si les primates

sont capables de voir une action du point de vue de celui qui l’exécute et

imaginer ses intentions, l’homme est capable de bien davantage. Sans

stimuli visuels ni actions particulières de la part de l’autre, l’homme est

capable de se mettre « dans la tête » de l’autre et d’imaginer ce qu’il pense.

L’apparition des neurones miroirs a permis à nos ancêtres de prévenir

le désir de l’autre en déchiffrant ses signaux les plus subtils, et donc de

raffiner la dynamique du groupe. Cette faculté était en outre un facteur

critique pour la fabrication d’outils : cette dernière pouvait s’apprendre en

imitant les gestes d’un expert. Mais le plus important était la faculté de

l’homme de « se mettre à la place de » tous ceux qu’il avait autour de lui.

Après avoir observé tel ou tel animal pendant des années, nos ancêtres

parvenaient à s’identifier à lui et à penser comme lui, prévoyant ses

schémas de comportement et améliorant leurs compétences pour pister et

tuer leurs proies. Cette capacité à se mettre à la place de l’autre pouvait

également s’appliquer à la matière. En confectionnant des outils en pierre

taillée, les spécialistes se sentaient un avec leurs instruments. La pierre ou

le bois qu’ils taillaient devenait un prolongement de leurs mains. Ils les

percevaient comme faisant partie de leur propre chair, ce qui leur donnait

une bien meilleure maîtrise de leurs outils, aussi bien dans leur fabrication

que dans leur utilisation.

Ce pouvoir de l’esprit ne se libère qu’après des années d’expérience.

Ayant maîtrisé une compétence particulière – pister un gibier, confectionner

un outil – celle-ci devenait automatique et, en l’exerçant, l’esprit n’avait

plus besoin de se concentrer sur l’action en cours, mais sur quelque chose

de plus haut : ce que le gibier pouvait penser, ou la façon dont l’outil

tiendrait en main. Ce « se mettre à la place de » était la version préverbale

d’une intelligence de troisième niveau, l’équivalent primitif de l’intuition

qu’avait Léonard de Vinci de l’anatomie humaine ou d’un paysage, ou

encore la façon dont Michael Faraday percevait l’électromagnétisme. La

maîtrise à ce niveau signifie que nos ancêtres étaient capables de décisions

rapides et efficaces, ayant acquis une compréhension exhaustive de leur

milieu et de leurs proies. Si ce pouvoir leur avait manqué, l’esprit de nos ancêtres aurait été facilement submergé par la masse d’informations qu’ils

devaient traiter pour que la chasse soit fructueuse. Ils ont développé cette

capacité d’intuition des centaines de milliers d’années avant l’invention du

langage et c’est pourquoi, quand nous faisons l’expérience de ce niveau

d’intelligence, cela semble préverbal : une force qui transcende notre

capacité à l’exprimer en mots.

Comprenons-nous bien : cette période de longue durée a joué un rôle

critique fondamental dans notre développement mental. Elle a modifié de

façon décisive notre perception du temps. Car le temps est le grand ennemi

de l’animal. Si celui-ci est un gibier potentiel, le fait de s’attarder un instant

de trop au mauvais endroit peut entraîner une mort immédiate. S’il est en

revanche un prédateur, le fait d’attendre un instant de trop signifie que le

gibier a le temps de s’enfuir. Pour l’animal, le temps représente en outre une

déchéance physique. Nos ancêtres chasseurs ont retourné ce processus à un

degré remarquable. Plus ils observaient quelque chose, mieux ils le

comprenaient et entraient dans sa réalité. Grâce à l’expérience, les talents

des chasseurs progressaient. Grâce à une pratique continuelle, leur capacité

à fabriquer des outils efficaces s’améliorait. Le corps peut vieillir, l’esprit

continue à apprendre et à s’adapter. L’utilisation du temps à cet effet est un

élément essentiel de la maîtrise.

En vérité, on peut dire que ce rapport révolutionnaire au temps a

modifié de façon radicale l’esprit de l’homme, lui a conféré une qualité

particulière et altéré la structure intime du cerveau. Quand nous prenons

notre temps et que nous nous concentrons de façon intense, quand nous

sommes convaincus que des mois ou des années d’efforts nous conduiront à

la maîtrise, nous nous servons de la structure intime de cet instrument

merveilleux qu’est notre cerveau, résultat de millions d’années d’évolution.

Nous continuons infailliblement à évoluer vers des niveaux de plus en plus élevés d’intelligence. Nous voyons les choses de façon plus profonde et

réaliste. Grâce à la pratique, nous épanouissons nos compétences. Nous

apprenons à penser par nous-mêmes. Nous devenons capables de gérer des

situations complexes sans nous laisser déborder. En suivant ce chemin, nous

devenons des Homo magister, l’homme ou la femme ayant atteint la

maîtrise.

Dans la mesure où nous croyons pouvoir sauter des étapes, échapper

au processus, obtenir du pouvoir d’un coup de baguette magique par des

relations politiques, des astuces faciles ou nos talents naturels, nous allons

contre la structure intime de notre cerveau et nous allons au rebours de nos

vrais pouvoirs. Nous devenons les esclaves du temps : nous nous

affaiblissons, perdons nos capacités et enfermons notre carrière dans un cul-

de-sac. Nous devenons prisonniers des opinions et des peurs des autres.

Notre esprit, au lieu de nous mettre en connexion avec la réalité, se

débranche et s’enferme dans un cadre de pensée exigu. L’homme, qui

dépendait pour sa survie de sa capacité de concentration, devient un animal

distrait, incapable de réflexion profonde et en outre privé du secours de son

instinct.

Il est inepte de croire que dans le bref temps d’une vie – quelques

malheureuses décennies de conscience – on peut d’une façon ou d’une autre

reconfigurer sa structure cérébrale grâce à la technique et à des vœux pieux,

au mépris des effets de six millions d’années d’évolution. Le fait de ne pas

respecter notre structure cérébrale apporte peut-être une distraction

provisoire, mais le temps révélera sans pitié notre faiblesse et notre

impatience.

Notre salut à tous, c’est d’avoir hérité d’un outil remarquablement

adaptable. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs sont parvenus, au fil des

générations, à donner à leur cerveau sa forme actuelle en créant une culture capable d’apprendre, de changer et de s’adapter aux circonstances, sans être