Atteindre l'excellence
L’évolution de la maîtrise
maîtrise, ce pouvoir latent chez n’importe qui.
L’ÉVOLUTION DE LA MAÎTRISE
« Nous sommes restés des chasseurs-cueilleurs pendant trois
millions d’années et ce sont les contraintes évolutionnistes de ce
mode de vie qui nous ont donné un cerveau si adaptable et
créatif. Aujourd’hui, nous avons dans notre crâne un cerveau de
chasseur-cueilleur. »
RICHARD LEAKEY
Nous avons du mal à l’imaginer aujourd’hui : les premiers ancêtres de
l’homme, qui erraient dans les hautes plaines herbeuses d’Afrique de l’Est
il y a quelque six millions d’années, étaient des créatures étonnamment
faibles et vulnérables. Nos ancêtres mesuraient à peine un mètre cinquante.
Ils marchaient debout et pouvaient courir sur leurs deux jambes, mais pas
aussi vite que les vigoureux prédateurs à quatre pattes qui les
pourchassaient. Ils étaient chétifs et leurs bras ne pouvaient guère leur
fournir de défense. Ils n’avaient ni griffes ni crocs ni poison pour se
protéger en cas d’attaque. Pour ramasser des fruits, des fruits secs et des
insectes, ou profiter de l’aubaine d’une charogne, ils devaient se déplacer
dans la savane où ils représentaient une proie facile pour les panthères et les
meutes d’hyènes. Ils étaient si faibles et peu nombreux qu’ils auraient
facilement pu s’éteindre.
Pourtant, en quelques millions d’années à peine (ce qui n’est rien à
l’échelle de l’évolution), ces ancêtres au physique peu spectaculaire sont
devenus les chasseurs les plus formidables de la planète. Comment expliquer cette miraculeuse volte-face ? Certains ont souligné qu’une fois
debout sur leurs deux jambes, ils ont eu les mains libres pour confectionner
des outils grâce à leurs pouces opposables et à leur faculté de saisir de petits
objets. Mais cette explication physique passe à côté du point principal.
Notre capacité de domination, la maîtrise, ne doit rien à nos mains et tout à
notre cerveau : celui-ci est l’instrument le plus puissant de la nature, il est
plus redoutable que n’importe quelle griffe. Et à la racine de cette
transformation mentale, on trouve deux facteurs biologiques simples – le
visuel et le social – que les premiers hommes ont développés en pouvoir.
Nos premiers ancêtres descendaient de primates qui avaient prospéré
pendant des millions d’années dans les arbres ; là, ils ont acquis un des
systèmes de vision les plus remarquables de la création. Pour se déplacer de
façon rapide et efficace dans ce milieu, ils ont développé une coordination
extrêmement fine entre l’œil et le muscle. Leurs yeux se sont
progressivement placés à l’avant de la tête, ce qui permettait une vision
stéréoscopique, c’est-à-dire en relief. Cet agencement fournit au cerveau
une perspective détaillée en trois dimensions, mais un champ de vision
assez limité. Les animaux qui possèdent le même système de vision –
contrairement à ceux qui ont des yeux sur les côtés du crâne – sont en
général des prédateurs, comme les rapaces et les félins. Ils mettent à profit
cette vision puissante pour repérer leurs proies à grande distance. Quant aux
primates arboricoles, leur vision leur servait à se déplacer dans la canopée
et à repérer fruits, baies et insectes ; ils développèrent également une vision
en couleur sophistiquée.
Quand nos premiers ancêtres ont quitté la forêt et se sont aventurés
dans les vastes herbages de la savane, ils ont adopté la station debout. Déjà
dotés d’une vision puissante, ils pouvaient voir très loin (les girafes et les
éléphants ont beau être plus grands, leurs yeux en position latérale ne leur donnent qu’une vision panoramique). La vision des premiers hommes leur
permettait de repérer jusqu’à l’horizon les prédateurs dangereux, et de
détecter des mouvements, même dans la pénombre. En quelques secondes
ou minutes, ils pouvaient organiser leur retraite. En même temps, s’ils
dirigeaient leur regard plus près, ils pouvaient identifier toutes sortes de
détails importants de leur environnement : des empreintes, des signes divers
signalant le passage de prédateurs, ou bien les couleurs et les formes de
pierres qu’ils pouvaient ramasser et éventuellement utiliser comme outils.
Dans les arbres, cette vision puissante servait à voir vite et à réagir
instantanément. Dans la savane, c’était le contraire. La sécurité et la
localisation de sources alimentaires se fondaient sur une longue et patiente
observation du milieu, sur la capacité à remarquer des détails et à se
focaliser sur leur véritable signification. La survie de nos ancêtres dépendait
de l’intensité de leur attention. Plus ils regardaient longtemps et
attentivement, mieux ils pouvaient distinguer une opportunité d’un danger.
S’ils parcouraient rapidement l’horizon du regard, ils voyaient une foule de
choses, mais cela surchargeait leur cerveau d’informations : trop de détails
pour une vision si précise. Les organes de la vue de l’homme ne sont pas
faits pour le balayage, comme ceux de la vache par exemple, mais pour
l’observation approfondie.
Les animaux sont bloqués dans un perpétuel présent. Ils sont capables
de retenir les leçons d’événements récents, mais ils sont facilement distraits
par ce qu’ils ont sous les yeux. Lentement, sur une longue période de
temps, nos ancêtres ont surmonté cette faiblesse inhérente à l’animal. En
scrutant suffisamment longtemps n’importe quel objet, sans s’en distraire ne
serait-ce que quelques secondes, ils pouvaient provisoirement se détacher
de leur environnement immédiat. De cette façon, ils pouvaient observer les
schémas répétitifs, en tirer des leçons générales et prévoir. Ils possédaient la faculté de se distancier mentalement, pour penser et réfléchir, même à toute
petite échelle.
Les premiers hommes ont développé cette capacité à se détacher de
l’immédiat et à penser : ce fut leur principal atout dans leur lutte contre les
prédateurs et dans la recherche de sources de nourriture. Cela leur fit
appréhender la réalité d’une façon différente de celle des animaux. La
pensée à ce niveau fut le plus grand tournant de toute l’histoire
de l’évolution : l’émergence de la conscience et de l’esprit capable de
raisonner.
Le second avantage biologique des premiers hommes est plus subtil,
mais tout aussi puissant dans ses implications. Tous les primates sont
essentiellement des créatures sociales mais, à cause de leur extrême
vulnérabilité en milieu ouvert, nos premiers ancêtres avaient un besoin vital
d’appartenir à un groupe cohérent. Ils dépendaient du groupe pour le guet
des prédateurs et la collecte d’aliments. D’une façon générale, ces
hominidés avaient une vie sociale beaucoup plus complexe que les autres
primates. À l’échelle de quelques centaines de milliers d’années, leur
intelligence sociale s’est sophistiquée et leur a permis de coopérer à un
nouveau niveau. Comme la compréhension de l’environnement naturel,
cette intelligence relationnelle dépendait de la qualité de l’attention du sujet,
c’est-à-dire de sa capacité de concentration. Le fait de mal interpréter les
signaux de communication au sein d’un groupe étroitement lié pouvait
s’avérer très dangereux.
Grâce à l’élaboration de ces deux traits – le visuel et le social –, nos
premiers ancêtres parvinrent à inventer et à développer, il y a quelque deux
ou trois millions d’années, des compétences complexes de chasseurs.
Progressivement, ils sont devenus plus créatifs et, d’une compétence
complexe, ils ont fait un art. Ils sont devenus des chasseurs aguerris et ils se sont répandus dans toute l’Eurasie, en s’adaptant à une multitude de
climats. Au cours de cette rapide évolution, leur cerveau a pratiquement
atteint la taille de celui de nos contemporains, il y a deux cent mille ans à
peu près.
Dans les années 1990, un groupe de spécialistes italiens du système
nerveux a découvert l’explication au moins partielle des talents croissants
de chasseurs de nos premiers ancêtres et, du même coup, un facteur
expliquant la maîtrise telle qu’elle existe aujourd’hui. En étudiant le
cerveau des singes, ils ont découvert que certains neurones moteurs sont
excités non seulement quand ils exécutent un geste particulier – par
exemple tirer une manette pour obtenir une cacahuète ou se saisir d’une
banane –, mais que ces neurones s’excitent également quand ces singes en
observent un autre en train de faire le même geste. Ces neurones ont bientôt
été appelés neurones miroirs. Cette excitation neuronale signifie que ces
primates éprouvent une sensation analogue en faisant tel ou tel geste ou en
l’observant. Ils sont capables de se mettre à la place de l’autre, et de
percevoir ses mouvements comme s’ils les faisaient eux-mêmes. D’où la
capacité qu’ont de nombreux primates à en « singer » d’autres, et la
capacité évidente des chimpanzés à prévoir les plans et les actes d’un rival.
Ces neurones, pense-t-on, sont apparus à cause de la nature sociale de la vie
des primates.
Des expériences récentes ont montré l’existence de neurones miroirs
chez l’homme, mais à un tout autre degré de sophistication. Si les primates
sont capables de voir une action du point de vue de celui qui l’exécute et
imaginer ses intentions, l’homme est capable de bien davantage. Sans
stimuli visuels ni actions particulières de la part de l’autre, l’homme est
capable de se mettre « dans la tête » de l’autre et d’imaginer ce qu’il pense.
L’apparition des neurones miroirs a permis à nos ancêtres de prévenir
le désir de l’autre en déchiffrant ses signaux les plus subtils, et donc de
raffiner la dynamique du groupe. Cette faculté était en outre un facteur
critique pour la fabrication d’outils : cette dernière pouvait s’apprendre en
imitant les gestes d’un expert. Mais le plus important était la faculté de
l’homme de « se mettre à la place de » tous ceux qu’il avait autour de lui.
Après avoir observé tel ou tel animal pendant des années, nos ancêtres
parvenaient à s’identifier à lui et à penser comme lui, prévoyant ses
schémas de comportement et améliorant leurs compétences pour pister et
tuer leurs proies. Cette capacité à se mettre à la place de l’autre pouvait
également s’appliquer à la matière. En confectionnant des outils en pierre
taillée, les spécialistes se sentaient un avec leurs instruments. La pierre ou
le bois qu’ils taillaient devenait un prolongement de leurs mains. Ils les
percevaient comme faisant partie de leur propre chair, ce qui leur donnait
une bien meilleure maîtrise de leurs outils, aussi bien dans leur fabrication
que dans leur utilisation.
Ce pouvoir de l’esprit ne se libère qu’après des années d’expérience.
Ayant maîtrisé une compétence particulière – pister un gibier, confectionner
un outil – celle-ci devenait automatique et, en l’exerçant, l’esprit n’avait
plus besoin de se concentrer sur l’action en cours, mais sur quelque chose
de plus haut : ce que le gibier pouvait penser, ou la façon dont l’outil
tiendrait en main. Ce « se mettre à la place de » était la version préverbale
d’une intelligence de troisième niveau, l’équivalent primitif de l’intuition
qu’avait Léonard de Vinci de l’anatomie humaine ou d’un paysage, ou
encore la façon dont Michael Faraday percevait l’électromagnétisme. La
maîtrise à ce niveau signifie que nos ancêtres étaient capables de décisions
rapides et efficaces, ayant acquis une compréhension exhaustive de leur
milieu et de leurs proies. Si ce pouvoir leur avait manqué, l’esprit de nos ancêtres aurait été facilement submergé par la masse d’informations qu’ils
devaient traiter pour que la chasse soit fructueuse. Ils ont développé cette
capacité d’intuition des centaines de milliers d’années avant l’invention du
langage et c’est pourquoi, quand nous faisons l’expérience de ce niveau
d’intelligence, cela semble préverbal : une force qui transcende notre
capacité à l’exprimer en mots.
Comprenons-nous bien : cette période de longue durée a joué un rôle
critique fondamental dans notre développement mental. Elle a modifié de
façon décisive notre perception du temps. Car le temps est le grand ennemi
de l’animal. Si celui-ci est un gibier potentiel, le fait de s’attarder un instant
de trop au mauvais endroit peut entraîner une mort immédiate. S’il est en
revanche un prédateur, le fait d’attendre un instant de trop signifie que le
gibier a le temps de s’enfuir. Pour l’animal, le temps représente en outre une
déchéance physique. Nos ancêtres chasseurs ont retourné ce processus à un
degré remarquable. Plus ils observaient quelque chose, mieux ils le
comprenaient et entraient dans sa réalité. Grâce à l’expérience, les talents
des chasseurs progressaient. Grâce à une pratique continuelle, leur capacité
à fabriquer des outils efficaces s’améliorait. Le corps peut vieillir, l’esprit
continue à apprendre et à s’adapter. L’utilisation du temps à cet effet est un
élément essentiel de la maîtrise.
En vérité, on peut dire que ce rapport révolutionnaire au temps a
modifié de façon radicale l’esprit de l’homme, lui a conféré une qualité
particulière et altéré la structure intime du cerveau. Quand nous prenons
notre temps et que nous nous concentrons de façon intense, quand nous
sommes convaincus que des mois ou des années d’efforts nous conduiront à
la maîtrise, nous nous servons de la structure intime de cet instrument
merveilleux qu’est notre cerveau, résultat de millions d’années d’évolution.
Nous continuons infailliblement à évoluer vers des niveaux de plus en plus élevés d’intelligence. Nous voyons les choses de façon plus profonde et
réaliste. Grâce à la pratique, nous épanouissons nos compétences. Nous
apprenons à penser par nous-mêmes. Nous devenons capables de gérer des
situations complexes sans nous laisser déborder. En suivant ce chemin, nous
devenons des Homo magister, l’homme ou la femme ayant atteint la
maîtrise.
Dans la mesure où nous croyons pouvoir sauter des étapes, échapper
au processus, obtenir du pouvoir d’un coup de baguette magique par des
relations politiques, des astuces faciles ou nos talents naturels, nous allons
contre la structure intime de notre cerveau et nous allons au rebours de nos
vrais pouvoirs. Nous devenons les esclaves du temps : nous nous
affaiblissons, perdons nos capacités et enfermons notre carrière dans un cul-
de-sac. Nous devenons prisonniers des opinions et des peurs des autres.
Notre esprit, au lieu de nous mettre en connexion avec la réalité, se
débranche et s’enferme dans un cadre de pensée exigu. L’homme, qui
dépendait pour sa survie de sa capacité de concentration, devient un animal
distrait, incapable de réflexion profonde et en outre privé du secours de son
instinct.
Il est inepte de croire que dans le bref temps d’une vie – quelques
malheureuses décennies de conscience – on peut d’une façon ou d’une autre
reconfigurer sa structure cérébrale grâce à la technique et à des vœux pieux,
au mépris des effets de six millions d’années d’évolution. Le fait de ne pas
respecter notre structure cérébrale apporte peut-être une distraction
provisoire, mais le temps révélera sans pitié notre faiblesse et notre
impatience.
Notre salut à tous, c’est d’avoir hérité d’un outil remarquablement
adaptable. Nos ancêtres chasseurs-cueilleurs sont parvenus, au fil des
générations, à donner à leur cerveau sa forme actuelle en créant une culture capable d’apprendre, de changer et de s’adapter aux circonstances, sans être