Atteindre l'excellence
Troisième étape : l’expérimentation — mode actif
dimension au plaisir. Ce qui apporte une gratification immédiate apparaît
alors comme une distraction, un divertissement creux qui n’aide qu’à passer
le temps. Le vrai plaisir est lié au fait de relever des défis, d’avoir confiance
dans vos capacités, d’acquérir l’aisance dans de multiples compétences et
de faire l’expérience du pouvoir que cela confère. Vous devenez patient.
L’austérité ne déclenche pas un besoin de distraction, mais plutôt un besoin
de relever de nouveaux défis.
Le temps nécessaire à l’acquisition d’une véritable maîtrise a beau
dépendre du domaine envisagé et du talent de chacun, il se situe, d’après de
nombreuses études, autour de 10 000 heures. Cette durée de pratique
assidue pour atteindre un haut niveau s’applique notamment aux
compositeurs, aux joueurs d’échec, aux écrivains et aux athlètes. Le chiffre
« 10 000 » a quelque chose de magique. Il signifie en fait
qu’indépendamment du domaine ou de la personne, c’est le temps
nécessaire pour arriver à une modification significative du cerveau. À ce
stade, l’esprit a appris à organiser et structurer de grandes quantités
d’informations. Avec pareille accumulation de savoir tacite, il peut devenir
créatif et même ludique. Le chiffre de 10 000 heures est certes élevé, mais il
correspond en général à sept à dix ans de pratique soutenue :
approximativement, la durée de l’apprentissage traditionnel. Bref, le fait de
se concentrer sur un exercice ne peut que produire des résultats à terme.
Troisième étape : l’expérimentation — mode actif
Cette étape, la plus brève du processus, est une étape critique. Avec
l’acquisition de compétences nouvelles et de confiance en soi, vous devez
évoluer vers un mode plus actif d’expérimentation. Cela signifie par exemple la prise de responsabilités supplémentaires, le lancement de
projets, l’exécution de travaux sujets à la critique de vos collègues et même
du public. L’important est de savoir évaluer vos progrès et d’apprécier s’il
existe des lacunes dans votre savoir. Vous vous observez en action, et vous
comprenez comment réagir au jugement des autres. Êtes-vous capable de
faire l’objet de critiques et de vous en servir de façon constructive ?
Pour revenir à Charles Darwin, il commença à entrevoir pendant son
fameux voyage les concepts qui allaient conduire à sa théorie de
l’évolution. Il décida de s’en ouvrir à certaines personnes. À bord du
Beagle, il commença par le capitaine dont il subit patiemment les crises de
nerfs. Darwin se dit que telle serait sans doute la réaction du public : il
devait se préparer à cette éventualité. Il écrivit à plusieurs scientifiques et
sociétés savantes d’Angleterre. Leurs réactions prouvèrent qu’il avait levé
un fameux lièvre, mais qu’il lui fallait approfondir ses recherches. Léonard
de Vinci, de son côté, ayant fait des progrès dans l’atelier de Verrochio, se
lança dans des expériences nouvelles et affirma son style personnel. Il fut
surpris de constater que son maître était impressionné par sa créativité. Cela
montra à l’élève qu’il approchait de la fin de son apprentissage.
La plupart des gens attendent trop longtemps pour faire ce pas, en
général parce qu’ils ont peur. Il est toujours plus facile d’apprendre les
règles et de rester sur son terrain de prédilection. Souvent, il faut se forcer
un peu pour oser certains actes et certaines expérimentations si l’on n’est
pas certain d’être prêt. Testez votre caractère, dépassez vos peurs et prenez
du recul pour juger votre travail : voyez-le à travers les yeux des autres.
Cela vous donnera un avant-goût de la phase suivante, au cours de laquelle
vos actions seront jugées en permanence. Votre apprentissage est achevé
quand vous ressentez que vous n’avez plus rien à apprendre dans ce milieu.
Il est alors temps de déclarer votre indépendance et de changer de crémerie pour continuer votre apprentissage et étendre le champ de vos compétences.
Plus tard dans la vie, quand vous serez confronté à un changement de
carrière ou au besoin d’acquérir de nouvelles connaissances, vous le ferez
avec aisance, car cela sera devenu pour vous une seconde nature. Vous
aurez appris à apprendre.
Bien des personnes estimeront que les concepts d’apprentissage et
d’acquisition de compétences sont des reliques ringardes d’une époque
révolue où travailler était synonyme de « faire des choses ». Après tout,
nous sommes aujourd’hui à l’âge de l’information et de l’informatique : la
technologie est là pour faire à notre place les tâches répétitives exigeant de
la pratique et de l’apprentissage ; il y a désormais tant de virtuel dans nos
vies que le modèle du compagnonnage paraît obsolète. C’est tout au moins
ce que les gens croient.
En vérité, cette image de notre époque est totalement erronée, voire
dangereuse. L’ère où nous venons d’entrer n’est pas celle où la technologie
rend tout facile, mais une époque de complexité croissante qui touche tous
les domaines. En affaires, la concurrence est de plus en plus intense, car
mondialisée. L’homme d’affaires doit se familiariser avec un paysage
beaucoup plus vaste que par le passé, ce qui impose plus de connaissances
et de compétences. Dans le domaine scientifique, l’avenir ne s’oriente plus
vers une spécialisation croissante, mais vers la pollinisation croisée entre les
différents domaines, la pluridisciplinarité. Dans le domaine artistique, les
goûts et les styles évoluent à un rythme accéléré. L’artiste doit gérer le
changement et être capable de créer des formes nouvelles pour avoir
toujours un coup d’avance sur la mode. Cela exige souvent d’avoir, outre la connaissance particulière de telle ou telle forme d’art, la connaissance des
autres expressions artistiques et même scientifiques, et de l’actualité dans le
monde entier.
Dans toutes ces sphères, le cerveau humain est plus sollicité que
jamais. Plusieurs domaines de connaissances recoupent constamment le
nôtre et ce chaos est aggravé de façon exponentielle par les informations
disponibles grâce à la technologie. Par conséquent, chacun doit posséder
plusieurs formes de connaissances et une gamme de compétences dans des
domaines différents ; il devient vital de savoir structurer de vastes quantités
d’informations. L’avenir appartient à ceux qui apprennent le plus de
compétences et les combinent de façon créative. Et le processus
d’apprentissage, aussi virtuel soit-il, demeure le même.
Déjà, un fossé se creuse entre ceux qui sont rompus au traitement de la
complexité et ceux que cela dépasse. Les premiers parviennent à acquérir
des compétences et à discipliner leur esprit, les seconds sont
irrévocablement distraits par les médias et n’arrivent pas à se concentrer
suffisamment pour apprendre. La phase d’apprentissage est plus pertinente
et importante que jamais, et ceux qui sous-estiment ce concept risquent
d’être laissés pour compte.
Finalement, nous vivons dans une culture qui accorde de la valeur à
l’intellect et au raisonnement verbal. On tend à croire que le travail manuel
et la fabrication d’objets sont des compétences dépassées, réservées aux
moins doués. Cette façon de voir est extrêmement contre-productive. Le
cerveau humain a évolué en lien étroit avec la main. Beaucoup de nos
techniques primales de survie dépendent d’une coordination fine et rapide
entre la main et l’œil. Aujourd’hui encore, une vaste portion de notre
cerveau est consacrée à gérer ces interactions. Quand nous travaillons de
nos mains et que nous construisons quelque chose, nous apprenons à faire des gestes dans le bon ordre et à structurer nos pensées. Quand nous