Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 17 sur 82

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Atteindre l'excellence

Troisième étape : l’expérimentation — mode actif

dimension au plaisir. Ce qui apporte une gratification immédiate apparaît

alors comme une distraction, un divertissement creux qui n’aide qu’à passer

le temps. Le vrai plaisir est lié au fait de relever des défis, d’avoir confiance

dans vos capacités, d’acquérir l’aisance dans de multiples compétences et

de faire l’expérience du pouvoir que cela confère. Vous devenez patient.

L’austérité ne déclenche pas un besoin de distraction, mais plutôt un besoin

de relever de nouveaux défis.

Le temps nécessaire à l’acquisition d’une véritable maîtrise a beau

dépendre du domaine envisagé et du talent de chacun, il se situe, d’après de

nombreuses études, autour de 10 000 heures. Cette durée de pratique

assidue pour atteindre un haut niveau s’applique notamment aux

compositeurs, aux joueurs d’échec, aux écrivains et aux athlètes. Le chiffre

« 10 000 » a quelque chose de magique. Il signifie en fait

qu’indépendamment du domaine ou de la personne, c’est le temps

nécessaire pour arriver à une modification significative du cerveau. À ce

stade, l’esprit a appris à organiser et structurer de grandes quantités

d’informations. Avec pareille accumulation de savoir tacite, il peut devenir

créatif et même ludique. Le chiffre de 10 000 heures est certes élevé, mais il

correspond en général à sept à dix ans de pratique soutenue :

approximativement, la durée de l’apprentissage traditionnel. Bref, le fait de

se concentrer sur un exercice ne peut que produire des résultats à terme.

 

Troisième étape : l’expérimentation — mode actif

 

Cette étape, la plus brève du processus, est une étape critique. Avec

l’acquisition de compétences nouvelles et de confiance en soi, vous devez

évoluer vers un mode plus actif d’expérimentation. Cela signifie par exemple la prise de responsabilités supplémentaires, le lancement de

projets, l’exécution de travaux sujets à la critique de vos collègues et même

du public. L’important est de savoir évaluer vos progrès et d’apprécier s’il

existe des lacunes dans votre savoir. Vous vous observez en action, et vous

comprenez comment réagir au jugement des autres. Êtes-vous capable de

faire l’objet de critiques et de vous en servir de façon constructive ?

Pour revenir à Charles Darwin, il commença à entrevoir pendant son

fameux voyage les concepts qui allaient conduire à sa théorie de

l’évolution. Il décida de s’en ouvrir à certaines personnes. À bord du

Beagle, il commença par le capitaine dont il subit patiemment les crises de

nerfs. Darwin se dit que telle serait sans doute la réaction du public : il

devait se préparer à cette éventualité. Il écrivit à plusieurs scientifiques et

sociétés savantes d’Angleterre. Leurs réactions prouvèrent qu’il avait levé

un fameux lièvre, mais qu’il lui fallait approfondir ses recherches. Léonard

de Vinci, de son côté, ayant fait des progrès dans l’atelier de Verrochio, se

lança dans des expériences nouvelles et affirma son style personnel. Il fut

surpris de constater que son maître était impressionné par sa créativité. Cela

montra à l’élève qu’il approchait de la fin de son apprentissage.

La plupart des gens attendent trop longtemps pour faire ce pas, en

général parce qu’ils ont peur. Il est toujours plus facile d’apprendre les

règles et de rester sur son terrain de prédilection. Souvent, il faut se forcer

un peu pour oser certains actes et certaines expérimentations si l’on n’est

pas certain d’être prêt. Testez votre caractère, dépassez vos peurs et prenez

du recul pour juger votre travail : voyez-le à travers les yeux des autres.

Cela vous donnera un avant-goût de la phase suivante, au cours de laquelle

vos actions seront jugées en permanence. Votre apprentissage est achevé

quand vous ressentez que vous n’avez plus rien à apprendre dans ce milieu.

Il est alors temps de déclarer votre indépendance et de changer de crémerie pour continuer votre apprentissage et étendre le champ de vos compétences.

Plus tard dans la vie, quand vous serez confronté à un changement de

carrière ou au besoin d’acquérir de nouvelles connaissances, vous le ferez

avec aisance, car cela sera devenu pour vous une seconde nature. Vous

aurez appris à apprendre.

 

Bien des personnes estimeront que les concepts d’apprentissage et

d’acquisition de compétences sont des reliques ringardes d’une époque

révolue où travailler était synonyme de « faire des choses ». Après tout,

nous sommes aujourd’hui à l’âge de l’information et de l’informatique : la

technologie est là pour faire à notre place les tâches répétitives exigeant de

la pratique et de l’apprentissage ; il y a désormais tant de virtuel dans nos

vies que le modèle du compagnonnage paraît obsolète. C’est tout au moins

ce que les gens croient.

En vérité, cette image de notre époque est totalement erronée, voire

dangereuse. L’ère où nous venons d’entrer n’est pas celle où la technologie

rend tout facile, mais une époque de complexité croissante qui touche tous

les domaines. En affaires, la concurrence est de plus en plus intense, car

mondialisée. L’homme d’affaires doit se familiariser avec un paysage

beaucoup plus vaste que par le passé, ce qui impose plus de connaissances

et de compétences. Dans le domaine scientifique, l’avenir ne s’oriente plus

vers une spécialisation croissante, mais vers la pollinisation croisée entre les

différents domaines, la pluridisciplinarité. Dans le domaine artistique, les

goûts et les styles évoluent à un rythme accéléré. L’artiste doit gérer le

changement et être capable de créer des formes nouvelles pour avoir

toujours un coup d’avance sur la mode. Cela exige souvent d’avoir, outre la connaissance particulière de telle ou telle forme d’art, la connaissance des

autres expressions artistiques et même scientifiques, et de l’actualité dans le

monde entier.

Dans toutes ces sphères, le cerveau humain est plus sollicité que

jamais. Plusieurs domaines de connaissances recoupent constamment le

nôtre et ce chaos est aggravé de façon exponentielle par les informations

disponibles grâce à la technologie. Par conséquent, chacun doit posséder

plusieurs formes de connaissances et une gamme de compétences dans des

domaines différents ; il devient vital de savoir structurer de vastes quantités

d’informations. L’avenir appartient à ceux qui apprennent le plus de

compétences et les combinent de façon créative. Et le processus

d’apprentissage, aussi virtuel soit-il, demeure le même.

Déjà, un fossé se creuse entre ceux qui sont rompus au traitement de la

complexité et ceux que cela dépasse. Les premiers parviennent à acquérir

des compétences et à discipliner leur esprit, les seconds sont

irrévocablement distraits par les médias et n’arrivent pas à se concentrer

suffisamment pour apprendre. La phase d’apprentissage est plus pertinente

et importante que jamais, et ceux qui sous-estiment ce concept risquent

d’être laissés pour compte.

Finalement, nous vivons dans une culture qui accorde de la valeur à

l’intellect et au raisonnement verbal. On tend à croire que le travail manuel

et la fabrication d’objets sont des compétences dépassées, réservées aux

moins doués. Cette façon de voir est extrêmement contre-productive. Le

cerveau humain a évolué en lien étroit avec la main. Beaucoup de nos

techniques primales de survie dépendent d’une coordination fine et rapide

entre la main et l’œil. Aujourd’hui encore, une vaste portion de notre

cerveau est consacrée à gérer ces interactions. Quand nous travaillons de

nos mains et que nous construisons quelque chose, nous apprenons à faire des gestes dans le bon ordre et à structurer nos pensées. Quand nous