Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 71 sur 82

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Atteindre l'excellence

Les sources de l’intuition des maîtres

comprendre, et qui est particulièrement pertinente pour l’époque où nous

vivons.

 

Les sources de l’intuition des maîtres

 

Pour la quasi-totalité des animaux, la vitesse est un facteur critique de

survie. À quelques secondes près, on peut soit échapper à un prédateur soit

se faire tuer. Et pour parvenir à cette vitesse de réaction, les organismes ont

développé des instincts complexes. La réaction instinctive est immédiate, et

en général déclenchée par certains stimuli. Certains organismes possèdent

des instincts si parfaitement adaptés aux circonstances qu’ils semblent

posséder des capacités troublantes.

Prenons l’exemple de l’ammophile. Avec une vitesse inouïe, la femelle

est capable de piquer ses victimes – araignées, scarabées, chenilles – à

l’endroit exact qui convient pour les paralyser sans les tuer. Elle pond alors

dans l’animal ainsi immobilisé : ses larves auront ainsi de la viande fraîche

pour plusieurs jours. Dans chacune de ses victimes, le point à piquer est

différent : dans la chenille par exemple, il faut frapper trois points distincts

pour paralyser tout l’animal. L’opération étant fort délicate, il arrive que

l’ammophile rate sa cible et tue la victime, mais en général, le taux de

succès est suffisant pour garantir la survie de ses descendants. Ce processus

est si rapide que le temps manque pour déterminer la nature de la victime et

le point précis à toucher. On a l’impression qu’à l’instant de piquer, la

guêpe perçoit les centres nerveux de ses victimes, comme si elle était à leur

place.

Nos ancêtres primitifs avaient leurs propres instincts, dont beaucoup

sont encore en nous aujourd’hui. Mais quand ces mêmes ancêtres ont lentement acquis des capacités de raisonnement, ils se sont détaché du

caractère instantané de leurs instincts, et en sont devenus moins dépendants.

Pour remarquer les habitudes des animaux qu’ils pistaient, ils devaient leur

attribuer des actes qui n’étaient pas visibles dans l’instant. Ils devaient faire

des calculs analogues pour localiser leurs sources d’aliments, et pour se

repérer sur de longues distances tandis qu’ils voyageaient à pied. Avec cette

aptitude à se détacher de leur environnement immédiat et à identifier des

schémas répétitifs, ils ont acquis d’immenses capacités mentales, mais ce

développement présentait en soi un grave danger : augmenter la quantité

d’informations à traiter par le cerveau, et perdre en vitesse de réaction aux

événements.

Cette lenteur aurait pu condamner notre espèce à l’extinction, mais le

cerveau de l’homme a compensé cela en se développant. En traquant

pendant des années tel ou tel gibier et en observant son biotope, nos

ancêtres ont acquis une perception fine de leur milieu dans toute sa

complexité. Connaissant les habitudes des différents animaux, ils pouvaient

prévoir où les prédateurs avaient des chances de frapper et sentir où les

proies éventuelles se cachaient. Ils parvinrent à connaître si bien les longues

distances à parcourir qu’ils pouvaient trouver leur chemin de façon rapide et

efficace, sans avoir besoin de calculer. En d’autres termes, ils développèrent

une forme primitive d’intuition. Grâce à une pratique permanente, nos

ancêtres ont récupéré une partie de la vitesse et de l’immédiateté qu’ils

avaient perdues. Ils étaient capables de réagir de façon intuitive et non

instinctive. À ce niveau, l’intuition est plus puissante que l’instinct en ce

sens qu’elle n’est pas liée à telle ou telle circonstance ou stimulus

particulier, mais peut s’appliquer à un domaine d’action beaucoup plus

large.

Les cerveaux de nos ancêtres n’étaient pas encore obérés par toute

l’information qui découle du langage et de la complexité de la vie en

groupes importants. En réagissant directement de façon interactive avec

leur biotope, ils parvenaient, en quelques années, à acquérir une perception

intuitive. Mais pour nous qui vivons dans un environnement plus complexe,

le même processus peut prendre quinze ou vingt ans. Néanmoins, notre

intuition supérieure est fermement enracinée dans sa version primitive.

L’intuition, qu’elle soit primitive ou supérieure, est essentiellement

nourrie par la mémoire. Quand nous recevons une information, nous la

stockons dans les réseaux neuronaux du cerveau. La stabilité et la durabilité

de ces réseaux dépendent de la répétition, de l’intensité de l’expérience et

de l’intensité de notre attention. Si nous n’écoutons que d’une oreille un

cours de vocabulaire en langue étrangère, il y a des chances pour que nous

ne mémorisions rien. Mais si nous sommes en immersion dans un pays où

l’on parle cette langue, nous entendrons les mêmes mots répétés dans leur

contexte ; nous apprendrons à les écouter avec davantage d’attention car

nous en avons besoin et la trace dans notre mémoire sera beaucoup plus

stable.

D’après le modèle développé par le psychologue Kenneth Bowers,

chaque fois que nous rencontrons un problème – un visage à reconnaître, un

mot ou une phrase à retenir – les réseaux de mémoire de notre cerveau sont

activés et la recherche de la réponse s’oriente vers certains chemins

neuronaux. Tout cela se déroule sans que nous en ayons conscience. Quand

un réseau donné est suffisamment activé, il nous vient un nom éventuel

pour ce visage, ou une phrase susceptible de convenir. Ce sont des formes

simples d’intuition que nous expérimentons à toute heure. Nous ne saurions

reconstituer les étapes qui nous permettent de reconnaître le visage d’une

personne et de mémoriser son nom.

Toute personne consacrant des années à l’étude d’un sujet ou d’un

domaine donné se crée de nombreux réseaux et chemins de neurones en

sorte que son cerveau est constamment à la recherche de connexions entre

différents éléments d’information. Quand elle est face à un problème de

haut niveau, la recherche est lancée, de manière totalement inconsciente,

dans des centaines de directions, guidée par la perception intuitive de

l’endroit où la réponse peut se cacher. Les réseaux de toute nature sont

activés, idées et solutions surgissent à la conscience. Celles qui semblent

particulièrement pertinentes et fécondes se fixent dans la mémoire et

débouchent sur des actes. Au lieu d’avoir à échafauder une réponse grâce à

un processus délibéré, la réponse surgit à la conscience avec une sensation

d’immédiateté. Le nombre colossal d’expériences et de réseaux de mémoire

ainsi gravés permet au cerveau des maîtres d’explorer une zone si vaste

qu’elle atteint la dimension et l’illusion de la réalité tout court.

Chez un maître comme le champion d’échecs Bobby Fischer, le

nombre de fois où il a vécu des circonstances analogues et observé les

mouvements et les contre-attaques de ses différents adversaires a gravé des

traces puissantes dans sa mémoire. Il intègre un nombre extraordinaire de

schémas répétitifs. À une étape de son développement, toutes ces mémoires

fusionnent et lui donnent la perception de la dynamique générale du jeu. Il

ne s’agit pas simplement des mouvements individuels sur l’échiquier, ni

même des différentes ripostes qu’il a lancées dans le passé ; il est en fait

capable d’évoquer de longues séquences de mouvements possibles qui

apparaissaient comme des champs de force balayant l’ensemble de

l’échiquier. Avec une telle perception du jeu, il est capable de piéger ses

adversaires longtemps avant que ceux-ci ne comprennent ce qui leur arrive ;

il peut alors les achever avec la rapidité et la précision avec lesquelles

l’ammophile injecte son venin.

Dans le domaine des sports ou de la guerre, ou toute autre activité où

le facteur temps est critique, les décisions des maîtres fondées sur l’intuition

sont beaucoup plus efficaces que s’ils devaient analyser tous les éléments

en jeu avant de dénicher la meilleure réponse. Il y a trop d’informations à

prendre en compte en trop peu de temps. La puissance de l’intuition a été

initialement développée pour la rapidité qu’elle autorise, mais elle est

devenue applicable aux sciences et aux arts et à tout domaine dans lequel

entrent en ligne des éléments complexes, et où le temps n’est pas

nécessairement le facteur clef.

Cette intuition supérieure, comme les autres compétences, demande de

la pratique et de l’expérience. Initialement, nos intuitions sont si discrètes

que nous ne leur accordons guère d’attention et que nous ne leur faisons pas

confiance. Tous les maîtres parlent de ce phénomène. Mais avec le temps,

ils s’habituent à tenir compte de ces idées qui leur viennent si vite. Ils

apprennent à s’appuyer sur elles pour prendre des décisions, et vérifient

ainsi leur valeur. Certaines ne les conduisent nulle part, d’autres font surgir

des illuminations spectaculaires. Ainsi, les maîtres s’aperçoivent qu’ils

peuvent invoquer de plus en plus les intuitions supérieures qui crépitent

dans tout leur cerveau. Ayant de plus en plus régulièrement accès à ce

niveau de pensée, ils peuvent le fusionner toujours plus profondément avec

leur forme cartésienne de raisonnement.

Comprenons-nous bien : cette forme intuitive de l’intelligence s’est

développée pour nous aider à traiter des niveaux complexes d’information,

et à en tirer une impression d’ensemble. Mais dans le monde d’aujourd’hui,

le besoin d’arriver à ce niveau de pensée est plus aigu que jamais.

Poursuivre une carrière est difficile et exige patience et discipline. Nous

avons tant d’éléments à maîtriser que cela peut s’avérer décourageant. Nous

devons apprendre à gérer les aspects techniques, la stratégie relationnelle et politique, les réactions du public à notre travail et l’évolution permanente

de l’environnement dans notre domaine. Quand nous ajoutons à cette

quantité d’étude déjà redoutable l’énorme masse d’informations désormais

disponibles dans laquelle nous devons nous retrouver, cela semble dépasser

nos capacités.

Beaucoup d’entre nous, face à une telle complexité, font preuve a

priori d’un subtil découragement. Dans ce milieu surchauffé, de plus en

plus de gens sont tentés de décrocher. Ils ont pris goût à leur petit confort ;

ils se contentent d’une idée de la réalité de plus en plus simpliste et de

modes de pensée conventionnels ; ils sont victimes de formules séduisantes

promettant une acquisition rapide et facile de connaissances. Ils perdent le

goût de développer des compétences nécessitant du temps et mettant à mal

leur vanité ; l’estime de soi peut souffrir dans les étapes précoces de

l’apprentissage, où nous nous sentons forcément décalés. Ces individus

fulminent contre le monde entier et imputent tous leurs problèmes aux

autres ; ils dénichent des prétextes pour se récuser alors qu’en vérité, ils

sont incapables d’affronter les défis de la complexité. En simplifiant à

outrance leur vie mentale, ils se débranchent de la réalité et neutralisent les

pouvoirs développés par le cerveau de l’homme pendant des millions

d’années.

Ce penchant pour le simplisme et la facilité n’épargne personne,

d’ailleurs bien des gens ne se l’avouent même pas. La solution est la

suivante : apprendre à faire taire notre angoisse quand nous nous heurtons à

quelque chose de complexe ou de chaotique. Pendant notre voyage de

l’apprentissage à la maîtrise, nous devons apprendre patiemment les

différents éléments et compétences requis sans nous projeter trop loin dans

l’avenir. Dans les moments de crise, prenons l’habitude de rester calmes et

de ne pas réagir exagérément. Si la situation est complexe et que tout le monde se contente de réponses par oui, non ou « politiquement correct »,

appliquons-nous à résister. Conservons notre capacité négative, cultivons un

certain niveau de détachement. Apprenons à tolérer et même à goûter les

moments de chaos ; entraînons-nous à envisager de front des possibilités et

des solutions très diverses. Gérons notre angoisse, c’est vital dans une

époque tumultueuse.

Pour accompagner la maîtrise de soi, il faut faire notre possible pour

développer notre mémoire, qualité fondamentale dans un environnement

dominé par la technologie. Celle-ci augmente la quantité d’informations à

notre disposition, mais mine notre capacité à mémoriser. Notre cerveau est à

présent déchargé de maintes tâches banales : à quoi bon apprendre par cœur

des numéros de téléphone, faire du calcul mental, retenir le plan des villes ?

Nous avons pour cela des outils, et des zones entières de notre cerveau se

transforment en gelée à force de ne pas être utilisées. Pour aller à contre-

courant, nul besoin de consacrer la totalité de notre temps libre à la

distraction. Choisissons un violon d’Ingres – jeu, instrument de musique,

langue étrangère – qui nous apporte du plaisir et nous offre en outre la

possibilité d’entraîner notre mémoire et nos capacités de raisonnement.

Ainsi, nous nous préparerons à traiter de vastes quantités d’informations

sans angoisse ni surmenage.

En suivant fidèlement ce chemin au fil du temps, nous serons

récompensés par une amélioration de nos qualités intuitives. Nous

apprendrons à intégrer et à supporter ce monstre grimaçant et changeant

qu’est notre domaine. L’exercice de ce pouvoir nous distinguera des autres,

qui sont dépassés et s’acharnent à simplifier ce qui est foncièrement

complexe. Notre temps de réaction diminuera et la pertinence de nos

interventions s’améliorera. Nous appréhenderons le chaos comme une situation changeante dont nous devinons la dynamique, ce qui nous permet

de la gérer avec une certaine facilité.

Il est intéressant d’observer que beaucoup de maîtres en possession de

cette intuition de haut niveau semblent rajeunir en esprit au fil des ans. Ceci

doit être systématiquement encouragé. Ils n’ont pas besoin de dépenser une

quantité énorme d’énergie pour comprendre des phénomènes et sont aptes à

proposer de plus en plus rapidement des solutions créatives. Tant que leur

santé les sert, ils conservent leur spontanéité et leur agilité mentale au-delà

de 70 et même de 80 ans. Citons parmi ces personnages le maître zen et

artiste Hakuin, qui a peint après 60 ans des toiles considérées parmi les plus

géniales de son époque, notamment par leur fraîcheur d’expression. Un

autre exemple est le metteur en scène espagnol, Luis Buñuel, dont les films

surréalistes sont devenus de plus en plus riches et saisissants après qu’il eût

atteint 60 et même 70 ans. Toutefois, le parangon est sans doute Benjamin

Franklin.

Celui-ci a été toute sa vie un observateur fin des phénomènes naturels

et cette capacité n’a fait que s’accroître au fil des ans. Jusqu’à 80 ans et au-

delà, il s’est penché sur des réflexions considérées aujourd’hui comme

étonnamment en avance sur leur époque, concernant notamment la santé et

la médecine, la météorologie, la physique, la géophysique, l’évolution,

l’utilisation de l’aviation à des fins militaires et commerciales, etc. En

vieillissant, il appliqua sa légendaire inventivité pour remédier aux limites

physiques du grand âge. Pour améliorer sa vue et sa qualité de vie, il

inventa les lunettes à double foyer. Pour attraper des livres sur les étagères

supérieures de sa bibliothèque, il fit construire un bras mécanique

télescopique. Ayant besoin de copies de ses travaux et préférant les faire

chez lui, il eut l’idée d’une presse capable de copier un document en moins

de deux minutes et la fit construire. Pendant ses dernières années, il s’est montré si clairvoyant sur la politique et l’avenir de l’Amérique que certains