Atteindre l'excellence
1. Gagner moins pour apprendre plus
« Ne croyez pas que ce qu’il vous est difficile de maîtriser est
humainement impossible ; et si c’est humainement possible,
considérez que c’est à votre portée. »
MARC AURÈLE
Tout au long de l’Histoire, les maîtres de différents domaines ont appliqué
des stratégies variées pour suivre et achever un apprentissage idéal. Les huit
stratégies ci-dessous sont des classiques, elles sont tirées de la vie de ces
maîtres et illustrées d’exemples. Certains cas vous sembleront plus
pertinents que d’autres ; chacun présente, sur le processus d’apprentissage
lui-même, des vérités fondamentales qu’il vous serait profitable d’assimiler.
1. Gagner moins pour apprendre plus
En 1718, Josiah Franklin décida d’embaucher son fils Benjamin, âgé de
douze ans, en qualité d’apprenti dans son entreprise familiale et lucrative de
fabrication de bougies. Son idée était que Benjamin prenne sa succession,
après sept ans d’apprentissage et une brève expérience. Mais Benjamin ne
l’entendait pas de cette oreille. Il menaça de fuguer à bord d’un navire si
son père ne lui laissait pas le choix du lieu où il ferait son apprentissage.
Chat échaudé craint l’eau froide : le père avait déjà perdu un fils de cette
façon, il s’inclina donc. Et à sa grande surprise, Benjamin décida de
travailler dans l’imprimerie que son frère aîné venait d’ouvrir. Là, il lui
faudrait travailler davantage, et l’apprentissage serait de neuf ans au lieu de
sept. En outre, les imprimeries étaient des entreprises tristement célèbres
pour leur fragilité, il était donc risqué de jouer son avenir dans ce secteur.
Mais si tel était le choix de Benjamin, jugea le père, qu’il apprenne à ses
dépens les réalités de la vie.
Ce que le jeune Benjamin avait caché à son père, c’est qu’il voulait
devenir écrivain. Dans l’atelier d’imprimerie, le plus clair de son travail
serait manuel et il ferait fonctionner des machines. Mais à l’occasion, on lui
demanderait de relire et de corriger une brochure ou un texte. Et il y aurait
des livres neufs partout. Au bout de plusieurs années avec son frère aîné,
Benjamin constata que parmi ses lectures favorites se trouvaient les
journaux anglais à réimprimer. Il demanda à superviser l’impression de ces
articles, ce qui lui donnait la possibilité d’étudier ces textes en détail et lui
permit de s’inspirer de leur style dans son propre travail d’écriture. Pendant
son apprentissage, il apprit à écrire de façon très efficace, et le métier
d’imprimeur par-dessus le marché.
En 1900, Albert Einstein sortit à vingt et un ans de l’École polytechnique
fédérale de Zurich. Ses perspectives d’emploi étaient minces. Classé parmi
les derniers, il n’avait aucune chance d’obtenir un poste d’enseignant.
Soulagé de quitter l’université, il avait l’intention de travailler sur certains
problèmes de physique qui le hantaient depuis des années. Il allait devoir se
former tout seul sur la façon d’échafauder des théories et de faire des
expériences de réflexion. Mais en attendant, il devait gagner sa vie. Son
père lui offrit un poste d’ingénieur dans sa fabrique de dynamos à Milan,
mais cet emploi n’allait guère lui laisser de temps libre. Un ami lui offrit un
emploi bien rémunéré dans une compagnie d’assurances, mais ce travail
risquait de l’abrutir et de lui prendre trop d’énergie pour le laisser réfléchir.
Un an plus tard, un autre ami lui parla d’un poste qui se libérait au
Bureau des brevets à Berne. Le salaire n’était pas faramineux, la position
hiérarchique au bas de l’échelle et les heures de travail nombreuses ; la tâche était banale : elle consistait à étudier les demandes de brevets.
Einstein sauta sur l’occasion, c’était exactement ce qu’il cherchait. Il serait
chargé d’analyser la validité des demandes de brevet, dont beaucoup
concernaient des aspects de la science qui l’intéressait. Ces demandes
seraient comme des énigmes, ou des expériences de réflexion ; il pourrait
essayer de visualiser la façon dont ces idées pourraient concrètement se
traduire en inventions. Ce travail affinerait ses capacités de raisonnement.
Au bout de plusieurs mois à ce poste, il devint si efficace dans ce jeu mental
qu’il fut capable d’abattre en deux ou trois heures son travail de la journée ;
cela lui laissait le reste de la journée pour ses propres réflexions. En 1905, il
publia sa première théorie de la relativité, essentiellement rédigée au
Bureau des brevets.
Martha Graham (voir page 40 pour en savoir plus sur le récit de sa
jeunesse) commença par apprendre la danse à la Denishawn School de Los
Angeles mais, au bout de plusieurs années, elle estima qu’elle en savait
assez et qu’elle avait besoin d’aller ailleurs pour améliorer ses
performances. Elle vint à New York et, en 1924, obtint pour deux ans un
contrat de danseuse dans un music-hall. Comme c’était bien payé, elle
accepta : elle pourrait travailler sur ses propres idées pendant son temps
libre. Vers la fin de son contrat, elle décida que c’en était fini pour elle des
petits boulots. Ils la vidaient de son énergie créatrice et anéantissaient son
désir de travailler pendant ses loisirs. En outre, elle avait le sentiment d’être
esclave de son chèque mensuel.
Elle se dit que l’important, quand on est jeune, c’est de s’habituer à se
débrouiller avec peu d’argent et de profiter au mieux de son énergie
juvénile. Pendant quelques années, elle enseigna la danse quelques heures
seulement par semaine, juste pour survivre. Le reste du temps, elle s’entraînait dans un style de danse nouveau qu’elle voulait créer. Sachant
que la seule alternative était de se faire exploiter dans un travail alimentaire,
elle profitait au mieux de chaque minute libre et jeta en quelques années les
bases d’une danse moderne totalement révolutionnaire.
Comme on l’a vu au chapitre I (voir page 49), Freddie Roach mit fin à sa
carrière de boxeur en 1986, et commença à travailler comme télévendeur à
Las Vegas. Un jour, il retourna à la salle de sport où il avait été lui-même
formé par l’entraîneur légendaire Eddy Futch. Il s’aperçut qu’il y avait
beaucoup de boxeurs dont Futch ne s’occupait guère personnellement. Sans
que personne ne le lui demande, Roach se mit à passer tous les après-midi
dans la salle de sport, pour donner un coup de main. Comme cette activité
était bénévole, il garda son poste au centre d’appel. Sa double activité lui
laissait juste assez de temps pour dormir. C’était presque insupportable,
mais il persévéra car il était en train d’apprendre le métier auquel il se
savait destiné. Au bout de quelques années, il s’était fait remarquer par
suffisamment de jeunes boxeurs pour ouvrir sa propre salle et il devint le
plus grand entraîneur de boxe de sa génération.
Selon une loi simple de la psychologie humaine, vos pensées tendent à se
tourner vers ce à quoi vous attachez le plus d’importance. Si c’est l’argent,
vous choisissez l’apprentissage le mieux payé. Forcément, ce genre de
place comporte des contraintes car il faut mériter sa paie, souvent avant
d’être vraiment prêt. Vous vous concentrez sur vous-même, sur vos doutes,
sur le besoin de plaire et de vous faire remarquer par les bonnes personnes
et non sur l’acquisition de compétences. Comme il serait fatal de commettre des erreurs et d’en tirer les conséquences, vous vous montrez prudent, voire