Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 19 sur 82

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Atteindre l'excellence

1. Gagner moins pour apprendre plus

« Ne croyez pas que ce qu’il vous est difficile de maîtriser est

humainement impossible ; et si c’est humainement possible,

considérez que c’est à votre portée. »

MARC AURÈLE

 

Tout au long de l’Histoire, les maîtres de différents domaines ont appliqué

des stratégies variées pour suivre et achever un apprentissage idéal. Les huit

stratégies ci-dessous sont des classiques, elles sont tirées de la vie de ces

maîtres et illustrées d’exemples. Certains cas vous sembleront plus

pertinents que d’autres ; chacun présente, sur le processus d’apprentissage

lui-même, des vérités fondamentales qu’il vous serait profitable d’assimiler.

 

1. Gagner moins pour apprendre plus

 

En 1718, Josiah Franklin décida d’embaucher son fils Benjamin, âgé de

douze ans, en qualité d’apprenti dans son entreprise familiale et lucrative de

fabrication de bougies. Son idée était que Benjamin prenne sa succession,

après sept ans d’apprentissage et une brève expérience. Mais Benjamin ne

l’entendait pas de cette oreille. Il menaça de fuguer à bord d’un navire si

son père ne lui laissait pas le choix du lieu où il ferait son apprentissage.

Chat échaudé craint l’eau froide : le père avait déjà perdu un fils de cette

façon, il s’inclina donc. Et à sa grande surprise, Benjamin décida de

travailler dans l’imprimerie que son frère aîné venait d’ouvrir. Là, il lui

faudrait travailler davantage, et l’apprentissage serait de neuf ans au lieu de

sept. En outre, les imprimeries étaient des entreprises tristement célèbres

pour leur fragilité, il était donc risqué de jouer son avenir dans ce secteur.

Mais si tel était le choix de Benjamin, jugea le père, qu’il apprenne à ses

dépens les réalités de la vie.

Ce que le jeune Benjamin avait caché à son père, c’est qu’il voulait

devenir écrivain. Dans l’atelier d’imprimerie, le plus clair de son travail

serait manuel et il ferait fonctionner des machines. Mais à l’occasion, on lui

demanderait de relire et de corriger une brochure ou un texte. Et il y aurait

des livres neufs partout. Au bout de plusieurs années avec son frère aîné,

Benjamin constata que parmi ses lectures favorites se trouvaient les

journaux anglais à réimprimer. Il demanda à superviser l’impression de ces

articles, ce qui lui donnait la possibilité d’étudier ces textes en détail et lui

permit de s’inspirer de leur style dans son propre travail d’écriture. Pendant

son apprentissage, il apprit à écrire de façon très efficace, et le métier

d’imprimeur par-dessus le marché.

 

En 1900, Albert Einstein sortit à vingt et un ans de l’École polytechnique

fédérale de Zurich. Ses perspectives d’emploi étaient minces. Classé parmi

les derniers, il n’avait aucune chance d’obtenir un poste d’enseignant.

Soulagé de quitter l’université, il avait l’intention de travailler sur certains

problèmes de physique qui le hantaient depuis des années. Il allait devoir se

former tout seul sur la façon d’échafauder des théories et de faire des

expériences de réflexion. Mais en attendant, il devait gagner sa vie. Son

père lui offrit un poste d’ingénieur dans sa fabrique de dynamos à Milan,

mais cet emploi n’allait guère lui laisser de temps libre. Un ami lui offrit un

emploi bien rémunéré dans une compagnie d’assurances, mais ce travail

risquait de l’abrutir et de lui prendre trop d’énergie pour le laisser réfléchir.

Un an plus tard, un autre ami lui parla d’un poste qui se libérait au

Bureau des brevets à Berne. Le salaire n’était pas faramineux, la position

hiérarchique au bas de l’échelle et les heures de travail nombreuses ; la tâche était banale : elle consistait à étudier les demandes de brevets.

Einstein sauta sur l’occasion, c’était exactement ce qu’il cherchait. Il serait

chargé d’analyser la validité des demandes de brevet, dont beaucoup

concernaient des aspects de la science qui l’intéressait. Ces demandes

seraient comme des énigmes, ou des expériences de réflexion ; il pourrait

essayer de visualiser la façon dont ces idées pourraient concrètement se

traduire en inventions. Ce travail affinerait ses capacités de raisonnement.

Au bout de plusieurs mois à ce poste, il devint si efficace dans ce jeu mental

qu’il fut capable d’abattre en deux ou trois heures son travail de la journée ;

cela lui laissait le reste de la journée pour ses propres réflexions. En 1905, il

publia sa première théorie de la relativité, essentiellement rédigée au

Bureau des brevets.

 

Martha Graham (voir page 40 pour en savoir plus sur le récit de sa

jeunesse) commença par apprendre la danse à la Denishawn School de Los

Angeles mais, au bout de plusieurs années, elle estima qu’elle en savait

assez et qu’elle avait besoin d’aller ailleurs pour améliorer ses

performances. Elle vint à New York et, en 1924, obtint pour deux ans un

contrat de danseuse dans un music-hall. Comme c’était bien payé, elle

accepta : elle pourrait travailler sur ses propres idées pendant son temps

libre. Vers la fin de son contrat, elle décida que c’en était fini pour elle des

petits boulots. Ils la vidaient de son énergie créatrice et anéantissaient son

désir de travailler pendant ses loisirs. En outre, elle avait le sentiment d’être

esclave de son chèque mensuel.

Elle se dit que l’important, quand on est jeune, c’est de s’habituer à se

débrouiller avec peu d’argent et de profiter au mieux de son énergie

juvénile. Pendant quelques années, elle enseigna la danse quelques heures

seulement par semaine, juste pour survivre. Le reste du temps, elle s’entraînait dans un style de danse nouveau qu’elle voulait créer. Sachant

que la seule alternative était de se faire exploiter dans un travail alimentaire,

elle profitait au mieux de chaque minute libre et jeta en quelques années les

bases d’une danse moderne totalement révolutionnaire.

 

Comme on l’a vu au chapitre I (voir page 49), Freddie Roach mit fin à sa

carrière de boxeur en 1986, et commença à travailler comme télévendeur à

Las Vegas. Un jour, il retourna à la salle de sport où il avait été lui-même

formé par l’entraîneur légendaire Eddy Futch. Il s’aperçut qu’il y avait

beaucoup de boxeurs dont Futch ne s’occupait guère personnellement. Sans

que personne ne le lui demande, Roach se mit à passer tous les après-midi

dans la salle de sport, pour donner un coup de main. Comme cette activité

était bénévole, il garda son poste au centre d’appel. Sa double activité lui

laissait juste assez de temps pour dormir. C’était presque insupportable,

mais il persévéra car il était en train d’apprendre le métier auquel il se

savait destiné. Au bout de quelques années, il s’était fait remarquer par

suffisamment de jeunes boxeurs pour ouvrir sa propre salle et il devint le

plus grand entraîneur de boxe de sa génération.

 

Selon une loi simple de la psychologie humaine, vos pensées tendent à se

tourner vers ce à quoi vous attachez le plus d’importance. Si c’est l’argent,

vous choisissez l’apprentissage le mieux payé. Forcément, ce genre de

place comporte des contraintes car il faut mériter sa paie, souvent avant

d’être vraiment prêt. Vous vous concentrez sur vous-même, sur vos doutes,

sur le besoin de plaire et de vous faire remarquer par les bonnes personnes

et non sur l’acquisition de compétences. Comme il serait fatal de commettre des erreurs et d’en tirer les conséquences, vous vous montrez prudent, voire