Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 55 sur 82

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Atteindre l'excellence

Tenir compte de ce qui est présent, ignorer ce qui est absent

étaient les start-up les plus explosives de l’époque, triaient les résultats de

recherche essentiellement d’après le nombre de fois où le sujet est cité dans

un article donné. Cette méthode donnait parfois des résultats inutilisables ou

non pertinents, mais c’était considéré comme une simple bizarrerie du

système, qui finirait par être corrigée ou tout bonnement acceptée. En se

concentrant sur cette exception, Page et Brin débusquèrent une faiblesse

flagrante du concept d’ensemble et mirent au point un algorithme de

classement radicalement différent, fondé sur le nombre de fois où un article

est consulté ; cela fut une révolution dans l’efficacité du moteur de

recherche.

Charles Darwin tira l’essentiel de sa théorie de l’observation des

mutations. Ce sont d’étranges variations aléatoires qui orientent soudain

une espèce dans une direction nouvelle de l’évolution. Les exceptions

doivent être considérées comme une forme créative de mutation. Elles

représentent souvent l’avenir, mais semblent insolites à nos yeux. En les

étudiant, vous pouvez éclairer l’avenir avant tout le monde.

 

Tenir compte de ce qui est présent, ignorer ce qui est absent

Dans le récit d’Arthur Conan Doyle, Flamme d’argent, Sherlock Holmes

élucide un crime en s’attachant à ce qui n’est pas arrivé : le chien de la

famille n’a pas aboyé. Cela signifie que l’assassin était connu du chien. Ce

que cette histoire illustre, c’est que les hommes ordinaires n’accordent en

général nulle attention à ce que nous appellerons les indices négatifs, c’est-

à-dire ce qui aurait dû arriver mais n’est pas survenu. Nous avons une

tendance naturelle à nous polariser sur l’information positive et à ne

remarquer que ce que nous voyons et entendons. Il faut quelqu’un d’aussi

créatif qu’Holmes pour réfléchir de façon plus large et rigoureuse en évaluant les informations manquantes dans un événement, et en visualisant

cette absence aussi facilement que nous remarquons la présence de quelque

chose.

Pendant des siècles, les médecins n’ont considéré les maladies que

comme les conséquences d’attaques venues de l’extérieur du corps : un

microbe contagieux, un courant d’air froid, des vapeurs chargées de

miasmes, etc. Pour soigner, il fallait trouver des médicaments capables de

contrer les effets dommageables de ces agents pathogènes présents dans

l’environnement. Puis, au début du XXe siècle, le biochimiste Frederick

Gowland Hopkins, qui s’intéressait aux effets du scorbut, eut l’idée de

renverser cette perspective. Il fit l’hypothèse que la cause de cette maladie

particulière n’était pas une attaque provenant de l’extérieur, mais une

carence dans le corps lui-même : en l’espèce, ce que l’on appelle

aujourd’hui la vitamine C. Grâce à une réflexion créative, il ne se pencha

pas sur ce qui était présent, mais précisément sur ce qui était absent, pour

résoudre le problème. Cela le conduisit à des recherches révolutionnaires

sur les vitamines, qui modifièrent radicalement le concept de santé.

En affaires, la tendance naturelle est d’étudier ce qui existe déjà sur le

marché et de réfléchir à la façon de faire la même chose en mieux ou moins

cher. L’astuce – équivalant à remarquer un indice négatif – est de se

focaliser sur les besoins pour le moment non satisfaits, c’est-à-dire sur ce

qui est absent. Cela demande davantage de réflexion et un plus grand effort

conceptuel, mais si nous découvrons un besoin non satisfait, les

récompenses peuvent s’avérer immenses. Une façon intéressante d’aborder

ce processus mental est d’étudier une technique nouvelle déjà disponible et

d’imaginer la façon dont elle pourrait être appliquée de manière différente,

pour répondre à un besoin dont nous sentons qu’il existe, mais qui n’est pas

évident. S’il était si manifeste, d’autres y auraient déjà répondu.

En fin de compte, notre capacité à changer de point de vue est fonction

de notre imagination. Nous devons apprendre à imaginer davantage de

possibilités que nous n’en avons l’habitude, et à nous montrer aussi libres et

sans attaches que possible vis-à-vis du processus. Cette qualité est autant

propre aux inventeurs et aux hommes d’affaires qu’aux artistes. Prenons

l’exemple d’Henry Ford, penseur extrêmement créatif. Dans les tout débuts

de l’industrie automobile, Henry Ford imagina un type de manufacture

totalement différent de ce qui existait à l’époque. Il voulait produire

l’automobile à grande échelle, contribuant à créer la société de

consommation qu’il pressentait. Mais dans ses usines, ses ouvriers

mettaient en moyenne douze heures et demie à fabriquer une voiture, ce qui

était trop pour qu’il parvienne à son objectif.

Un beau jour, tâchant de trouver des moyens pour accélérer la

production, Ford observa ses hommes au travail en train de se bousculer

aussi vite qu’ils pouvaient autour d’une automobile immobile sur une plate-

forme. Ford ne se concentra pas sur les outils qui pouvaient être améliorés,

ni sur la vitesse des ouvriers qui pouvait être augmentée, ni même sur la

nécessité d’embaucher davantage de monde. Autant de changements

mineurs qui n’auraient pas transformé la dynamique de la production en

grande série. Il imagina en revanche quelque chose de complètement

différent. Dans son esprit, il vit soudain les voitures bouger et chaque

travailleur debout à sa place effectuant une petite partie du travail tandis que

l’automobile se déplaçait de poste en poste. Quelques jours plus tard, il

essaya ce système et comprit qu’il avait trouvé. Quand, en 1914, il l’eut

définitivement mis en place, l’usine Ford pouvait produire une voiture en

quatre-vingt-dix minutes. Au fil des ans, il accéléra encore ce processus

novateur.

Pendant que vous travaillerez à vous libérer l’esprit et à lui donner la

capacité de changer sa perspective, rappelez-vous ceci : les émotions qui

nous agitent à tout instant ont une influence démesurée sur la façon dont

nous percevons le monde. Si nous avons peur, nous tendons à grossir les

dangers potentiels de telle ou telle action. Si nous nous sentons pleins

d’audace, nous avons tendance à ignorer les risques potentiels. Ce qu’il

vous faut faire, ce n’est pas seulement changer de perspective mentale, mais

retourner également votre émotivité. Si par exemple, vous vous heurtez à

beaucoup de résistance et de revers dans votre profession, tâchez d’y voir

quelque chose de positif et de fécond. Ces difficultés vous endurcissent et

vous font toucher du doigt les points à corriger. Dans un exercice physique,

la résistance est une façon de rendre son corps plus fort ; il en est de même

avec l’esprit. De la même manière, renversez la façon dont vous percevriez

un coup de chance : mesurez le risque de vous amollir, de dépendre de

l’adulation des autres, etc. Ces retournements libéreront votre imagination

pour qu’elle s’ouvre sur davantage de possibilités, cela affectera ce que

vous faites. Si vous voyez les échecs comme des sources d’opportunités,

vous aurez davantage de chances pour que celles-ci se concrétisent.

 

E. REVENIR AUX FORMES PRIMALES DE L’INTELLIGENCE

Comme nous l’avons vu dans l’introduction (voir page 14), nos ancêtres les

plus lointains ont développé, avant le langage, différentes formes

d’intelligence qui les ont aidés dans leur lutte pour leur survie. Ils pensaient

essentiellement en termes d’images visuelles, et devinrent très habiles dans

l’observation des schémas répétitifs et des détails importants de leur

environnement. Errant sur de vastes espaces, ils développèrent leur capacité

à penser en trois dimensions et apprirent à s’orienter dans toutes sortes de

paysages, grâce à des points remarquables et à la position du soleil. Ils étaient capables de penser en termes mécaniques et acquirent une

extraordinaire coordination entre la main et l’œil.

Avec l’apparition du langage, les pouvoirs intellectuels de nos ancêtres

se sont considérablement développés. Pensant en mots, ils purent imaginer

davantage de possibilités dans le monde qui les entourait, possibilités à

partir desquelles ils étaient capables de communiquer et d’agir. Le cerveau

humain continua à se développer selon cet axe de l’évolution pour devenir

un instrument à usage multiple immensément souple, capable de penser à

différents niveaux et de combiner ses multiples formes d’intelligence avec

les cinq sens. Mais chemin faisant, un problème est survenu. Nous avons

lentement perdu notre antique souplesse, et nous sommes devenus en

grande partie dépendants des mots pour notre pensée. Cela nous a fait

perdre notre connexion avec nos sens de la vue, de l’odorat et du toucher

qui jouaient autrefois un rôle essentiel dans notre intelligence. Le langage

est un système principalement conçu pour la communication sociale. Il est

fondé sur des conventions universellement admises. C’est un outil

relativement rigide et stable, qui permet de communiquer avec un minimum

de frictions. Mais face à l’incroyable complexité de la vie, il s’avère

souvent insuffisant.

La grammaire du langage nous enferme dans certaines formes de

logique et dans certains modes de pensée. Citons l’écrivain Sidney Hook :

« Quand Aristote traça la table des catégories qui à ses yeux représentait la

grammaire de l’existence, il ne faisait que projeter la grammaire grecque

sur le cosmos. » Les linguistes ont dressé une longe liste de concepts

importants qui ne correspondent à aucun mot en langue anglaise. S’il n’y a

pas de mots pour exprimer certains concepts, les anglophones tendent à ne

jamais les penser. Ainsi le langage est-il un outil souvent trop étroit et contraignant, par rapport au pouvoir à couches multiples que possède

naturellement notre intelligence.

Depuis quelques siècles, avec le développement rapide de la science,

de la technique et des arts, les hommes se sont servis de leur cerveau pour

résoudre des problèmes de plus en plus complexes, et ceux d’entre eux qui

sont véritablement créatifs ont développé la capacité de penser au-delà du

langage, à accéder aux couches basses de la conscience et à revenir aux

formes primales d’intelligence qui nous ont servis des millions d’années.

D’après le mathématicien Jacques Hadamard, la plupart de ses

collègues pensent en termes d’images et créent un équivalent visuel du

théorème qu’ils tentent de prouver. Michael Faraday avait une puissante

intelligence visuelle. Quand il eut l’idée des lignes de force d’un champ

électromagnétique, anticipant la théorie des champs du XXe siècle, il les vit

littéralement dans son esprit avant de les coucher par écrit. La structure du

tableau périodique des éléments vint à l’esprit du chimiste Dimitri

Mendeleïev au cours d’un rêve, dans lequel il vit littéralement les éléments

se ranger sous ses yeux. La liste des grands penseurs qui se sont appuyés

sur des images est longue. Albert Einstein par exemple a écrit : « Les mots

écrits ou parlés ne semblent jouer aucun rôle dans le mécanisme de ma

pensée. Les entités psychiques qui constituent les unités de base de ma

pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires que je puis

volontairement reproduire et combiner. »

Les inventeurs comme Thomas Edison et Henry Ford pensaient non

seulement en termes visuels, mais même en maquettes à trois dimensions.

Le génial ingénieur électricien et mécanicien Nikola Tesla était, paraît-il,

capable de visualiser dans ses moindres détails une machine et toutes ses

pièces, avant de dessiner ce qu’il avait imaginé.

La raison de cette régression vers des formes visuelles de pensée est

simple. La mémoire de travail de l’homme est limitée. Nous ne pouvons

conserver dans notre esprit que quelques éléments d’information à la fois.

Par l’image, nous pouvons simultanément imaginer beaucoup de choses

d’un coup, les embrasser d’un seul coup d’œil. Contrairement aux mots,

parfois impersonnels et rigides, la visualisation est quelque chose que nous

créons pour nos besoins du moment et qui nous permet de représenter une

idée d’une façon plus souple et réelle qu’avec de simples mots. L’utilisation

de l’image pour donner sens au monde est peut-être la forme la plus

primitive d’intelligence, elle nous aide à faire surgir des idées que nous

saurons ultérieurement verbaliser. Les mots sont en outre abstraits ; une

image ou une maquette rend soudain l’idée concrète, ce qui satisfait notre

besoin d’appréhender les choses avec nos sens.

Même si ce mode de pensée ne vous est pas naturel, l’utilisation de

schémas et de maquettes pour poursuivre le processus créatif peut être

immensément féconde. Dès le début de sa recherche, Charles Darwin, qui

n’était pas très doué en intelligence visuelle, échafauda une image pour

l’aider à conceptualiser l’évolution : un arbre aux branches irrégulières.

Cela signifie que toute vie a commencé par une graine ; certaines branches

de l’arbre ne se sont pas développées, d’autres grandissent encore et font

des pousses nouvelles. Il dessina bel et bien cet arbre dans ses carnets de

notes. Cette image s’avéra plus qu’utile et il y revint maintes fois. Les

biologistes moléculaires James D. Watson et Francis Crick ont créé une

grande maquette en trois dimensions de la molécule d’ADN, maquette sur

laquelle ils pouvaient réfléchir et qu’ils avaient la possibilité de modifier ;

elle joua un rôle important dans leur découverte et leur description de

l’ADN.

L’utilisation d’images, de schémas et de maquettes peut vous aider à

mettre en évidence des schémas répétitifs de votre pensée et des axes de

recherches difficiles à déterminer par le seul usage des mots. En

extériorisant votre idée dans un schéma ou une maquette relativement

simple, vous pouvez voir la totalité de votre concept projetée d’un coup, ce

qui vous aidera à structurer des quantités massives d’informations et

ajoutera des dimensions nouvelles à votre concept.

Cette image ou maquette peut résulter d’une intense réflexion, ce qui

fut le cas pour Watson et Crick avec leur représentation de l’ADN en trois

dimensions ; mais cela peut surgir dans un moment de semi-conscience, lors

d’un rêve ou d’une rêverie. Dans ce dernier cas, une telle représentation

visuelle exige de votre part un certain degré de relaxation. Si vous

réfléchissez de façon trop consciente, vous obtiendrez un résultat trop

conforme à vos habitudes. Laissez planer votre attention, jouez à la lisière

de votre concept, n’insistez pas pour revenir à un état de veille conscient et

laissez les images venir à vous.

Dans les débuts de sa carrière, Michael Faraday prit des leçons de

dessin et de peinture. Son intention était de représenter les expériences

auxquelles il avait assisté dans le cadre de différents cours. Puis il découvrit

que le dessin l’aidait à réfléchir de différentes façons. La connexion entre la

main et le cerveau est profondément inscrite dans notre organisme ; pour

dessiner quelque chose, il nous faut l’observer de près, et sentir dans nos

doigts comment l’amener à la vie. Cette pratique peut vous aider à penser

en termes visuels et libérer votre esprit d’une verbalisation permanente.

Pour Léonard de Vinci, dessiner et penser étaient synonymes.

Johann Wolfgang von Goethe, écrivain et penseur universel, fit un jour

une étrange découverte concernant le processus créatif de son ami Friedrich

Schiller, grand écrivain allemand comme lui. Venu en visite chez Schiller, on lui dit que son ami était absent mais n’allait pas tarder pas à rentrer.

Goethe décida de l’attendre et s’assit au bureau de Schiller. Il eut une sorte

de malaise, sa tête se mit à tourner. Quand il se rapprochait de la fenêtre, il

se sentait mieux. Soudain, il comprit qu’une odeur nauséabonde émanait

d’un tiroir du bureau. Il l’ouvrit et, à sa grande surprise, le trouva plein de

pommes pourries, certaines dans un état de décomposition avancée. Sur ces

entrefaites, Mme Schiller entra dans la pièce, et il l’interrogea sur ces

pommes. Elle expliqua à Goethe qu’elle en remplissait régulièrement les

tiroirs, car son mari adorait cette odeur et que c’était en la respirant qu’il

produisait ses pages les plus créatives.

D’autres artistes et penseurs ont imaginé toutes sortes de dispositifs

ingénieux pour stimuler leur processus de création. Quand il réfléchissait de

façon particulièrement intense à la théorie de la relativité, Albert Einstein

aimait avoir en main une balle en caoutchouc, qu’il serrait périodiquement

en même temps qu’il faisait le plus grand effort cérébral. L’écrivain Samuel

Johnson avait besoin d’avoir sur son bureau un quartier d’orange, et un chat

qu’il caressait périodiquement pour le faire ronronner. D’après lui, seules

ces stimulations sensorielles déclenchaient son activité mentale.

Ces exemples sont tous liés au phénomène de synesthésie, par lequel la

stimulation d’un sens en déclenche un autre. Par exemple, on entend un son

et il nous évoque une couleur. Des études ont prouvé que la synesthésie est

plus développée chez les artistes et les penseurs de haut niveau. Certains ont

émis l’hypothèse que la synesthésie représente un degré élevé

d’interconnexion dans le cerveau, ce qui joue un rôle dans l’intelligence.

Les gens créatifs ne se contentent pas de penser verbalement, ils utilisent

leurs cinq sens et la totalité de leur corps dans ce processus. Ils découvrent

des signaux sensibles qui stimulent leurs pensées à bien des niveaux, que ce

soit une odeur puissante ou une sensation tactile. Cela signifie qu’ils sont plus ouverts à des façons différentes de penser, de créer et de percevoir le