Atteindre l'excellence
Tenir compte de ce qui est présent, ignorer ce qui est absent
étaient les start-up les plus explosives de l’époque, triaient les résultats de
recherche essentiellement d’après le nombre de fois où le sujet est cité dans
un article donné. Cette méthode donnait parfois des résultats inutilisables ou
non pertinents, mais c’était considéré comme une simple bizarrerie du
système, qui finirait par être corrigée ou tout bonnement acceptée. En se
concentrant sur cette exception, Page et Brin débusquèrent une faiblesse
flagrante du concept d’ensemble et mirent au point un algorithme de
classement radicalement différent, fondé sur le nombre de fois où un article
est consulté ; cela fut une révolution dans l’efficacité du moteur de
recherche.
Charles Darwin tira l’essentiel de sa théorie de l’observation des
mutations. Ce sont d’étranges variations aléatoires qui orientent soudain
une espèce dans une direction nouvelle de l’évolution. Les exceptions
doivent être considérées comme une forme créative de mutation. Elles
représentent souvent l’avenir, mais semblent insolites à nos yeux. En les
étudiant, vous pouvez éclairer l’avenir avant tout le monde.
Tenir compte de ce qui est présent, ignorer ce qui est absent
Dans le récit d’Arthur Conan Doyle, Flamme d’argent, Sherlock Holmes
élucide un crime en s’attachant à ce qui n’est pas arrivé : le chien de la
famille n’a pas aboyé. Cela signifie que l’assassin était connu du chien. Ce
que cette histoire illustre, c’est que les hommes ordinaires n’accordent en
général nulle attention à ce que nous appellerons les indices négatifs, c’est-
à-dire ce qui aurait dû arriver mais n’est pas survenu. Nous avons une
tendance naturelle à nous polariser sur l’information positive et à ne
remarquer que ce que nous voyons et entendons. Il faut quelqu’un d’aussi
créatif qu’Holmes pour réfléchir de façon plus large et rigoureuse en évaluant les informations manquantes dans un événement, et en visualisant
cette absence aussi facilement que nous remarquons la présence de quelque
chose.
Pendant des siècles, les médecins n’ont considéré les maladies que
comme les conséquences d’attaques venues de l’extérieur du corps : un
microbe contagieux, un courant d’air froid, des vapeurs chargées de
miasmes, etc. Pour soigner, il fallait trouver des médicaments capables de
contrer les effets dommageables de ces agents pathogènes présents dans
l’environnement. Puis, au début du XXe siècle, le biochimiste Frederick
Gowland Hopkins, qui s’intéressait aux effets du scorbut, eut l’idée de
renverser cette perspective. Il fit l’hypothèse que la cause de cette maladie
particulière n’était pas une attaque provenant de l’extérieur, mais une
carence dans le corps lui-même : en l’espèce, ce que l’on appelle
aujourd’hui la vitamine C. Grâce à une réflexion créative, il ne se pencha
pas sur ce qui était présent, mais précisément sur ce qui était absent, pour
résoudre le problème. Cela le conduisit à des recherches révolutionnaires
sur les vitamines, qui modifièrent radicalement le concept de santé.
En affaires, la tendance naturelle est d’étudier ce qui existe déjà sur le
marché et de réfléchir à la façon de faire la même chose en mieux ou moins
cher. L’astuce – équivalant à remarquer un indice négatif – est de se
focaliser sur les besoins pour le moment non satisfaits, c’est-à-dire sur ce
qui est absent. Cela demande davantage de réflexion et un plus grand effort
conceptuel, mais si nous découvrons un besoin non satisfait, les
récompenses peuvent s’avérer immenses. Une façon intéressante d’aborder
ce processus mental est d’étudier une technique nouvelle déjà disponible et
d’imaginer la façon dont elle pourrait être appliquée de manière différente,
pour répondre à un besoin dont nous sentons qu’il existe, mais qui n’est pas
évident. S’il était si manifeste, d’autres y auraient déjà répondu.
En fin de compte, notre capacité à changer de point de vue est fonction
de notre imagination. Nous devons apprendre à imaginer davantage de
possibilités que nous n’en avons l’habitude, et à nous montrer aussi libres et
sans attaches que possible vis-à-vis du processus. Cette qualité est autant
propre aux inventeurs et aux hommes d’affaires qu’aux artistes. Prenons
l’exemple d’Henry Ford, penseur extrêmement créatif. Dans les tout débuts
de l’industrie automobile, Henry Ford imagina un type de manufacture
totalement différent de ce qui existait à l’époque. Il voulait produire
l’automobile à grande échelle, contribuant à créer la société de
consommation qu’il pressentait. Mais dans ses usines, ses ouvriers
mettaient en moyenne douze heures et demie à fabriquer une voiture, ce qui
était trop pour qu’il parvienne à son objectif.
Un beau jour, tâchant de trouver des moyens pour accélérer la
production, Ford observa ses hommes au travail en train de se bousculer
aussi vite qu’ils pouvaient autour d’une automobile immobile sur une plate-
forme. Ford ne se concentra pas sur les outils qui pouvaient être améliorés,
ni sur la vitesse des ouvriers qui pouvait être augmentée, ni même sur la
nécessité d’embaucher davantage de monde. Autant de changements
mineurs qui n’auraient pas transformé la dynamique de la production en
grande série. Il imagina en revanche quelque chose de complètement
différent. Dans son esprit, il vit soudain les voitures bouger et chaque
travailleur debout à sa place effectuant une petite partie du travail tandis que
l’automobile se déplaçait de poste en poste. Quelques jours plus tard, il
essaya ce système et comprit qu’il avait trouvé. Quand, en 1914, il l’eut
définitivement mis en place, l’usine Ford pouvait produire une voiture en
quatre-vingt-dix minutes. Au fil des ans, il accéléra encore ce processus
novateur.
Pendant que vous travaillerez à vous libérer l’esprit et à lui donner la
capacité de changer sa perspective, rappelez-vous ceci : les émotions qui
nous agitent à tout instant ont une influence démesurée sur la façon dont
nous percevons le monde. Si nous avons peur, nous tendons à grossir les
dangers potentiels de telle ou telle action. Si nous nous sentons pleins
d’audace, nous avons tendance à ignorer les risques potentiels. Ce qu’il
vous faut faire, ce n’est pas seulement changer de perspective mentale, mais
retourner également votre émotivité. Si par exemple, vous vous heurtez à
beaucoup de résistance et de revers dans votre profession, tâchez d’y voir
quelque chose de positif et de fécond. Ces difficultés vous endurcissent et
vous font toucher du doigt les points à corriger. Dans un exercice physique,
la résistance est une façon de rendre son corps plus fort ; il en est de même
avec l’esprit. De la même manière, renversez la façon dont vous percevriez
un coup de chance : mesurez le risque de vous amollir, de dépendre de
l’adulation des autres, etc. Ces retournements libéreront votre imagination
pour qu’elle s’ouvre sur davantage de possibilités, cela affectera ce que
vous faites. Si vous voyez les échecs comme des sources d’opportunités,
vous aurez davantage de chances pour que celles-ci se concrétisent.
E. REVENIR AUX FORMES PRIMALES DE L’INTELLIGENCE
Comme nous l’avons vu dans l’introduction (voir page 14), nos ancêtres les
plus lointains ont développé, avant le langage, différentes formes
d’intelligence qui les ont aidés dans leur lutte pour leur survie. Ils pensaient
essentiellement en termes d’images visuelles, et devinrent très habiles dans
l’observation des schémas répétitifs et des détails importants de leur
environnement. Errant sur de vastes espaces, ils développèrent leur capacité
à penser en trois dimensions et apprirent à s’orienter dans toutes sortes de
paysages, grâce à des points remarquables et à la position du soleil. Ils étaient capables de penser en termes mécaniques et acquirent une
extraordinaire coordination entre la main et l’œil.
Avec l’apparition du langage, les pouvoirs intellectuels de nos ancêtres
se sont considérablement développés. Pensant en mots, ils purent imaginer
davantage de possibilités dans le monde qui les entourait, possibilités à
partir desquelles ils étaient capables de communiquer et d’agir. Le cerveau
humain continua à se développer selon cet axe de l’évolution pour devenir
un instrument à usage multiple immensément souple, capable de penser à
différents niveaux et de combiner ses multiples formes d’intelligence avec
les cinq sens. Mais chemin faisant, un problème est survenu. Nous avons
lentement perdu notre antique souplesse, et nous sommes devenus en
grande partie dépendants des mots pour notre pensée. Cela nous a fait
perdre notre connexion avec nos sens de la vue, de l’odorat et du toucher
qui jouaient autrefois un rôle essentiel dans notre intelligence. Le langage
est un système principalement conçu pour la communication sociale. Il est
fondé sur des conventions universellement admises. C’est un outil
relativement rigide et stable, qui permet de communiquer avec un minimum
de frictions. Mais face à l’incroyable complexité de la vie, il s’avère
souvent insuffisant.
La grammaire du langage nous enferme dans certaines formes de
logique et dans certains modes de pensée. Citons l’écrivain Sidney Hook :
« Quand Aristote traça la table des catégories qui à ses yeux représentait la
grammaire de l’existence, il ne faisait que projeter la grammaire grecque
sur le cosmos. » Les linguistes ont dressé une longe liste de concepts
importants qui ne correspondent à aucun mot en langue anglaise. S’il n’y a
pas de mots pour exprimer certains concepts, les anglophones tendent à ne
jamais les penser. Ainsi le langage est-il un outil souvent trop étroit et contraignant, par rapport au pouvoir à couches multiples que possède
naturellement notre intelligence.
Depuis quelques siècles, avec le développement rapide de la science,
de la technique et des arts, les hommes se sont servis de leur cerveau pour
résoudre des problèmes de plus en plus complexes, et ceux d’entre eux qui
sont véritablement créatifs ont développé la capacité de penser au-delà du
langage, à accéder aux couches basses de la conscience et à revenir aux
formes primales d’intelligence qui nous ont servis des millions d’années.
D’après le mathématicien Jacques Hadamard, la plupart de ses
collègues pensent en termes d’images et créent un équivalent visuel du
théorème qu’ils tentent de prouver. Michael Faraday avait une puissante
intelligence visuelle. Quand il eut l’idée des lignes de force d’un champ
électromagnétique, anticipant la théorie des champs du XXe siècle, il les vit
littéralement dans son esprit avant de les coucher par écrit. La structure du
tableau périodique des éléments vint à l’esprit du chimiste Dimitri
Mendeleïev au cours d’un rêve, dans lequel il vit littéralement les éléments
se ranger sous ses yeux. La liste des grands penseurs qui se sont appuyés
sur des images est longue. Albert Einstein par exemple a écrit : « Les mots
écrits ou parlés ne semblent jouer aucun rôle dans le mécanisme de ma
pensée. Les entités psychiques qui constituent les unités de base de ma
pensée sont certains signes ou des images plus ou moins claires que je puis
volontairement reproduire et combiner. »
Les inventeurs comme Thomas Edison et Henry Ford pensaient non
seulement en termes visuels, mais même en maquettes à trois dimensions.
Le génial ingénieur électricien et mécanicien Nikola Tesla était, paraît-il,
capable de visualiser dans ses moindres détails une machine et toutes ses
pièces, avant de dessiner ce qu’il avait imaginé.
La raison de cette régression vers des formes visuelles de pensée est
simple. La mémoire de travail de l’homme est limitée. Nous ne pouvons
conserver dans notre esprit que quelques éléments d’information à la fois.
Par l’image, nous pouvons simultanément imaginer beaucoup de choses
d’un coup, les embrasser d’un seul coup d’œil. Contrairement aux mots,
parfois impersonnels et rigides, la visualisation est quelque chose que nous
créons pour nos besoins du moment et qui nous permet de représenter une
idée d’une façon plus souple et réelle qu’avec de simples mots. L’utilisation
de l’image pour donner sens au monde est peut-être la forme la plus
primitive d’intelligence, elle nous aide à faire surgir des idées que nous
saurons ultérieurement verbaliser. Les mots sont en outre abstraits ; une
image ou une maquette rend soudain l’idée concrète, ce qui satisfait notre
besoin d’appréhender les choses avec nos sens.
Même si ce mode de pensée ne vous est pas naturel, l’utilisation de
schémas et de maquettes pour poursuivre le processus créatif peut être
immensément féconde. Dès le début de sa recherche, Charles Darwin, qui
n’était pas très doué en intelligence visuelle, échafauda une image pour
l’aider à conceptualiser l’évolution : un arbre aux branches irrégulières.
Cela signifie que toute vie a commencé par une graine ; certaines branches
de l’arbre ne se sont pas développées, d’autres grandissent encore et font
des pousses nouvelles. Il dessina bel et bien cet arbre dans ses carnets de
notes. Cette image s’avéra plus qu’utile et il y revint maintes fois. Les
biologistes moléculaires James D. Watson et Francis Crick ont créé une
grande maquette en trois dimensions de la molécule d’ADN, maquette sur
laquelle ils pouvaient réfléchir et qu’ils avaient la possibilité de modifier ;
elle joua un rôle important dans leur découverte et leur description de
l’ADN.
L’utilisation d’images, de schémas et de maquettes peut vous aider à
mettre en évidence des schémas répétitifs de votre pensée et des axes de
recherches difficiles à déterminer par le seul usage des mots. En
extériorisant votre idée dans un schéma ou une maquette relativement
simple, vous pouvez voir la totalité de votre concept projetée d’un coup, ce
qui vous aidera à structurer des quantités massives d’informations et
ajoutera des dimensions nouvelles à votre concept.
Cette image ou maquette peut résulter d’une intense réflexion, ce qui
fut le cas pour Watson et Crick avec leur représentation de l’ADN en trois
dimensions ; mais cela peut surgir dans un moment de semi-conscience, lors
d’un rêve ou d’une rêverie. Dans ce dernier cas, une telle représentation
visuelle exige de votre part un certain degré de relaxation. Si vous
réfléchissez de façon trop consciente, vous obtiendrez un résultat trop
conforme à vos habitudes. Laissez planer votre attention, jouez à la lisière
de votre concept, n’insistez pas pour revenir à un état de veille conscient et
laissez les images venir à vous.
Dans les débuts de sa carrière, Michael Faraday prit des leçons de
dessin et de peinture. Son intention était de représenter les expériences
auxquelles il avait assisté dans le cadre de différents cours. Puis il découvrit
que le dessin l’aidait à réfléchir de différentes façons. La connexion entre la
main et le cerveau est profondément inscrite dans notre organisme ; pour
dessiner quelque chose, il nous faut l’observer de près, et sentir dans nos
doigts comment l’amener à la vie. Cette pratique peut vous aider à penser
en termes visuels et libérer votre esprit d’une verbalisation permanente.
Pour Léonard de Vinci, dessiner et penser étaient synonymes.
Johann Wolfgang von Goethe, écrivain et penseur universel, fit un jour
une étrange découverte concernant le processus créatif de son ami Friedrich
Schiller, grand écrivain allemand comme lui. Venu en visite chez Schiller, on lui dit que son ami était absent mais n’allait pas tarder pas à rentrer.
Goethe décida de l’attendre et s’assit au bureau de Schiller. Il eut une sorte
de malaise, sa tête se mit à tourner. Quand il se rapprochait de la fenêtre, il
se sentait mieux. Soudain, il comprit qu’une odeur nauséabonde émanait
d’un tiroir du bureau. Il l’ouvrit et, à sa grande surprise, le trouva plein de
pommes pourries, certaines dans un état de décomposition avancée. Sur ces
entrefaites, Mme Schiller entra dans la pièce, et il l’interrogea sur ces
pommes. Elle expliqua à Goethe qu’elle en remplissait régulièrement les
tiroirs, car son mari adorait cette odeur et que c’était en la respirant qu’il
produisait ses pages les plus créatives.
D’autres artistes et penseurs ont imaginé toutes sortes de dispositifs
ingénieux pour stimuler leur processus de création. Quand il réfléchissait de
façon particulièrement intense à la théorie de la relativité, Albert Einstein
aimait avoir en main une balle en caoutchouc, qu’il serrait périodiquement
en même temps qu’il faisait le plus grand effort cérébral. L’écrivain Samuel
Johnson avait besoin d’avoir sur son bureau un quartier d’orange, et un chat
qu’il caressait périodiquement pour le faire ronronner. D’après lui, seules
ces stimulations sensorielles déclenchaient son activité mentale.
Ces exemples sont tous liés au phénomène de synesthésie, par lequel la
stimulation d’un sens en déclenche un autre. Par exemple, on entend un son
et il nous évoque une couleur. Des études ont prouvé que la synesthésie est
plus développée chez les artistes et les penseurs de haut niveau. Certains ont
émis l’hypothèse que la synesthésie représente un degré élevé
d’interconnexion dans le cerveau, ce qui joue un rôle dans l’intelligence.
Les gens créatifs ne se contentent pas de penser verbalement, ils utilisent
leurs cinq sens et la totalité de leur corps dans ce processus. Ils découvrent
des signaux sensibles qui stimulent leurs pensées à bien des niveaux, que ce
soit une odeur puissante ou une sensation tactile. Cela signifie qu’ils sont plus ouverts à des façons différentes de penser, de créer et de percevoir le