Atteindre l'excellence
5. Le champ libre
d’associations et de connexions. En troisième lieu, pour garder toute sa
vitalité à ce processus, il ne faut jamais céder à l’autosatisfaction, comme si
votre vision initiale représentait le point final. Cultivez une profonde
insatisfaction vis-à-vis de votre travail, améliorez continuellement vos idées
et restez dans l’incertitude : ne soyez jamais tout à fait sûr de ce que sera
l’étape suivante. Cette précarité alimente la créativité et lui garde son
tranchant. Chaque résistance, chaque obstacle qui surgit doivent être reçus
comme une chance nouvelle d’améliorer votre travail.
En dernier lieu, faites de la lenteur une vertu. Quand il s’agit
d’innover, le temps n’a qu’une valeur relative. Qu’un projet demande des
mois ou des années, vous ressentirez toujours l’impatience et le désir d’en
finir. La plus grande décision que vous puissiez prendre pour développer
votre créativité est d’agir au rebours de cette impatience naturelle. Goûtez
les longues recherches ardues ; appréciez de laisser doucement mijoter une
idée ; admirez la croissance presque biologique de ce qui se met en place
avec le temps. N’échafaudez pas de calendrier implacable (même si nous
avons tous besoin de nous fixer des échéances), mais plus longtemps le
projet absorbera vos énergies mentales, plus il s’enrichira. Projetez-vous sur
plusieurs années, quand vous observerez votre œuvre dans le rétroviseur.
Avec le recul du temps, les mois et les années supplémentaires consacrés à
ce processus ne vous paraîtront plus douloureux. C’est une illusion qui
s’envolera avec l’instant présent. Le temps est votre meilleur allié.
5. Le champ libre
Martha Graham est la fille du docteur George Graham, un des rares
spécialistes des maladies mentales dans les années 1890. (Sur Martha Graham, voir pages 40 et 79.) Il ne parlait guère de son travail en famille,
mais il est un thème qu’il acceptait volontiers de traiter avec Martha, et qui
la passionnait. Avec ses patients, le docteur Graham avait acquis la capacité
d’évaluer leur état mental d’après le langage de leur corps. Il savait mesurer
leur degré d’anxiété à la façon dont ils marchaient, bougeaient et fixaient le
regard sur quelque chose. « Le corps ne ment jamais » disait-il souvent.
Dans son lycée de Santa Barbara, en Californie, Martha s’intéressa au
théâtre. Un soir de 1911, le docteur Graham emmena sa fille, qui avait dix-
sept ans, assister à un spectacle de la célèbre danseuse Ruth St. Denis à Los
Angeles ; ce jour-là, Martha décida de devenir danseuse. Influencée par son
père, elle était intriguée par la capacité d’exprimer ses émotions sans l’aide
de mots, grâce aux seuls mouvements du corps. Dès que Ruth St. Denis
ouvrit sa propre école de danse (avec son compagnon Ted Shawn) en 1916,
Martha fut l’une des premières élèves à s’inscrire. La chorégraphie était
essentiellement une forme libre de ballet, insistant sur tout ce qui pouvait
paraître facile et naturel. Il y avait beaucoup de pauses et de danses avec des
foulards, rappelant le style d’Isadora Duncan.
D’emblée, Martha ne fit pas une impression énorme. Assez timide, elle
restait toujours au fond de la salle. Elle n’avait pas la sveltesse d’une
danseuse étoile et avait du mal à apprendre les chorégraphies. Mais quand
vint le jour de son premier solo, ses deux professeurs furent heureux de
découvrir qu’elle possédait une énergie explosive qu’ils n’avaient pas
soupçonnée chez elle. Elle brûlait les planches. Ruth la compara à « une
jeune tornade » quand elle entrait en scène. Tout ce qu’ils lui avaient
enseigné, elle l’accommodait à sa façon, tranchante et agressive.
Au bout de quelques années, elle devint l’une des principales artistes
de la troupe. L’école enseignait ce que l’on commençait à appeler la
méthode Denishawn. Mais Ruth se lassa de cette forme de danse, qui convenait peu à son tempérament. Pour prendre ses distances, elle
déménagea à New York et gagna sa vie en donnant des cours de méthode
Denishawn. Mais un beau jour de 1926, sans doute jaloux qu’elle ait quitté
sa troupe, Ted Shawn lui lança un ultimatum : si elle voulait continuer à
enseigner les exercices et les méthodes de danse Denishawn, elle devait
débourser 500 dollars. Faute de quoi, il lui interdisait formellement, sous
peine de poursuites, d’utiliser leur méthode dans ses cours et même dans
son travail personnel.
Pour Martha, ce fut la crise. Elle était âgée de trente-deux ans, ce qui
n’est plus très jeune pour une danseuse. Elle avait à peine 50 dollars en
banque, elle était dans l’impossibilité de payer ce qu’exigeait Shawn. Pour
arrondir ses fins de mois, elle avait tenté de se produire dans des spectacles
de danse à Broadway, mais bien qu’ils fussent très courus, elle fut dégoûtée
par l’expérience et se jura de ne pas recommencer. Tandis qu’elle
réfléchissait aux alternatives dont elle disposait, une idée germa dans son
esprit. Depuis toujours, elle avait imaginé un type de danse qui n’existait
pas, mais qui parlait à ses désirs les plus intimes, tant en qualité de danseuse
que de spectatrice. Cette danse était aux antipodes de la méthode
Denishawn, qui lui apparaissait désormais comme des gesticulations
creuses, faussement bohèmes. Son style à elle rappelait davantage l’art
moderne, quelque chose de déstructuré et parfois dissonant, mais gorgé de
puissance et de rythme. La forme de danse qu’elle envisageait venait de ses
tripes et lui faisait évoquer ses discussions avec son père concernant le
langage du corps, ce langage que tous les animaux parlent à travers leurs
mouvements.
La danse qu’elle visualisait dans son esprit était rigoureuse et fondée
sur un nouveau type de discipline, nullement coulée et spontanée comme le
style Denishawn. Elle aurait son propre vocabulaire. Martha ne parvenait pas à chasser cette image de la beauté contenue dans une danse qui
n’existait pas encore. L’occasion ne se reproduirait plus, car avec l’âge
s’installent le conservatisme et le besoin de confort. Pour créer son style à
partir de rien, il lui fallait créer sa propre école et sa propre troupe de danse,
en définissant elle-même la technique et la discipline nécessaires. Pour
gagner sa vie, il lui faudrait donner des cours et enseigner des mouvements
de danse qu’elle créerait au fur et à mesure. Cela représentait un risque
considérable et elle allait sûrement tirer le diable par la queue pendant un
bon moment, mais son désir désespéré de créer ce qui sourdait dans son
imagination lui aurait fait balayer n’importe quel obstacle.
Quelques semaines à peine après la mise en demeure de Ted Shawn,
elle prit sa première décision. Elle loua un studio et, pour montrer à ses
élèves qu’il s’agissait d’un type de danse totalement nouveau, tapissa les
murs avec de la toile de jute. À la différence des autres studios, le sien ne
comporterait pas de miroir. Les élèves devraient se concentrer intensément
sur ce qu’elle enseignerait et apprendre à se corriger eux-mêmes en sentant
les mouvements de leur corps, non en scrutant leur image dans des glaces.
Tout ce qu’elle attendait de cette nouvelle forme de danse était directement
projeté vers l’auditoire, sans timidité.
Les débuts furent pis qu’ardus. Elle n’avait que quelques élèves, juste
de quoi payer le loyer. Chaque fois qu’elle inventait un nouveau
mouvement ou exercice, ses élèves attendaient. Ensuite, ils l’imitaient et
elle affinait les détails. Les premiers spectacles, quoiqu’approximatifs,
attirèrent de nouveaux élèves, suffisamment pour permettre à Martha
d’envisager la création d’une petite troupe. De ce groupe, elle exigeait la
discipline la plus totale. Ils étaient en train de créer un nouveau langage et
cela demandait beaucoup de travail. Semaine après semaine, elle mit au
point une série d’exercices pour donner à ses danseurs un meilleur contrôle de leur corps et leur apprendre une dynamique de mouvements entièrement
nouvelle. Elle les fit travailler une année entière à perfectionner cette
technique simple, jusqu’à ce qu’elle devienne pour eux une seconde nature.
Pour distinguer sa méthode des autres formes de danse, elle insistait
sur le tronc. Elle l’appelait le « siège de la vérité pelvienne ». Elle avait
découvert que les plus grandes facultés d’expression du corps humain sont
liées aux contractions du diaphragme et aux mouvements rapides du torse.
C’est sur le tronc qu’il fallait se concentrer et non sur le visage et sur les
bras, qui rendent la danse trop romantique. Elle créa d’innombrables
exercices pour renforcer cette partie du corps et encouragea ses danseurs à
ressentir les émotions puissantes suscitées par l’usage de ces muscles.
Sa motivation dans cette phase initiale découlait principalement du
désir de créer quelque chose qui n’avait jamais été vu sur scène. Dans la
danse occidentale, il est par exemple tabou qu’un danseur tombe : c’est une
faute, une perte de contrôle. Le sol est un obstacle auquel il faut résister,
pour le vaincre. Elle décida de renverser cette croyance en créant une
séquence de chute maîtrisée, où le danseur se fond dans le sol et s’en relève
très lentement. Cela exigeait le développement de toute une nouvelle série
de muscles. Elle poussa plus loin ce concept et utilisa le sol comme un
espace sur lequel le danseur évoluait comme un serpent lové. Dans ce
nouveau système, le genou devint un instrument d’expression, une
charnière sur laquelle le danseur pouvait se mettre en équilibre et bouger, en
donnant une impression d’apesanteur.
Progressivement, elle vit s’ébaucher la danse nouvelle qu’elle avait
visualisée. Pour souligner cette nouveauté, Martha décida de devenir
styliste et de coudre ses propres costumes. Ces derniers, souvent coupés
dans des tissus extensibles, donnaient aux danseurs des formes presque
abstraites, et soulignaient le tranchant de leurs mouvements. Tandis que les ballets se jouaient normalement dans des décors de contes de fées, elle se
contenta sur sa scène de couleurs austères, dans un style minimaliste. C’est
tout juste si les danseurs étaient maquillés. Tout était conçu pour qu’ils se
détachent bien sur le décor, et que l’on ne voit que leurs mouvements.
La réaction du public à sa première série de représentation fut
retentissante. Nul n’avait jamais vu quelque chose d’approchant. Beaucoup
de critiques furent horrifiés, d’autres trouvèrent que le spectacle avait un
impact émotionnel énorme, et que les danses avaient une qualité
d’expression dont ils n’avaient jamais soupçonné le potentiel. L’affaire
provoqua des réactions extrêmes, preuve de la puissance des œuvres
présentées. Au bout de quelques années, ce style qui avait choqué par sa
rudesse et sa laideur, fut admis. Martha Graham avait bel et bien créé toute
seule un nouveau genre : la danse moderne telle que nous la connaissons
aujourd’hui. Pour éviter que ce style ne devienne qu’une mode parmi tant
d’autres, Martha s’appliqua à dérouter son public, à ne jamais faire deux
fois la même chose. Elle changea en permanence ses thèmes, qui allaient de
la mythologie grecque à la culture américaine, en passant par des références
à la littérature. Près de soixante ans après la formation de sa troupe, elle
continue à étonner par l’impression de nouveauté et d’immédiateté qu’elle a
toujours voulu donner.
Le pire obstacle à la créativité est l’entropie, c’est-à-dire l’usure du temps.
Dans le domaine des sciences et des affaires, les façons de penser et d’agir
qui ont naguère eu du succès deviennent des règles intangibles, des
procédures inviolables. Au fil des ans, on en oublie la raison d’être initiale,
on se contente de se conformer à une série de techniques désincarnées. Quant aux arts, chaque nouveau style est gorgé de vitalité, car il parle à
l’esprit du temps. Il est incisif et percutant, il impose sa différence. Puis les
imitateurs et les plagiaires arrivent en foule. Le nouveau style devient une
mode qu’il faut suivre même si ce conformisme avait provisoirement
semblé rebelle et ombrageux. Cela dure dix ou vingt ans cela devient un
banal cliché, un formalisme sans grande émotion sous-jacente. Aucun
aspect de la culture n’échappe à cette dynamique du vieillissement.
Nous avons beau en être conscients, notre culture est encombrée de
squelettes, c’est-à-dire de formes et de conventions qui n’ont plus leur
raison d’être. Mais c’est cette difficulté qui présente un défi passionnant
pour les vrais créatifs comme Martha Graham. Le processus est le suivant :
commencez par l’introspection. Vous cachez en vous une forme
d’expression unique, liée à vos inclinations. Assurez-vous que cette
étincelle ne doit rien à une mode éphémère, mais qu’elle surgit de quelque
chose de profondément réel et personnel. Peut-être s’agit-il d’un timbre
nouveau entendu dans un morceau de musique, une forme narrative jamais
utilisée, un type de livre qui ne s’inscrit pas dans les collections en place.
Peut-être même est-ce une nouvelle façon de faire des affaires. Laissez alors
cette idée, ce son ou cette image prendre racine en vous. En percevant le
potentiel de ce nouveau langage ou de cette façon innovante de faire les
choses, décidez consciemment de défier les conventions qui paraissent
désormais creuses et bonnes à jeter. Martha Graham n’a pas créé son œuvre
à partir du néant ; sa vision correspondait à ce que le ballet et la danse
moderne de l’époque ne lui donnaient pas. Elle a empoigné les conventions
en vigueur et les a systématiquement violées. En suivant cette stratégie,
vous donnez à votre travail comme un point de référence à rebours, et un
chemin pour avancer.