Atteindre l'excellence
Deuxième étape : les stratégies de création
pouvez pas faire autrement, et vous découvrez en vous des pouvoirs de
création que vous n’aviez jamais soupçonnés.
En second lieu, il faut renoncer à tout espoir de confort et de sécurité.
Les efforts créatifs sont par nature risqués. Vous avez beau connaître votre
tâche, vous n’êtes pas sûr des résultats que vous obtiendrez. Si vous avez
besoin de continuer votre train-train en toute sécurité, vous n’assumerez pas
le risque. Si vous vous inquiétez de ce que vont penser les autres ou des
conséquences sur la place que vous occupez dans le groupe, vous ne créerez
jamais rien. Si vous pratiquez l’autocensure en fonction des conventions en
vigueur, les idées dont vous accoucherez seront ternes et molles. Si vous
avez peur de l’échec, ou d’une période d’instabilité mentale et financière,
vous violez la première loi de la dynamique de création, et votre manque de
confiance se retrouvera dans les résultats. Pensez que vous êtes un
explorateur : vous ne découvrirez rien de nouveau si vous refusez de quitter
la côte.
Deuxième étape : les stratégies de création
L’esprit est comme un muscle qui s’atrophie s’il n’est pas utilisé. Il y a deux
causes à cela : premièrement, nous préférons cultiver toujours les mêmes
pensées et la même façon de réfléchir car cela nous donne un sentiment de
permanence et de familiarité. Le fait de pratiquer les mêmes méthodes nous
épargne bien des efforts. Nous sommes faits d’habitudes. Deuxièmement,
quand nous travaillons dur sur un problème ou une idée, nous concentrons
notre esprit à cause de l’effort imposé. C’est-à-dire que plus nous
progressons dans la tâche créatrice, moins nous tenons compte
d’éventuelles alternatives et points de vue différents.
Cette tendance au laisser-aller est universelle, mieux vaut ne pas
l’ignorer. Son seul antidote est de mettre en place des stratégies qui libèrent
l’esprit et conduisent à une nouvelle façon de réfléchir. Ceci n’est pas
seulement indispensable au processus de création, mais immensément
salutaire pour le psychisme. Les cinq stratégies ci-dessous pour développer
la souplesse d’esprit ont été extraites des biographies des maîtres les plus
créatifs du passé et du présent. Il serait sage de toutes les adopter tôt ou
tard, et d’assouplir son esprit dans toutes les directions.
A. CULTIVER LA CAPACITÉ NÉGATIVE
En 1817, le poète John Keats, âgé de vingt-deux ans, écrivit à son frère une
lettre dans laquelle il expliquait ses considérations les plus récentes
concernant le processus de création. Le monde qui nous entoure, écrivait-il,
est beaucoup plus complexe que nous ne saurions l’imaginer. Limités par
nos sens et notre champ de conscience, nous ne percevons qu’une portion
infime de la réalité. De surcroît, l’univers est dans toutes ses parties en
fluctuation continuelle. Les mots et les pensées sont impuissants à
représenter ces flux dans leur complexité. La seule solution pour une
personne éclairée est de laisser son esprit s’absorber lui-même dans ce qu’il
éprouve, sans formuler de jugement. L’esprit doit être autorisé à ressentir
des doutes et des incertitudes aussi longtemps que possible. Tant qu’il
restera dans cet état et sondera les mystères de l’univers, les idées qui lui
viendront seront plus réelles et étendues que si l’on s’était hâté de formuler
trop tôt des conclusions et des jugements.
Pour arriver à cela, écrivait-il encore, nous devons être capables de
renier notre ego. Nous sommes naturellement craintifs et peu confiants en
nous-mêmes. Nous détestons l’inconnu. Pour compenser cela, nous nous
blindons d’opinions et d’idées qui nous donnent une impression de solidité et de certitude. Mais ces opinions ne nous ressemblent pas en profondeur,
car elles sont fondées sur ce que les autres pensent. En outre, tant que nous
nous agrippons à des idées, le fait d’en admettre la fausseté égratigne notre
vanité. Dans tous les domaines, les vrais créatifs mettent leur ego entre
parenthèses et s’immergent dans l’expérience de ce qu’ils ont sous les yeux,
aussi longtemps que possible, sans céder au besoin de formuler un
jugement. Ils sont totalement prêts à voir leurs convictions les plus chères
contredites par la réalité. Cette capacité à supporter et même à embrasser le
mystère et l’incertitude est ce que Keats appelle la capacité négative.
Tous les maîtres possèdent cette capacité négative au plus haut degré,
c’est la source de leur pouvoir de création. Cette qualité les autorise à
accueillir un éventail très large d’idées et d’expériences, cela rend leur
travail riche et inventif. De toute sa carrière, Mozart n’a jamais affirmé
quelque opinion que ce soit concernant la musique. Il a en revanche
assimilé les styles qu’il entendait et les a intégrés dans sa propre écriture
musicale. Quand il rencontra, vers la fin de sa carrière, Jean-Sébastien
Bach, il observa que celui-ci écrivait une musique très différente de la
sienne et, à certains égards, plus complexe. La plupart des artistes se
mettent sur la défensive et se montrent dédaigneux si quelque chose remet
en cause leurs propres principes. Mozart au contraire ouvrit son esprit à ces
possibilités nouvelles et étudia pendant près d’un an le contrepoint utilisé
par Bach ; il l’intégra dans son propre style. Cela donna à sa musique une
qualité nouvelle surprenante.
Albert Einstein se passionna tout jeune pour un étrange paradoxe :
celui de deux observateurs voyant le même rayon de lumière, mais l’un le
suivant à la vitesse de la lumière et l’autre immobile sur la Terre ; il se
demanda comment ce rayon serait vu par les deux observateurs. Au lieu de
se servir des théories en vigueur pour escamoter ce paradoxe ou s’en débarrasser avec une explication simpliste, il l’étudia dix longues années,
dans un esprit de capacité négative. En s’y prenant de la sorte, il fit le tour
de pratiquement toutes les solutions envisageables, jusqu’à trouver celle qui
le conduisit à formuler sa théorie de la relativité. (Voir chapitre VI, page
301 à 308.)
Bien que cela puisse apparaître comme une sorte de vanité poétique, le
fait de cultiver la capacité négative s’avérera le facteur majeur pour réussir
à devenir un penseur créatif. Dans le domaine scientifique, vous aurez
tendance à vous attacher à des préjugés auxquels vous voulez absolument
croire. Cela conditionne inconsciemment la façon dont vous vérifiez vos
idées ; on l’appelle le biais de confirmation. Avec cette façon de biaiser,
vous dénicherez des expériences et des données confirmant ce en quoi vous
croyez déjà. L’incertitude découlant du fait de ne pas connaître les réponses
à l’avance est insupportable pour la plupart des scientifiques. Dans le
domaine des arts et des lettres, si vos pensées se figent autour de dogmes
politiques et de manières prédigérées de concevoir le monde, vous en
viendrez à exprimer des opinions au lieu de rendre compte de la réalité
grâce à une simple observation candide. Aux yeux de Keats, William
Shakespeare représentait un idéal, car il ne jugeait pas ses personnages ; il
s’ouvrait au contraire à leur monde et exprimait la réalité même de ceux
qu’il considérait comme mauvais. Le besoin de certitude est le plus grand
mal dont peut souffrir l’esprit.
Pour mettre en pratique la capacité négative, vous devez prendre
l’habitude de vous abstenir de juger ceux qui croisent votre chemin.
Envisagez et cultivez provisoirement les points de vue contraires au vôtre et
voyez ce que vous ressentez. Penchez-vous sur une personne ou un
événement en vous abstenant volontairement de vous faire une opinion.
Recherchez ce qui ne vous est pas familier : lisez par exemple les livres d’auteurs nouveaux traitant des domaines totalement différents, ou
appartenant à d’autres écoles de pensées. Faites tout ce qui peut rompre
avec votre méthode habituelle de pensée, et le sentiment que vous
connaissez déjà la vérité.
Pour renier votre ego, soyez humble devant le savoir. Le grand
scientifique Michael Faraday considérait que la connaissance scientifique
est en progrès constant. Les plus grandes théories en vigueur à une époque
seront toutes réfutées ou modifiées tôt ou tard. L’esprit humain est juste
limité pour avoir de la réalité une vision claire et parfaite. L’idée ou la
théorie que vous formulez aujourd’hui semble fraîche, pleine de vie et de
vérité ; mais d’ici quelques décennies ou quelques siècles, elle sera
certainement torpillée ou ridiculisée. (Nous avons tendance à rire des
créationnistes qui, avant le XXe siècle, niaient l’évolution et croyaient que le
monde n’avait que 6 000 ans. Mais imaginons la façon dont on se moquera
un jour des naïves croyances qui sont les nôtres au XXIe siècle !) Par
conséquent, mieux vaut garder à l’esprit cette fragilité de la connaissance
humaine et ne pas trop s’attacher à ses idées ni à ses certitudes.
La capacité négative ne doit pas être un état d’esprit permanent. Pour
produire un travail quelconque, il faut déterminer son champ d’application ;
nous devons organiser notre pensée selon des schémas répétitifs
relativement cohérents et, au bout du compte, parvenir à des conclusions.
C’est alors qu’il nous faut formuler des jugements. La capacité négative est
un outil que nous utilisons pour ouvrir provisoirement notre esprit à un
éventail plus vaste de possibilités. Une fois que notre esprit est ouvert à des
perspectives nouvelles, il nous faut formaliser nos idées et nous distancier
de la capacité négative, quitte à y revenir chaque fois que nous nous
sentirons blasés ou bloqués.
B. LAISSER PLACE À LA SÉRENDIPITÉ
L’esprit est organisé pour faire des connexions. Il fonctionne comme un
ordinateur à double processeur, dans lequel chaque information entrante est
comparée en temps réel à d’autres informations. Le cerveau est en
permanence à la recherche de similitudes, de différences et de relations
entre tout ce qu’il traite. Notre tâche consiste à nourrir cette inclination
naturelle, et à créer les meilleures conditions pour faire des associations
nouvelles et originales entre idées et expériences. Une des meilleures façons
de le faire est de mettre en veilleuse notre contrôle conscient et de donner à
notre esprit la possibilité d’entrer dans ce processus.
La raison en est simple. Quand nous sommes absorbés par un projet,
notre attention se focalise sur un champ limité. Nous sommes tendus. Dans
ce mode de fonctionnement, l’esprit essaie de limiter la quantité de stimuli à
traiter. Nous nous fermons au monde pour nous concentrer sur le nécessaire.
Ceci a, entre autres dommages collatéraux, celui de nous dissimuler les
autres possibilités : nos idées deviennent moins ouvertes et moins créatives.
Quand nous sommes plus détendus, notre champ de conscience s’élargit
naturellement et nous absorbons davantage de stimuli.
Beaucoup de découvertes scientifiques parmi les plus intéressantes et
les plus profondes sont survenues alors que le penseur n’était pas
directement concentré sur le problème, mais qu’il était sur le point de
s’endormir, qu’il montait dans un car ou qu’il entendait un bon mot : autant
de moments où l’attention se relâche, et si quelque chose d’inattendu
pénètre dans la sphère mentale, elle déclenche une connexion nouvelle
particulièrement féconde. Ces associations accidentelles et ces découvertes
fortuites sont réunies sous le vocable de sérendipité : quelque chose
d’imprévu qu’il est impossible de provoquer volontairement. Vous pouvez
favoriser la sérendipité dans le processus de création grâce à deux moyens
simples.
Le premier est d’élargir autant qu’il est possible votre champ de
recherche. Au stade préliminaire d’un projet, vous devez ratisser large. Vous
étendez votre recherche à des domaines voisins, vous lisez et étudiez toute
information apparentée. Si vous vous penchez sur une théorie ou une
hypothèse particulières concernant un phénomène, vous examinez autant
d’occurrences qu’il est possible, susceptibles de servir non seulement
d’exemples mais aussi, potentiellement, de contre-exemples. Cela peut
paraître fatigant et peu rentable, mais il faut faire confiance à ce processus.
Cela provoque une excitation croissante du cerveau, il est stimulé par des
informations variées. Comme l’écrivait William James, l’esprit « fait la
navette d’une idée à l’autre… les combinaisons d’éléments les plus
insolites, les analogies les plus subtiles ; en un mot, nous semblons
provoquer un véritable bouillonnement d’idées, où celles-ci pétillent et
s’entrechoquent avec frénésie ». Il se crée alors une sorte d’élan mental,
dans lequel l’imprévu le plus minime peut accoucher d’une idée féconde.
Le deuxième moyen est de garder un esprit ouvert et souple. Dans les
moments de grande tension et pendant les recherches cruciales, accordez-
vous des moments de détente. Faites des promenades, prenez un violon
d’Ingres ou faites autre chose, n’importe quoi. Quand une idée nouvelle et
inattendue vous traverse l’esprit, ne l’écartez pas sous prétexte qu’elle est
illogique et ne s’inscrit pas dans le cadre étroit de vos travaux précédents.
Accordez-lui toute votre attention et explorez ce à quoi elle vous conduit.
Le meilleur exemple de ce processus est la découverte de l’immunologie
par Louis Pasteur, c’est-à-dire le fait que des maladies contagieuses
pouvaient être prévenues grâce à des inoculations. Pasteur consacra des
années à prouver que différentes maladies étaient provoquées par des
micro-organismes et des agents infectieux, ce qui était un concept nouveau
à l’époque. En développant sa théorie des microbes, il acquit des connaissances dans tous les domaines de la médecine et de la chimie. En
1879, il s’intéressa au choléra des poules. Il prépara des cultures pour cette
maladie, mais son projet fut interrompu par d’autres travaux ; les cultures
furent oubliées dans un coin de son laboratoire. Quand il reprit le projet
initial, il injecta ces cultures à des poules et fut surpris d’observer qu’elles
guérissaient facilement. Il en conclut que ces cultures avaient perdu de leur
virulence avec le temps et en commanda de nouvelles ; il les injecta aux
mêmes poules, ainsi qu’à quelques autres. Ces dernières moururent toutes,
alors que les premières survécurent.
De nombreux médecins avaient déjà observé des phénomènes
analogues, mais ils n’en avaient pas tenu compte et n’avaient pas cherché
pourquoi. Pasteur avait une connaissance si vaste et approfondie du sujet
que la survie de ses poules retint instantanément son attention. Il réfléchit
intensément à ce que cela pouvait signifier, et comprit qu’il venait de
tomber sur un acte médical totalement nouveau : immuniser le corps contre
une maladie en lui injectant à petite dose l’agent infectieux concerné.
L’étendue de ses recherches et l’ouverture de son esprit lui permirent
d’établir une connexion et de faire « par hasard » sa découverte. Il en
conclut que « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés ».
La sérendipité est extrêmement courante dans le domaine de
l’innovation scientifique et technique. On pourrait citer, parmi des centaines
d’exemples, la découverte des rayons X par Wilhelm Röntgen, de la
pénicilline par Alexander Flemming et de l’imprimerie par Johannes
Gutenberg. L’exemple le plus éclairant est peut-être celui du grand
inventeur Thomas Edison. Il avait travaillé avec acharnement pour
améliorer le mécanisme du ruban de papier qui se déroule dans le
télégraphe et enregistre traits et points. Son travail ne le satisfaisait pas, il
était particulièrement agacé par le bruit que faisait le papier en passant dans la machine : « un rythme léger et musical, ressemblant vaguement à la
parole humaine. »
Il voulait supprimer ce son. Il dut abandonner sa recherche pendant
quelques mois, mais cette nuisance sonore continuait à l’obséder. Un jour, il
l’entendit de nouveau dans sa tête et une idée stupéfiante lui vint : il avait
peut-être découvert par inadvertance la façon d’enregistrer le son, et
notamment la voix humaine. Il se plongea plusieurs mois dans des études
d’acoustique qui le conduisirent aux premières expériences en vue de créer
le phonographe : cet appareil capable d’enregistrer la voix humaine, grâce à
une technologie très voisine de celle du télégraphe.
Cette découverte nous révèle l’essence de l’esprit créatif : chaque
stimulus qui arrive au cerveau est traité, retourné et réévalué. Rien n’est
absorbé tel quel. Un bourdonnement n’est jamais neutre ; ce n’est pas un
simple son, mais une information à interpréter ; elle annonce une
possibilité, c’est un signe. Des dizaines de ces possibilités ne conduisent à
rien, mais pour un esprit ouvert et souple, non seulement elles méritent
d’être étudiées, mais c’est aussi un véritable plaisir que de les décortiquer.
La perception devient un stimulant de la pensée.
La raison pour laquelle la sérendipité joue un rôle si important dans les
découvertes et les inventions, c’est que notre esprit est limité. Nous sommes
incapables d’explorer tous les champs du possible, c’est-à-dire d’imaginer
chaque possibilité. Personne n’aurait inventé le phonographe à l’époque
d’Edison en imaginant rationnellement que des rouleaux de papier puissent
enregistrer un son. Des stimuli externes captés par hasard nous conduisent à
faire des associations qui ne nous viendraient pas sans eux. Ce sont comme
des graines flottant en l’air, qui ont besoin de sol fertile – d’un esprit ouvert
– pour prendre racine et faire germer une idée qui a du sens.
Les stratégies de sérendipité peuvent également s’avérer fructueuses
dans le domaine artistique. L’écrivain Anthony Burgess par exemple, pour
essayer de se dégager des histoires rebattues, décida plusieurs fois de
choisir dans un livre de référence des mots au hasard et de s’en servir
comme fil conducteur d’un roman, en suivant l’ordre des mots et des
associations de mots. Une fois en possession de cette sélection totalement
issue du hasard, il laissait faire son esprit et produisait des romans
remarquablement ficelés aux plans surprenants. L’artiste surréaliste Max
Ernst fit quelque chose d’analogue avec une série de peintures inspirées par
les dessins en relief d’un plancher longtemps frotté. Il posa sur le sol, sous
un angle pris au hasard, des feuilles de papier frottées à la mine de plomb,
et les fit imprimer. À partir de ces impressions, il réalisa des gravures
surréalistes et hallucinatoires. Dans ces exemples, une idée prise au hasard
est utilisée pour contraindre le cerveau à créer des associations et à libérer
son potentiel créatif. Ce mélange de hasard total et d’élaboration consciente
produit souvent des effets passionnants.
Pour cultiver la sérendipité, gardez en permanence sur vous un petit
carnet. Dès qu’une idée ou une observation vous vient, notez-la. Posez
votre carnet sur votre table de chevet, et consignez-y soigneusement les
idées qui traversent votre esprit dans les moments de demi-conscience,
c’est-à-dire juste avant de vous endormir ou au réveil. Sur ce carnet, écrivez
les pensées qui vous viennent, recueillez des dessins, des citations, tout en
somme. Vous jonglerez ainsi avec les idées les plus saugrenues. La
juxtaposition de cette foule d’idées prises au hasard fera surgir des tas
d’associations.
En général, il faut adopter un mode de pensée par analogie, en
profitant des capacités de connexion du cerveau. Penser en termes
d’analogies et de métaphores peut être fructueux dans le processus créatif. Par exemple, l’argument utilisé par les gens, aux XVIe et XVIIe siècles, pour
prouver que la Terre ne tournait pas, était d’affirmer qu’un caillou tombant
d’une tour atterrit à sa base. Si la Terre bougeait, il tomberait plus loin.
Mais Galilée, qui avait l’habitude de penser par analogie, vit dans son esprit
la Terre comme une sorte de vaisseau dans l’espace. Il expliqua à ceux qui
mettaient en doute le mouvement de la Terre qu’un caillou tombant du mât
d’un navire en mouvement atterrit à sa base.
Les analogies peuvent être proches et logiques, par exemple, la
comparaison faite par Isaac Newton entre une pomme tombant d’un
pommier dans son jardin et la chute libre de la Lune dans l’espace. Dans
d’autres cas, l’analogie est lointaine et quelque peu irrationnelle, comme le
musicien de jazz John Coltrane qui voyait ses compositions comme des
cathédrales musicales qu’il bâtissait. De toute façon, habituez-vous à être
sans cesse à la recherche de pareilles analogies pour reformuler et étendre
vos idées.
C. LES DEUX MODES DE FONCTIONNEMENT DU CERVEAU
En 1832, pendant que Charles Darwin longeait la côte d’Amérique du Sud
et s’enfonçait dans l’arrière-pays, il commença à noter les phénomènes
étranges sur lesquels il tombait : des os d’espèces animales éteintes depuis
longtemps, des fossiles marins près du sommet d’une montagne péruvienne
et des espèces animales insulaires très différentes de leurs homologues sur
le continent. Dans ses carnets de notes, il s’interrogeait sur la signification
de ces phénomènes. Manifestement, la Terre était beaucoup plus vieille que
ce qu’affirmait la Bible ; il devint pour lui de plus en plus difficile
d’imaginer que toute vie avait été créée une fois pour toutes. En se fondant
sur ses constantes réflexions, il se mit à observer de plus près la faune et la
flore qu’il avait sous les yeux. Il releva de plus en plus d’anomalies dans la nature, et tenta de les expliquer par un schéma répétitif. Quand il fit escale
aux Galápagos vers la fin de son voyage, il y observa, sur une petite
surface, une exubérance de vie telle qu’il eût enfin l’idée qui expliquait
tout : l’évolution.
Pendant les vingt ans qui suivirent, Darwin approfondit la théorie qui
lui était venue à l’esprit dans sa jeunesse. Il fit l’hypothèse qu’à l’intérieur
des espèces, des variantes peuvent exister. Pour mettre cette idée à
l’épreuve, il entreprit d’élever et de croiser différentes espèces de pigeons.
La théorie de l’évolution qu’il était en train de développer dépendait du
mouvement des plantes et des animaux sur de vastes distances à la surface
du globe. Cela était plus facile à imaginer avec la faune qu’avec la flore.
Comment expliquer, par exemple, qu’une végétation aussi diversifiée soit
parvenue sur des îles volcaniques relativement jeunes ? Beaucoup pensaient
que c’était l’œuvre de Dieu. Darwin se lança donc dans une série
d’expériences et trempa différents types de graines dans de l’eau de mer
pour voir pendant combien de temps elles pouvaient y survivre et
néanmoins finir par germer. Les résultats montrèrent que le délai était
beaucoup plus important qu’il n’avait imaginé. Tenant compte des courants
océaniques, il calcula que de nombreuses variétés de graines pouvaient
parcourir 2 000 kilomètres en quarante jours et finir par germer.
Comme sa théorie se précisait, il décida d’intensifier sa recherche en
consacrant huit ans à l’étude de nombreuses espèces de patelles – ou
berniques – pour confirmer ou réfuter ses hypothèses. La recherche valida
ses idées et lui permit de les préciser. Convaincu qu’il avait fait une
découverte majeure, il finit par publier ses résultats sur le processus
d’évolution en le baptisant « sélection naturelle ».
La théorie de l’évolution formulée par Charles Darwin représente un
des résultats les plus stupéfiants de la pensée créatrice de l’homme, et prouve la puissance de l’esprit humain. L’évolution n’est pas quelque chose
que l’on peut observer de ses propres yeux. Ce concept exige une utilisation
raisonnée de l’imagination : imaginer ce qui est peut-être survenu sur Terre
dans un délai de millions et de millions d’années, une durée si longue qu’il
n’est guère possible de la concevoir. Cela exige aussi la capacité à imaginer
un processus capable de se développer de lui-même sans le secours d’une
force spirituelle. La théorie de Darwin n’a pu être que le résultat
d’observations matérielles, puis de connexions intellectuelles pour
expliquer les faits observés. La théorie de l’évolution ainsi conçue a résisté
à l’épreuve du temps, et entraîné des conséquences dans la quasi-totalité des
sciences. Grâce à un processus mental que nous appellerons méthode
itérative, Charles Darwin nous a rendu visible ce qui est totalement
invisible à l’œil humain.
Cette méthode itérative est comme une charge électrique mentale qui
se nourrit d’un renversement permanent de pôles. Nous observons quelque
chose qui attire notre attention et nous nous demandons ce que cela signifie.
En y réfléchissant, nous songeons à différentes explications. Et quand nous
revenons à l’observation du phénomène, nous le voyons d’un œil différent à
chaque itération. Éventuellement, nous nous livrons à des expériences pour
vérifier ou infirmer nos hypothèses. Et quand nous revenons à l’observation
du phénomène quelques semaines ou quelques mois plus tard, nous y
discernons des aspects de plus en plus nombreux de cette réalité cachée.
Si nous avons omis de tirer les conclusions de ce que nous avons
observé, cela signifie que l’observation n’a mené à rien. A contrario, si nous
phosphorons énergiquement sans poursuivre l’observation ni faire de
vérifications, nous aurons simplement de vagues idées qui nous trotteront
dans la tête. Mais en multipliant les itérations entre réflexion et observation,
nous pénétrons de plus en plus profondément dans la réalité, de même qu’un foret pénètre dans une poutre grâce à son mouvement. Ce mode
itératif du fonctionnement du cerveau est un dialogue constant entre la
pensée et la réalité. Si nous poursuivons ce processus avec suffisamment de
persévérance, nous parvenons à une théorie capable d’expliquer les choses
d’une façon qui dépasse largement les capacités limitées de nos cinq sens.
La méthode itérative est tout bonnement une façon de doper les
pouvoirs élémentaires de la conscience humaine. Nos ancêtres primitifs
observaient dans la nature des détails insolites ou sortant de l’habituel :
brindilles cassées, feuilles mâchées, empreintes de sabots ou de pattes. Par
le seul effet de leur imagination, ils en déduisaient qu’un animal était passé
là. Ce fait pouvait être vérifié en suivant la piste. Grâce à ce processus, ce
qui n’est pas immédiatement visible à l’œil (un animal qui passe) devient
visible. Depuis cette lointaine époque, notre esprit a gagné en capacité
d’abstraction, au point de comprendre les lois cachées de la nature telles
l’évolution et la relativité.
Dans notre culture, nous voyons que la plupart du temps, nous court-
circuitons le processus d’itération. Nous observons un phénomène humain
ou naturel qui sollicite notre émotivité et nous nous empressons de formuler
des hypothèses, sans prendre le temps de mettre à l’épreuve des
explications possibles en les confrontant à de nouvelles observations. Nous
les séparons de la réalité, et nous imaginons alors n’importe quoi.
Inversement, nous voyons beaucoup d’universitaires et de scientifiques qui
accumulent des quantités colossales de données et de statistiques, mais ne
s’aventurent ni à formuler des hypothèses sur les conséquences de ces
phénomènes, ni à les résumer au sein d’une théorie. Ils ont peur de réfléchir
parce que cela leur apparaît comme subjectif et non scientifique ; ils ne
parviennent pas à comprendre que la réflexion est le cœur et l’âme de la
rationalité de l’homme, notre façon de traiter avec la réalité et de voir l’invisible. Ils préfèrent s’en tenir aux faits bruts et aux observations faites
par le petit bout de la lorgnette, au lieu de s’embarrasser d’hypothèses qui
risqueraient de ne pas s’avérer.
Parfois, cette crainte d’expliciter une théorie se cache sous les oripeaux
du scepticisme. Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui se
complaisent à torpiller toute théorie avant que celle-ci n’ait le temps de
s’épanouir. Elles tentent de faire passer leur scepticisme pour un signe de
grande intelligence alors qu’en réalité, elles choisissent la facilité : il est en
effet très simple de trouver des arguments contre la première idée venue et
d’interdire tout débat. Vous, au contraire, suivez l’exemple des penseurs
créatifs et adoptez la conduite opposée. Vous ne vous contenterez pas alors
de réfléchir, mais vous formulerez des idées audacieuses qui vous
obligeront à travailler dur pour confirmer ou infirmer vos théories, tout en
pénétrant la réalité grâce à l’itération. Comme le disait le grand physicien
Max Planck, les scientifiques « peuvent avoir une imagination intuitive
fulgurante, car les idées neuves ne sont pas filles de la déduction mais de
l’imagination créatrice de l’artiste ».
La méthode itérative a des applications qui dépassent largement le
domaine scientifique. Le grand inventeur Buckminster Fuller avait
continuellement des idées d’innovation et de formes nouvelles de
technologie. Au début de sa carrière, Fuller observa que beaucoup de gens
avaient d’excellentes idées, mais redoutaient de les transcrire en actes sous
quelque forme que ce soit. Ils préféraient se lancer dans des discussions et
des critiques, et même mettre par écrit leurs fantasmes, mais sans jamais les
confronter à la réalité. Pour se distinguer de ces rêveurs, Fuller adopta
comme stratégie de fabriquer des objets réels. Pour appliquer ses idées qui
étaient parfois en rupture totale avec les habitudes de l’époque, il
confectionnait des maquettes de ce qu’il avait imaginé et, si cela semblait réalisable, il se lançait dans la construction des prototypes. En traduisant ses
idées en objets tangibles, il mesurait si elles avaient du potentiel ou étaient
simplement ridicules. Ces idées apparemment extravagantes n’étaient plus
de simples hypothèses, mais des réalités. Il améliorait alors ses prototypes
et construisait des objets qu’il lançait sur le marché.
Une de ses réalisations fut une automobile, la Dimaxion, qu’il présenta
au public en 1933. Elle était censée être plus sobre, plus maniable et plus
aérodynamique que les véhicules existants : elle avait trois roues et une
forme étrange en goutte d’eau. Elle était en outre facile et rapide à monter.
Quand il présenta son invention au public, il constata plusieurs erreurs de
conception et retravailla son projet. Cela n’aboutit à rien, notamment parce
que l’industrie automobile lui mit des bâtons dans les roues. La Dimaxion
eut ultérieurement de l’influence sur des carrossiers et conduisit beaucoup
de monde à remettre en question l’approche unique adoptée par les
spécialistes pour concevoir des automobiles. Fuller appliquait cette méthode
de la maquette à toutes ses idées, et notamment à la plus célèbre, le dôme
géodésique.
La méthode Fuller consistant à faire des maquettes est à retenir pour
toute invention ou idée neuve dans le domaine des affaires et du commerce.
Supposons que vous ayez l’idée d’un produit nouveau. Vous pouvez le
concevoir tout seul et le lancer, mais vous risquez de constater un écart
entre votre passion pour cette innovation et la réaction plutôt tiède du
marché. C’est que vous n’avez pas noué de dialogue avec la réalité, alors
que c’est le cœur de la méthode itérative. En effet, mieux vaut produire un
prototype – c’est une forme de réflexion – et voir comment les gens
réagissent. En vous basant sur l’évaluation ainsi obtenue, vous pouvez vous
remettre au travail et lancer un meilleur produit, avec autant d’itérations que
nécessaire pour que celui-ci arrive à la perfection. Les réactions du marché vous aideront à réfléchir de façon plus profonde à votre processus de
fabrication. Ce retour contribuera à rendre visible ce qui ne l’était pas
forcément : les qualités objectives de votre travail et ses défauts, vus à
travers les yeux d’un plus grand nombre. À chaque itération entre la
réflexion et les prototypes, vous créerez un produit plus intéressant et plus
efficace.
D. CHANGER DE POINT DE VUE
Considérez la réflexion comme une forme perfectionnée de vision, qui vous
permet de mieux voir le monde, et la créativité comme la capacité à étendre
cette vision au-delà des limites conventionnelles.
Quand on voit un objet, l’œil n’en transmet au cerveau qu’une partie,
une simple silhouette ; l’esprit complète en restituant les faces cachées, et
en nous donnant rapidement une approximation relativement précise de ce
que nous sommes en train de voir. L’œil n’accorde pas une attention
poussée à tous les détails, mais permet de reconnaître les schémas répétitifs.
Notre processus de pensée, influencé par notre perception visuelle, utilise
des raccourcis analogues. Quand un événement survient ou que nous
rencontrons une personne inconnue, nous n’en envisageons pas la totalité
des détails, mais nous en tirons des caractéristiques ou une silhouette déjà
vues qui correspondent à nos attentes et à nos expériences passées. Nous
classons les événements et les personnes en catégories. Comme pour notre
vision, le fait de réfléchir intensément à toutes les occurrences nouvelles ou
à tous les objets que nous voyons, saturerait le cerveau. Malheureusement,
nous appliquons ce raccourci mental à tout ou presque : c’est la
caractéristique principale de l’esprit conventionnel. Nous imaginons
éventuellement que, quand nous nous attachons à résoudre un problème ou
à réaliser une idée, nous procédons de façon parfaitement rationnelle et exhaustive, mais comme avec notre œil, nous n’avons pas conscience de la