Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 59 sur 82

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Atteindre l'excellence

1. La voix authentique

neuf maîtres révélant neuf approches stratégiques différentes en vue du

même but. Les méthodes utilisées peuvent s’appliquer à n’importe quel

domaine car elles sont en relation avec les pouvoirs de créativité d’un

cerveau que nous possédons tous. Essayez de les intégrer une à une,

d’enrichir votre connaissance personnelle du processus de maîtrise et de

renforcer votre arsenal créatif.

 

1. La voix authentique

 

John Coltrane (1926-1967) grandit aux États-Unis, dans l’État de Caroline

du Nord. Il adopta la musique comme une sorte de violon d’Ingres. C’était

un inquiet, il avait besoin d’un exutoire pour son énergie refoulée. Il

commença avec la pichotte, puis passa à la clarinette pour finalement

choisir le saxophone alto. Il jouait dans la fanfare de son école, un musicien

amateur parmi tant d’autres.

En 1943, sa famille s’installa à Philadelphie. Un beau soir, Coltrane

assista à un concert d’un grand saxophoniste de be-bop, Charlie Parker. Le

jeune homme resta pétrifié (voir page 41). Il n’avait jamais entendu jouer de

la sorte, ni imaginé la possibilité d’une telle musique. Parker avait une

façon de marquer la cadence et la mélodie avec son instrument comme si

celui-ci était sa propre voix ; en l’entendant jouer, on arrivait à percevoir ce

que le musicien ressentait. De ce jour, John Coltrane se mit à travailler la

musique comme si celle-ci le possédait. L’œuvre de sa vie allait être de

marcher sur les pas de Parker, à sa façon.

Coltrane se demandait comment atteindre de pareils sommets, mais il

savait que Parker était un bourreau de travail qui étudiait tous les types de

musique et pratiquait son instrument plus que quiconque. Cela correspondait bien aux inclinations naturelles de Coltrane ; c’était un

solitaire qui n’aimait rien tant que l’étude et l’acquisition de connaissances.

Il se mit à suivre des cours théoriques dans l’école de musique de son

quartier. Et il se mit à répéter nuit et jour, avec un acharnement tel que les

anches de son instrument rougissaient de sang. Entre deux séances de

musique, il se rendait à la bibliothèque publique et écoutait de la musique

classique, pour assimiler toutes les harmonies imaginables. Il faisait des

gammes comme un démon, ce qui rendait fous les membres de sa famille. Il

se procura des exercices de gammes conçues pour le piano et les reproduisit

avec son saxo, parcourant toutes les clefs de la musique occidentale. Il fit

partie de plusieurs orchestres de Philadelphie avant de faire une percée

décisive en entrant dans le groupe de Dizzy Gillespie. Ce dernier lui

demanda de passer au saxophone ténor pour être plus proche du son de

Charlie Parker et, en quelques mois, Coltrane devint un virtuose de ce

nouvel instrument, grâce à d’innombrables heures de répétitions.

Pendant cinq ans, Coltrane passa d’un orchestre à l’autre, changeant à

chaque fois de style et de répertoire. Cette existence vagabonde lui

convenait bien : il sentait qu’il lui fallait intégrer tous les styles possibles de

musique. Mais cela lui posait aussi quelques difficultés. Quand on lui

demandait de faire un solo, il se montrait maladroit et hésitant. Il avait un

sens du rythme particulier, sautillant et haché, qui ne ressemblait à nul autre

et ne convenait guère aux groupes avec lesquels il jouait. Comme il se

sentait gauche à chaque solo, il esquiva le problème en imitant le style d’un

autre. Quelques mois plus tard, il s’entichait brusquement d’un nouveau jeu

et se lançait dans une imitation nouvelle. Certains crurent que le jeune

Coltrane, à force de vagabonder et de répéter comme un malade, s’était

complètement égaré.

En 1955, le chef du quartet de jazz le plus célèbre de l’époque, Miles

Davis, décida de lui donner sa chance et invita Coltrane à intégrer son

groupe. Comme tout le monde, Davis savait que le jeune homme était

techniquement le meilleur, grâce à un travail acharné. Mais il avait discerné

dans son jeu quelque chose d’insolite, un nouveau type de voix qui avait du

mal à sortir. Il encouragea Coltrane à jouer à sa façon et à ne plus jamais

regarder en arrière. Dans les mois qui suivirent, Davis eut parfois des

regrets : il avait libéré quelque chose qu’il était difficile d’intégrer dans son

groupe. Coltrane avait le chic pour démarrer des accords au moment le plus

inattendu. Il alternait des passages rapides avec des notes longuement

soutenues, donnant l’impression que plusieurs voix sortaient en même

temps de son instrument. Nul n’avait jamais entendu ce genre d’effet avec

un saxophone. Le son lui-même était particulier ; Coltrane avait une façon

bien à lui de serrer fortement son embouchoir, donnant l’impression que

c’était sa propre voix, tellement râpeuse, qui sortait de l’instrument. Sa

manière de jouer avait quelque chose d’angoissé et d’agressif, qui donnait à

sa musique un timbre pressant.

Beaucoup détestaient ce son étrange, mais certains critiques

commencèrent à le trouver intéressant. Un commentateur décrivit ce qui

sortait du saxophone de Coltrane comme « des nappes de son », comme s’il

jouait plusieurs notes en même temps et drapait son auditeur dans sa

musique. Bien qu’il fût désormais connu et reconnu, Coltrane se sentait

toujours agité et inquiet. En tant d’années d’exercice et de spectacle, il avait

cherché quelque chose qu’il n’arrivait toujours pas à verbaliser. Il voulait

personnaliser à l’extrême le son de son instrument, pour qu’il incarne à la

perfection ce qu’il ressentait : des émotions souvent de nature spirituelle et

transcendante, délicates à décrire avec des mots. Tantôt son jeu prenait vie,

tantôt la sensation de sa propre voix lui échappait. Peut-être qu’autant de connaissances le privaient de ses moyens en l’inhibant ? En 1959, il quitta

Miles Davis et forma son propre quartet. Dès lors, il fit tous les essais et

expériences qu’il voulait, jusqu’à trouver le son qu’il cherchait.

Son morceau Giant Steps, le premier de l’album éponyme, s’aventura

sur des terres inconnues du jazz, le jazz modal. La grille d’improvisation

fondée sur trois accords libérait le musicien : connue sous le nom de

« changement de Coltrane », elle est toujours utilisée pour faire des

improvisations. L’album connut un succès considérable ; plusieurs

morceaux devinrent des classiques du jazz, mais Coltrane avait enfin

satisfait son besoin d’expérimentation. Il voulait désormais revenir à la

mélodie, à quelque chose de plus libre et expressif ; il retourna donc à la

musique de sa petite enfance, le negro spiritual. En 1960, il sortit son

premier grand succès, une version allongée de la chanson Les choses que je

préfère (My favorite things), tirée de la comédie musicale La mélodie du

bonheur. Il joua ce morceau sur saxophone soprano dans un style presque

indien, en y ajoutant une touche de negro spiritual, le tout avec son

penchant bizarre pour les changements d’accord et les gammes rapides.

Personne n’avait osé avant lui ce mélange de musique populaire et

d’expérience avant-gardiste.

Coltrane était désormais une sorte d’alchimiste, obsédé par une quête

presque impossible pour découvrir l’essence de la musique, pour lui faire

exprimer de façon profonde et directe les émotions qu’il ressentait, pour se

brancher directement sur son subconscient. Lentement mais sûrement, il

approchait de son but. Sa ballade Alabama, écrite en réaction à un attentat à

la bombe perpétré en 1963 par le Ku Klux Klan contre une église de

Birmingham, dans l’État américain de l’Alabama, exprime l’essence de

l’humeur et de l’atmosphère du moment. C’est l’incarnation même de la

tristesse et du désespoir. Un an plus tard parut son album A Love Supreme. Sa composition fut presque une expérience religieuse pour Coltrane, qui

l’enregistra en une seule journée. Cet album contenait tout ce à quoi

Coltrane aspirait : des mouvements prolongés autant qu’il en ressentait le

besoin naturel (une innovation en jazz) et un effet sur les auditeurs frisant la

transe ; dans le même temps, il reflétait la rythmique et le brio étourdissant

qui l’avaient rendu célèbre. Cet album exprimait quelque chose de spirituel

impossible à verbaliser. Il fit sensation et lui attira une foule de fans.

Ceux qui assistèrent à des concerts de Coltrane à cette période

affirment le caractère unique de l’expérience. Comme le décrit le

saxophoniste Joe McPhee, « J’ai cru mourir d’émotion… J’ai cru exploser

sur place. Le niveau d’énergie ne cessait de grimper et je me suis dit, “Bon

Dieu, c’est trop pour moi”. » Le public dans la salle se déchaînait, les gens

hurlaient devant l’intensité du son. La musique du saxophone de Coltrane

était la transcription directe d’humeurs et de sentiments dans toute leur

profondeur : il était capable d’emmener son auditoire n’importe où. Nul

autre musicien de jazz n’a eu pareil impact sur des salles bondées.

Le phénomène Coltrane se caractérise également par le fait que chaque

changement qu’il a apporté au jazz a immédiatement déclenché un

engouement : morceaux plus longs, orchestres plus nombreux, tempuras et

grelots, sons orientaux, etc. Cet homme, qui avait consacré dix ans à étudier

tous les styles possibles de musique et de jazz, était désormais celui qui

lançait la mode. Coltrane fit une carrière fulgurante, brutalement

interrompue en 1967 à l’âge de quarante ans, par un cancer du foie.

 

Coltrane avait fait du jazz une fête de l’individualisme. Des musiciens

comme Charlie Parker avaient fait de leurs solos le centre de tous leurs morceaux de jazz. Dans un solo, le musicien fait parler sa propre voix. Mais

quelle est cette voix qui s’exprime si bien dans le travail des plus grands ?

Ce n’est pas une chose que l’on peut décrire de façon précise avec des mots.

Les musiciens expriment quelque chose de profond sur leur nature, leur

profil psychologique et même leur inconscient. Cela se manifeste dans leur

style, leur rythmique et leur phrasé mélodique. Mais cette voix ne se fait

entendre qu’en étant soi-même et en se lâchant. Le premier venu qui

prendrait un instrument et tenterait d’exprimer d’emblée cette qualité ne

ferait que du bruit. Le jazz, comme toute autre forme de musique, est un

langage qui a ses règles et son vocabulaire. Le paradoxe est que ceux qui

marquent le plus leurs morceaux de leur personnalité – au premier rang

desquels on trouve John Coltrane – sont ceux qui ont commencé par

ensevelir complètement leur tempérament sous un long apprentissage. Dans

le cas de Coltrane, ce processus peut être daté avec précision : dix ans et

quelques mois d’apprentissage intensif, suivis par dix années d’une

stupéfiante explosion créative et la mort.

En consacrant tant de temps à apprendre les structures de la musique,

en développant sa technique et en intégrant tous les styles et toutes les

façons possibles de jouer, Coltrane s’est doté d’un immense vocabulaire.

Une fois celui-ci gravé dans son système nerveux, il a pu tourner son esprit

vers des niveaux plus élevés. À un rythme de plus en plus rapide, il intégra

toutes les techniques qu’il avait apprises dans une œuvre vraiment

personnelle. En se montrant si ouvert à l’exploration et aux essais

multiformes, il a découvert par sérendipité les idées musicales qui lui

convenaient. Avec tout ce qu’il avait appris et magistralement assimilé, il

était en mesure de combiner de façon unique les idées et les styles. En

suivant patiemment le processus d’apprentissage, son expression

personnelle a pu se donner libre cours de façon spontanée. Il personnalisa tous les genres dans lesquels il a travaillé, du blues aux comédies musicales