Atteindre l'excellence
1. La voix authentique
neuf maîtres révélant neuf approches stratégiques différentes en vue du
même but. Les méthodes utilisées peuvent s’appliquer à n’importe quel
domaine car elles sont en relation avec les pouvoirs de créativité d’un
cerveau que nous possédons tous. Essayez de les intégrer une à une,
d’enrichir votre connaissance personnelle du processus de maîtrise et de
renforcer votre arsenal créatif.
1. La voix authentique
John Coltrane (1926-1967) grandit aux États-Unis, dans l’État de Caroline
du Nord. Il adopta la musique comme une sorte de violon d’Ingres. C’était
un inquiet, il avait besoin d’un exutoire pour son énergie refoulée. Il
commença avec la pichotte, puis passa à la clarinette pour finalement
choisir le saxophone alto. Il jouait dans la fanfare de son école, un musicien
amateur parmi tant d’autres.
En 1943, sa famille s’installa à Philadelphie. Un beau soir, Coltrane
assista à un concert d’un grand saxophoniste de be-bop, Charlie Parker. Le
jeune homme resta pétrifié (voir page 41). Il n’avait jamais entendu jouer de
la sorte, ni imaginé la possibilité d’une telle musique. Parker avait une
façon de marquer la cadence et la mélodie avec son instrument comme si
celui-ci était sa propre voix ; en l’entendant jouer, on arrivait à percevoir ce
que le musicien ressentait. De ce jour, John Coltrane se mit à travailler la
musique comme si celle-ci le possédait. L’œuvre de sa vie allait être de
marcher sur les pas de Parker, à sa façon.
Coltrane se demandait comment atteindre de pareils sommets, mais il
savait que Parker était un bourreau de travail qui étudiait tous les types de
musique et pratiquait son instrument plus que quiconque. Cela correspondait bien aux inclinations naturelles de Coltrane ; c’était un
solitaire qui n’aimait rien tant que l’étude et l’acquisition de connaissances.
Il se mit à suivre des cours théoriques dans l’école de musique de son
quartier. Et il se mit à répéter nuit et jour, avec un acharnement tel que les
anches de son instrument rougissaient de sang. Entre deux séances de
musique, il se rendait à la bibliothèque publique et écoutait de la musique
classique, pour assimiler toutes les harmonies imaginables. Il faisait des
gammes comme un démon, ce qui rendait fous les membres de sa famille. Il
se procura des exercices de gammes conçues pour le piano et les reproduisit
avec son saxo, parcourant toutes les clefs de la musique occidentale. Il fit
partie de plusieurs orchestres de Philadelphie avant de faire une percée
décisive en entrant dans le groupe de Dizzy Gillespie. Ce dernier lui
demanda de passer au saxophone ténor pour être plus proche du son de
Charlie Parker et, en quelques mois, Coltrane devint un virtuose de ce
nouvel instrument, grâce à d’innombrables heures de répétitions.
Pendant cinq ans, Coltrane passa d’un orchestre à l’autre, changeant à
chaque fois de style et de répertoire. Cette existence vagabonde lui
convenait bien : il sentait qu’il lui fallait intégrer tous les styles possibles de
musique. Mais cela lui posait aussi quelques difficultés. Quand on lui
demandait de faire un solo, il se montrait maladroit et hésitant. Il avait un
sens du rythme particulier, sautillant et haché, qui ne ressemblait à nul autre
et ne convenait guère aux groupes avec lesquels il jouait. Comme il se
sentait gauche à chaque solo, il esquiva le problème en imitant le style d’un
autre. Quelques mois plus tard, il s’entichait brusquement d’un nouveau jeu
et se lançait dans une imitation nouvelle. Certains crurent que le jeune
Coltrane, à force de vagabonder et de répéter comme un malade, s’était
complètement égaré.
En 1955, le chef du quartet de jazz le plus célèbre de l’époque, Miles
Davis, décida de lui donner sa chance et invita Coltrane à intégrer son
groupe. Comme tout le monde, Davis savait que le jeune homme était
techniquement le meilleur, grâce à un travail acharné. Mais il avait discerné
dans son jeu quelque chose d’insolite, un nouveau type de voix qui avait du
mal à sortir. Il encouragea Coltrane à jouer à sa façon et à ne plus jamais
regarder en arrière. Dans les mois qui suivirent, Davis eut parfois des
regrets : il avait libéré quelque chose qu’il était difficile d’intégrer dans son
groupe. Coltrane avait le chic pour démarrer des accords au moment le plus
inattendu. Il alternait des passages rapides avec des notes longuement
soutenues, donnant l’impression que plusieurs voix sortaient en même
temps de son instrument. Nul n’avait jamais entendu ce genre d’effet avec
un saxophone. Le son lui-même était particulier ; Coltrane avait une façon
bien à lui de serrer fortement son embouchoir, donnant l’impression que
c’était sa propre voix, tellement râpeuse, qui sortait de l’instrument. Sa
manière de jouer avait quelque chose d’angoissé et d’agressif, qui donnait à
sa musique un timbre pressant.
Beaucoup détestaient ce son étrange, mais certains critiques
commencèrent à le trouver intéressant. Un commentateur décrivit ce qui
sortait du saxophone de Coltrane comme « des nappes de son », comme s’il
jouait plusieurs notes en même temps et drapait son auditeur dans sa
musique. Bien qu’il fût désormais connu et reconnu, Coltrane se sentait
toujours agité et inquiet. En tant d’années d’exercice et de spectacle, il avait
cherché quelque chose qu’il n’arrivait toujours pas à verbaliser. Il voulait
personnaliser à l’extrême le son de son instrument, pour qu’il incarne à la
perfection ce qu’il ressentait : des émotions souvent de nature spirituelle et
transcendante, délicates à décrire avec des mots. Tantôt son jeu prenait vie,
tantôt la sensation de sa propre voix lui échappait. Peut-être qu’autant de connaissances le privaient de ses moyens en l’inhibant ? En 1959, il quitta
Miles Davis et forma son propre quartet. Dès lors, il fit tous les essais et
expériences qu’il voulait, jusqu’à trouver le son qu’il cherchait.
Son morceau Giant Steps, le premier de l’album éponyme, s’aventura
sur des terres inconnues du jazz, le jazz modal. La grille d’improvisation
fondée sur trois accords libérait le musicien : connue sous le nom de
« changement de Coltrane », elle est toujours utilisée pour faire des
improvisations. L’album connut un succès considérable ; plusieurs
morceaux devinrent des classiques du jazz, mais Coltrane avait enfin
satisfait son besoin d’expérimentation. Il voulait désormais revenir à la
mélodie, à quelque chose de plus libre et expressif ; il retourna donc à la
musique de sa petite enfance, le negro spiritual. En 1960, il sortit son
premier grand succès, une version allongée de la chanson Les choses que je
préfère (My favorite things), tirée de la comédie musicale La mélodie du
bonheur. Il joua ce morceau sur saxophone soprano dans un style presque
indien, en y ajoutant une touche de negro spiritual, le tout avec son
penchant bizarre pour les changements d’accord et les gammes rapides.
Personne n’avait osé avant lui ce mélange de musique populaire et
d’expérience avant-gardiste.
Coltrane était désormais une sorte d’alchimiste, obsédé par une quête
presque impossible pour découvrir l’essence de la musique, pour lui faire
exprimer de façon profonde et directe les émotions qu’il ressentait, pour se
brancher directement sur son subconscient. Lentement mais sûrement, il
approchait de son but. Sa ballade Alabama, écrite en réaction à un attentat à
la bombe perpétré en 1963 par le Ku Klux Klan contre une église de
Birmingham, dans l’État américain de l’Alabama, exprime l’essence de
l’humeur et de l’atmosphère du moment. C’est l’incarnation même de la
tristesse et du désespoir. Un an plus tard parut son album A Love Supreme. Sa composition fut presque une expérience religieuse pour Coltrane, qui
l’enregistra en une seule journée. Cet album contenait tout ce à quoi
Coltrane aspirait : des mouvements prolongés autant qu’il en ressentait le
besoin naturel (une innovation en jazz) et un effet sur les auditeurs frisant la
transe ; dans le même temps, il reflétait la rythmique et le brio étourdissant
qui l’avaient rendu célèbre. Cet album exprimait quelque chose de spirituel
impossible à verbaliser. Il fit sensation et lui attira une foule de fans.
Ceux qui assistèrent à des concerts de Coltrane à cette période
affirment le caractère unique de l’expérience. Comme le décrit le
saxophoniste Joe McPhee, « J’ai cru mourir d’émotion… J’ai cru exploser
sur place. Le niveau d’énergie ne cessait de grimper et je me suis dit, “Bon
Dieu, c’est trop pour moi”. » Le public dans la salle se déchaînait, les gens
hurlaient devant l’intensité du son. La musique du saxophone de Coltrane
était la transcription directe d’humeurs et de sentiments dans toute leur
profondeur : il était capable d’emmener son auditoire n’importe où. Nul
autre musicien de jazz n’a eu pareil impact sur des salles bondées.
Le phénomène Coltrane se caractérise également par le fait que chaque
changement qu’il a apporté au jazz a immédiatement déclenché un
engouement : morceaux plus longs, orchestres plus nombreux, tempuras et
grelots, sons orientaux, etc. Cet homme, qui avait consacré dix ans à étudier
tous les styles possibles de musique et de jazz, était désormais celui qui
lançait la mode. Coltrane fit une carrière fulgurante, brutalement
interrompue en 1967 à l’âge de quarante ans, par un cancer du foie.
Coltrane avait fait du jazz une fête de l’individualisme. Des musiciens
comme Charlie Parker avaient fait de leurs solos le centre de tous leurs morceaux de jazz. Dans un solo, le musicien fait parler sa propre voix. Mais
quelle est cette voix qui s’exprime si bien dans le travail des plus grands ?
Ce n’est pas une chose que l’on peut décrire de façon précise avec des mots.
Les musiciens expriment quelque chose de profond sur leur nature, leur
profil psychologique et même leur inconscient. Cela se manifeste dans leur
style, leur rythmique et leur phrasé mélodique. Mais cette voix ne se fait
entendre qu’en étant soi-même et en se lâchant. Le premier venu qui
prendrait un instrument et tenterait d’exprimer d’emblée cette qualité ne
ferait que du bruit. Le jazz, comme toute autre forme de musique, est un
langage qui a ses règles et son vocabulaire. Le paradoxe est que ceux qui
marquent le plus leurs morceaux de leur personnalité – au premier rang
desquels on trouve John Coltrane – sont ceux qui ont commencé par
ensevelir complètement leur tempérament sous un long apprentissage. Dans
le cas de Coltrane, ce processus peut être daté avec précision : dix ans et
quelques mois d’apprentissage intensif, suivis par dix années d’une
stupéfiante explosion créative et la mort.
En consacrant tant de temps à apprendre les structures de la musique,
en développant sa technique et en intégrant tous les styles et toutes les
façons possibles de jouer, Coltrane s’est doté d’un immense vocabulaire.
Une fois celui-ci gravé dans son système nerveux, il a pu tourner son esprit
vers des niveaux plus élevés. À un rythme de plus en plus rapide, il intégra
toutes les techniques qu’il avait apprises dans une œuvre vraiment
personnelle. En se montrant si ouvert à l’exploration et aux essais
multiformes, il a découvert par sérendipité les idées musicales qui lui
convenaient. Avec tout ce qu’il avait appris et magistralement assimilé, il
était en mesure de combiner de façon unique les idées et les styles. En
suivant patiemment le processus d’apprentissage, son expression
personnelle a pu se donner libre cours de façon spontanée. Il personnalisa tous les genres dans lesquels il a travaillé, du blues aux comédies musicales