Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 67 sur 82

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Atteindre l'excellence

9. L’alchimie de la créativité et de l’inconscient

notre étude. En faisant ainsi, nous verrons de grands mystères s’éclairer

sous nos yeux.

 

9. L’alchimie de la créativité et de l’inconscient

 

L’artiste Teresita Fernández (1968-) s’est longtemps passionnée pour

l’alchimie, forme de réflexion préscientifique dont l’objectif était de

transformer de viles matières en or. (À propos de Fernández, voir pages

169-174.) Les alchimistes pensaient que la nature fonctionne par interaction

des contraires : la terre et le feu, le soleil et la lune, le mâle et la femelle,

l’obscurité et la lumière. En conciliant ces extrêmes d’une façon appropriée,

les alchimistes pensaient percer les plus profonds secrets de la nature,

acquérir le pouvoir de créer quelque chose à partir de rien et transformer de

la poussière en or.

Aux yeux de Fernández, l’alchimie ressemblait à bien des égards au

processus de création artistique. D’abord, une pensée ou une idée excite

l’esprit de l’artiste et, progressivement, celui-ci transforme son idée en

œuvre d’art concrète, qui crée elle-même un troisième élément : la réaction

du spectateur, l’émotion que l’artiste désire susciter. C’est bel et bien un

processus magique, l’équivalent de créer quelque chose à partir de rien, une

espèce de transmutation de la poussière en or : en l’espèce, la concrétisation

de l’idée de l’artiste, qui conduit à l’éveil d’émotions puissantes chez le

spectateur.

L’alchimie joue sur la réconciliation entre des qualités contradictoires ;

en réfléchissant sur elle-même, Teresita Fernández décelait beaucoup de

pulsions contraires qui se réconciliaient dans son œuvre. Elle était

personnellement attirée par le minimalisme : forme d’expression fondée sur des stimuli matériels discrets. Elle goûtait la discipline et la rigueur que

cette économie de moyens matériels imposait au processus de réflexion.

Dans le même temps, elle se connaissait une veine romantique et un intérêt

marqué pour toute œuvre suscitant des réactions puissantes chez les

spectateurs. Dans ses œuvres, elle aimait mêler sensualité et austérité. Elle

avait observé qu’en exprimant notamment cette tension au sein d’elle-

même, elle donnait à son œuvre quelque chose de troublant et d’onirique.

Depuis l’enfance, Teresita avait toujours eu le sens des proportions.

Elle trouvait fascinant qu’un local relativement exigu parvienne à évoquer

un espace beaucoup plus vaste par le seul effet de sa disposition ou de la

position des fenêtres. Les enfants sont en général obsédés par la question

d’échelle et jouent avec des versions miniatures du monde des adultes ;

pourtant, ils se convainquent que ces modèles réduits représentent de

véritables objets, beaucoup plus grands. En général, nous perdons cet attrait

en grandissant, mais dans son œuvre Éruption (2005), Teresita Fernández

ressuscite en nous la conscience de ce que des émotions dérangeantes

peuvent être provoquées en jouant simplement sur la notion d’échelle. Cette

œuvre relativement petite a la forme d’une grosse tache rappelant la

silhouette d’une palette de peintre. Elle se compose de milliers de perles de

verre agencées sur sa surface. Sous les perles se cache l’image agrandie

d’une peinture abstraite dont les perles reflètent les différentes couleurs. Le

tout rappelle l’aspect caractéristique de la bouche d’un volcan en éruption.

Nous ne pouvons voir l’image sous-jacente, et nous ne nous rendons pas

compte de la transparence des perles. Notre œil est simplement accroché

par cet effet insolite, ce qui sollicite notre imagination beaucoup plus que la

réalité matérielle de l’œuvre. Dans un tout petit espace, l’artiste crée donc la

sensation d’un profond et vaste paysage. Nous savons que c’est une illusion, mais nous sommes touchés par les sensations et les tensions que

cette œuvre fait naître.

En produisant des œuvres destinées à être exposées au public en

extérieur, les artistes ont en général le choix entre deux options : ils créent

soit quelque chose qui se fond dans le paysage de façon intéressante, soit

quelque chose qui se détache du décor ambiant et capte l’attention. En

concevant Seattle Cloud Cover (2006) pour le Parc de sculptures

olympiques de Seattle dans l’État américain de Washington, Teresita

Fernández tint le juste milieu entre ces deux approches contradictoires. Sur

toute la longueur d’un passage pour piétons au-dessus de voies de chemin

de fer, elle installa de grands panneaux représentant des photos de nuages.

Les panneaux, qui forment une sorte de toit, sont translucides et criblés

de centaines de pois équidistants laissant apercevoir le ciel. Quand les

piétons empruntent ce pont, ils voient au-dessus d’eux des photos réalistes

de nuages qui se détachent sur le ciel gris de Seattle, ou parfois sont

éclairées par le soleil ou encore se transforment en kaléidoscopes quand le

jour baisse. Cette superposition de l’œuvre d’art et de la réalité empêche de

les démêler facilement, ce qui provoque une sensation aiguë de

désorientation.

L’expression ultime de l’alchimie de Teresita est peut-être sa sculpture

Stacked Waters (2009) au musée d’art Blanton, à Austin, dans l’État

américain du Texas. Cette commande fut pour elle un véritable défi. Il lui

fallait créer une sculpture spectaculaire, au milieu d’un vaste espace ouvert

formant un atrium à plusieurs niveaux, servant de hall d’entrée au reste du

musée. Cet atrium est en général inondé de lumière grâce aux vastes

ouvertures du plafond. Au lieu de s’acharner à créer une sculpture pour un

volume pareil, Teresita chercha à inverser les rôles de l’expérience

artistique. Quand les gens rentrent dans un musée ou une galerie, c’est souvent avec distance et froideur ; ils s’écartent un peu, observent une

œuvre, et continuent. Souhaitant un contact plus viscéral avec le spectateur

qu’une sculpture traditionnelle autorisée, elle décida d’utiliser la froideur

blanche des parois de l’atrium et le flux continuel de visiteurs comme la

base de son expérience alchimique.

Elle tapissa les murs de milliers de bandes réfléchissantes en acrylique,

saturées d’une foule de couleurs allant du bleu marine au blanc. Ainsi,

quand on se trouve dans l’atrium, on a l’impression d’être plongé dans une

énorme piscine d’eau bleue miroitant au soleil. En gravissant les escaliers,

les gens se voient dans les bandes d’acrylique, mais de façon déformée, un

peu comme des objets au fond de l’eau. En observant les bandes

réfléchissantes, il est clair qu’elles provoquent une illusion d’optique au

moyen d’une quantité minimale de matériau et pourtant la sensation d’être

immergé dans l’eau demeure palpable. Les spectateurs s’intègrent ainsi à

l’œuvre d’art proprement dite, et c’est le reflet de leur propre image qui

contribue à créer cette illusion. En se déplaçant dans cet espace onirique,

nous touchons du doigt les tensions qui existent entre l’art et la nature,

l’illusion et la réalité, le froid et le chaud, l’humide et le sec, et cela suscite

une puissante réaction intellectuelle et émotionnelle.

Notre culture dépend à bien des égards de la création de normes et de

conventions auxquelles nous sommes tenus d’adhérer. Ces conventions sont

souvent exprimées en termes polarisés : le bien et le mal, le beau et le laid,

le douloureux et l’agréable, le rationnel et l’irrationnel, l’intellectuel et le

sensoriel. Le fait de croire en ces oppositions nous conforte dans une

impression de cohérence et de confort. Mais imaginer que quelque chose

puisse être à la fois intellectuel et sensoriel, agréable et douloureux, réel et

irréel, bon et mauvais, masculin et féminin, est dérangeant. Pourtant, la vie est souple et complexe ; nos désirs et nos expériences ne s’inscrivent pas de

façon claire dans des catégories proprettes.

Comme le prouve l’œuvre de Teresita Fernández, le réel et l’irréel sont

des concepts qui existent pour nous sous forme d’idées et de constructions

intellectuelles, par conséquent, nous pouvons jouer avec eux, les modifier,

les commander et les transformer à notre gré. Ceux qui pensent de façon

manichéenne – le réel et l’irréel sont irréconciliables, des entités distinctes

qui ne pourront jamais fusionner en un troisième élément, alchimique celui-

là – sont limités dans leur créativité et leur œuvre peut vite se figer et

devenir prévisible.

Pour conserver une approche simpliste de la vie, nous sommes obligés

de refouler quantité de vérités observables mais, dans notre inconscient et

nos rêves, nous libérons souvent le besoin de créer des catégories ; nous

sommes capables de mélanger avec facilité des idées et des sensations

apparemment disparates et contradictoires.

Pour penser de façon créative, il faut explorer activement les parties

inconscientes et contradictoires de notre personnalité et rechercher des

tensions et des contradictions analogues dans le monde en général. De fait,

exprimer ses tensions dans une œuvre exerce un effet puissant sur les autres

et leur fait toucher du doigt des vérités ou des sensations inconscientes qui

ont été refoulées ou réprimées. Observons la société en général et ses

flagrantes contradictions : par exemple, la façon dont une culture affiche

son attachement à la liberté d’expression, mais défend des normes

oppressantes politiquement correctes qui censurent toutes les formes

d’expression. Dans le domaine scientifique, cherchons les idées qui

démentent les lois admises, les faits qui paraissent inexplicables car

contradictoires. Ces manifestations insolites constituent une mine

d’informations sur une réalité plus profonde et complexe que ce que nous percevons de façon immédiate. En plongeant dans la zone changeante et