Atteindre l'excellence
9. L’alchimie de la créativité et de l’inconscient
notre étude. En faisant ainsi, nous verrons de grands mystères s’éclairer
sous nos yeux.
9. L’alchimie de la créativité et de l’inconscient
L’artiste Teresita Fernández (1968-) s’est longtemps passionnée pour
l’alchimie, forme de réflexion préscientifique dont l’objectif était de
transformer de viles matières en or. (À propos de Fernández, voir pages
169-174.) Les alchimistes pensaient que la nature fonctionne par interaction
des contraires : la terre et le feu, le soleil et la lune, le mâle et la femelle,
l’obscurité et la lumière. En conciliant ces extrêmes d’une façon appropriée,
les alchimistes pensaient percer les plus profonds secrets de la nature,
acquérir le pouvoir de créer quelque chose à partir de rien et transformer de
la poussière en or.
Aux yeux de Fernández, l’alchimie ressemblait à bien des égards au
processus de création artistique. D’abord, une pensée ou une idée excite
l’esprit de l’artiste et, progressivement, celui-ci transforme son idée en
œuvre d’art concrète, qui crée elle-même un troisième élément : la réaction
du spectateur, l’émotion que l’artiste désire susciter. C’est bel et bien un
processus magique, l’équivalent de créer quelque chose à partir de rien, une
espèce de transmutation de la poussière en or : en l’espèce, la concrétisation
de l’idée de l’artiste, qui conduit à l’éveil d’émotions puissantes chez le
spectateur.
L’alchimie joue sur la réconciliation entre des qualités contradictoires ;
en réfléchissant sur elle-même, Teresita Fernández décelait beaucoup de
pulsions contraires qui se réconciliaient dans son œuvre. Elle était
personnellement attirée par le minimalisme : forme d’expression fondée sur des stimuli matériels discrets. Elle goûtait la discipline et la rigueur que
cette économie de moyens matériels imposait au processus de réflexion.
Dans le même temps, elle se connaissait une veine romantique et un intérêt
marqué pour toute œuvre suscitant des réactions puissantes chez les
spectateurs. Dans ses œuvres, elle aimait mêler sensualité et austérité. Elle
avait observé qu’en exprimant notamment cette tension au sein d’elle-
même, elle donnait à son œuvre quelque chose de troublant et d’onirique.
Depuis l’enfance, Teresita avait toujours eu le sens des proportions.
Elle trouvait fascinant qu’un local relativement exigu parvienne à évoquer
un espace beaucoup plus vaste par le seul effet de sa disposition ou de la
position des fenêtres. Les enfants sont en général obsédés par la question
d’échelle et jouent avec des versions miniatures du monde des adultes ;
pourtant, ils se convainquent que ces modèles réduits représentent de
véritables objets, beaucoup plus grands. En général, nous perdons cet attrait
en grandissant, mais dans son œuvre Éruption (2005), Teresita Fernández
ressuscite en nous la conscience de ce que des émotions dérangeantes
peuvent être provoquées en jouant simplement sur la notion d’échelle. Cette
œuvre relativement petite a la forme d’une grosse tache rappelant la
silhouette d’une palette de peintre. Elle se compose de milliers de perles de
verre agencées sur sa surface. Sous les perles se cache l’image agrandie
d’une peinture abstraite dont les perles reflètent les différentes couleurs. Le
tout rappelle l’aspect caractéristique de la bouche d’un volcan en éruption.
Nous ne pouvons voir l’image sous-jacente, et nous ne nous rendons pas
compte de la transparence des perles. Notre œil est simplement accroché
par cet effet insolite, ce qui sollicite notre imagination beaucoup plus que la
réalité matérielle de l’œuvre. Dans un tout petit espace, l’artiste crée donc la
sensation d’un profond et vaste paysage. Nous savons que c’est une illusion, mais nous sommes touchés par les sensations et les tensions que
cette œuvre fait naître.
En produisant des œuvres destinées à être exposées au public en
extérieur, les artistes ont en général le choix entre deux options : ils créent
soit quelque chose qui se fond dans le paysage de façon intéressante, soit
quelque chose qui se détache du décor ambiant et capte l’attention. En
concevant Seattle Cloud Cover (2006) pour le Parc de sculptures
olympiques de Seattle dans l’État américain de Washington, Teresita
Fernández tint le juste milieu entre ces deux approches contradictoires. Sur
toute la longueur d’un passage pour piétons au-dessus de voies de chemin
de fer, elle installa de grands panneaux représentant des photos de nuages.
Les panneaux, qui forment une sorte de toit, sont translucides et criblés
de centaines de pois équidistants laissant apercevoir le ciel. Quand les
piétons empruntent ce pont, ils voient au-dessus d’eux des photos réalistes
de nuages qui se détachent sur le ciel gris de Seattle, ou parfois sont
éclairées par le soleil ou encore se transforment en kaléidoscopes quand le
jour baisse. Cette superposition de l’œuvre d’art et de la réalité empêche de
les démêler facilement, ce qui provoque une sensation aiguë de
désorientation.
L’expression ultime de l’alchimie de Teresita est peut-être sa sculpture
Stacked Waters (2009) au musée d’art Blanton, à Austin, dans l’État
américain du Texas. Cette commande fut pour elle un véritable défi. Il lui
fallait créer une sculpture spectaculaire, au milieu d’un vaste espace ouvert
formant un atrium à plusieurs niveaux, servant de hall d’entrée au reste du
musée. Cet atrium est en général inondé de lumière grâce aux vastes
ouvertures du plafond. Au lieu de s’acharner à créer une sculpture pour un
volume pareil, Teresita chercha à inverser les rôles de l’expérience
artistique. Quand les gens rentrent dans un musée ou une galerie, c’est souvent avec distance et froideur ; ils s’écartent un peu, observent une
œuvre, et continuent. Souhaitant un contact plus viscéral avec le spectateur
qu’une sculpture traditionnelle autorisée, elle décida d’utiliser la froideur
blanche des parois de l’atrium et le flux continuel de visiteurs comme la
base de son expérience alchimique.
Elle tapissa les murs de milliers de bandes réfléchissantes en acrylique,
saturées d’une foule de couleurs allant du bleu marine au blanc. Ainsi,
quand on se trouve dans l’atrium, on a l’impression d’être plongé dans une
énorme piscine d’eau bleue miroitant au soleil. En gravissant les escaliers,
les gens se voient dans les bandes d’acrylique, mais de façon déformée, un
peu comme des objets au fond de l’eau. En observant les bandes
réfléchissantes, il est clair qu’elles provoquent une illusion d’optique au
moyen d’une quantité minimale de matériau et pourtant la sensation d’être
immergé dans l’eau demeure palpable. Les spectateurs s’intègrent ainsi à
l’œuvre d’art proprement dite, et c’est le reflet de leur propre image qui
contribue à créer cette illusion. En se déplaçant dans cet espace onirique,
nous touchons du doigt les tensions qui existent entre l’art et la nature,
l’illusion et la réalité, le froid et le chaud, l’humide et le sec, et cela suscite
une puissante réaction intellectuelle et émotionnelle.
Notre culture dépend à bien des égards de la création de normes et de
conventions auxquelles nous sommes tenus d’adhérer. Ces conventions sont
souvent exprimées en termes polarisés : le bien et le mal, le beau et le laid,
le douloureux et l’agréable, le rationnel et l’irrationnel, l’intellectuel et le
sensoriel. Le fait de croire en ces oppositions nous conforte dans une
impression de cohérence et de confort. Mais imaginer que quelque chose
puisse être à la fois intellectuel et sensoriel, agréable et douloureux, réel et
irréel, bon et mauvais, masculin et féminin, est dérangeant. Pourtant, la vie est souple et complexe ; nos désirs et nos expériences ne s’inscrivent pas de
façon claire dans des catégories proprettes.
Comme le prouve l’œuvre de Teresita Fernández, le réel et l’irréel sont
des concepts qui existent pour nous sous forme d’idées et de constructions
intellectuelles, par conséquent, nous pouvons jouer avec eux, les modifier,
les commander et les transformer à notre gré. Ceux qui pensent de façon
manichéenne – le réel et l’irréel sont irréconciliables, des entités distinctes
qui ne pourront jamais fusionner en un troisième élément, alchimique celui-
là – sont limités dans leur créativité et leur œuvre peut vite se figer et
devenir prévisible.
Pour conserver une approche simpliste de la vie, nous sommes obligés
de refouler quantité de vérités observables mais, dans notre inconscient et
nos rêves, nous libérons souvent le besoin de créer des catégories ; nous
sommes capables de mélanger avec facilité des idées et des sensations
apparemment disparates et contradictoires.
Pour penser de façon créative, il faut explorer activement les parties
inconscientes et contradictoires de notre personnalité et rechercher des
tensions et des contradictions analogues dans le monde en général. De fait,
exprimer ses tensions dans une œuvre exerce un effet puissant sur les autres
et leur fait toucher du doigt des vérités ou des sensations inconscientes qui
ont été refoulées ou réprimées. Observons la société en général et ses
flagrantes contradictions : par exemple, la façon dont une culture affiche
son attachement à la liberté d’expression, mais défend des normes
oppressantes politiquement correctes qui censurent toutes les formes
d’expression. Dans le domaine scientifique, cherchons les idées qui
démentent les lois admises, les faits qui paraissent inexplicables car
contradictoires. Ces manifestations insolites constituent une mine
d’informations sur une réalité plus profonde et complexe que ce que nous percevons de façon immédiate. En plongeant dans la zone changeante et