Atteindre l'excellence
4. Les pouvoirs naturels
les parties séparément mais plutôt la façon dont elles réagissent les unes sur
les autres, et vous touchez du doigt ce qu’elles produisent une fois
assemblées. Ce que vous essayez de créer ne décollera pas sur un coup de
baguette magique après quelques éclairs de génie créatif ; cela évoluera
progressivement, pas à pas, par élimination des défauts. Au bout du compte,
c’est par la maîtrise supérieure du métier que vous l’emporterez, et non
avec des arguments commerciaux. La maîtrise technique suppose de créer
un dispositif simple et élégant, qui utilise au mieux sa matière première :
c’est une forme supérieure de créativité. Ces principes sont conformes à la
fonction naturelle du cerveau, on ne les piétine qu’à ses risques et périls.
4. Les pouvoirs naturels
Une fois son diplôme d’architecte en poche en 1973, l’Espagnol Santiago
Calatrava ne mit nulle hâte à se faire embaucher dans un cabinet
d’architecture (sur Calatrava, voir pages 99-100). Tout jeune, il avait pour
ambition de devenir artiste, mais s’était tourné vers l’architecture comme
une forme d’expression plus étendue : des œuvres sculpturales et
néanmoins fonctionnelles, pouvant être réalisées à grande échelle.
L’architecture est un curieux métier. Elle est en effet limitée par un nombre
record de contraintes ; il faut tenir compte des désirs du client, du budget,
des matériaux disponibles, du paysage et même de la situation politique.
Dans les œuvres des plus grands architectes comme Le Corbusier, on
remarque un style personnel alors que chez beaucoup d’autres, cet effet est
masqué par les contraintes et interférences de tous ordres. Calatrava avait le
sentiment qu’il ne possédait ni le vocabulaire ni les compétences pour pouvoir s’affirmer. S’il rejoignait un cabinet, ses énergies créatrices seraient
enfouies sous les pressions commerciales et il ne s’en remettrait jamais.
Il prit donc une étrange décision : il s’inscrivit à l’École polytechnique
fédérale de Zurich pour y étudier le génie civil. S’il voulait devenir
ingénieur, c’était pour comprendre les limites du possible dans la
conception des bâtiments et des ouvrages d’art. Il avait le vague projet,
contraire à l’un des principes les plus fondamentaux de l’architecture, de
construire des bâtiments capables de bouger. Dans ce dessein, il étudia
différents dispositifs conçus par la NASA pour se plier et se déployer, dans
le cadre de missions spatiales. Ces appareils mettaient en jeu des principes
d’ingénierie de pointe, que Calatrava entreprit d’apprendre à l’École
polytechnique.
Une fois diplômé en 1981, il se lança enfin dans la vie active en qualité
d’architecte et d’ingénieur. Il connaissait à présent à fond les aspects
techniques de ce domaine et les principes de base permettant de mener un
projet à bonne fin, mais nul ne lui avait enseigné le processus créatif
proprement dit. Il lui restait à l’inventer lui-même.
Son premier gros projet lui fut proposé en 1983 : transformer la façade
d’un énorme entrepôt pour une entreprise de prêt-à-porter très connue en
Allemagne, Ernsting. Il décida de couvrir la façade avec de l’aluminium
brut. Il comptait envelopper la totalité du bâtiment, dont chaque côté
refléterait à sa façon la lumière du soleil, avec des effets éblouissants. Pour
Calatrava, l’élément clef de son plan était la présence sur trois côtés de
l’entrepôt d’une porte au-dessus d’un quai de chargement. C’est là qu’il
décida d’appliquer ses idées sur le mouvement et les structures pliantes. Ne
sachant par où commencer, il jeta sur le papier différentes options pour la
conception de ces portes. Depuis l’enfance, il aimait dessiner : il avait tout
le temps un crayon à la main. Il maniait si bien crayon et pinceau qu’il était capable de dessiner à peu près n’importe quoi de façon rapide et précise. Il
dessinait à la vitesse de sa pensée, traduisant facilement sur papier les
visions de son esprit.
Sans savoir où cela le menait, il entreprit de faire à l’aquarelle des
esquisses sur du papier, par libre association d’idées. L’image d’une baleine
échouée se forma dans son esprit et il la dessina. Poussant plus loin, il
métamorphosa l’entrepôt en baleine, dont la bouche et les fanons
s’ouvraient comme une porte de quai de chargement. Il comprit enfin cette
image. L’entrepôt était devenu une baleine de Jonas vomissant camions et
colis. En marge de son dessin, il nota : « la construction d’un organisme
vivant. » En regardant son esquisse, il eut l’œil attiré par celui de la baleine,
passablement gros, qu’il avait peint à côté de la bouche, c’est-à-dire de la
porte. La métaphore lui sembla intéressante, elle lui indiquait la nouvelle
direction à prendre.
Il se mit à dessiner différents types d’yeux sur les murs de l’entrepôt,
les yeux devenant eux-mêmes des portes. Il affina ses dessins et évolua vers
quelque chose de plus architectural pour représenter de façon réaliste les
véritables côtés du bâtiment, et ses portes ; mais toujours avec l’ouverture et
la fermeture d’un œil géant. Il en vint à concevoir des portes pliantes que
l’on pouvait obturer avec une sorte de paupière curviligne.
Quand il eut fini ses plans, il avait produit un grand nombre de croquis,
qu’il feuilleta par ordre chronologique ; il y observa une progression fort
intéressante, d’une vague image sortie de son inconscient jusqu’à des plans
de plus en plus précis. Néanmoins, même dans les dessins les plus aboutis
de la façade, il restait clairement un côté artistique et ludique. En observant
tous ces dessins, on avait l’impression de voir se développer
progressivement quelque chose, comme une photographie dans un bac de
révélateur. Cette forme de réflexion était immensément gratifiante. Elle lui donnait le sentiment de créer quelque chose de vivant. En travaillant de la
sorte, son affectivité s’exprimait profondément, car il jonglait avec toutes
sortes de métaphores, tant mythiques que freudiennes.
Finalement, son plan dégageait une impression étrange et puissante. En
travaillant sur la simple façade du bâtiment, il lui avait donné des allures de
temple grec, avec l’aluminium qui ondulait comme des colonnes d’argent.
Les portes des quais de chargement ajoutaient une touche surréaliste et,
quand elles se repliaient, elles ressemblaient encore davantage aux portails
d’un temple. Tout cela se mêlait intimement à la fonctionnalité du bâtiment.
Ce fut un grand succès qui lui valut une notoriété immédiate.
Au fil des ans, les grosses commandes se succédèrent. Travaillant sur
des projets de plus en plus vastes, Calatrava était conscient des dangers qui
le menaçaient. Chaque projet, du premier jet à la fin de la construction,
prenait une dizaine d’années ou davantage. Dans cet intervalle, toutes sortes
de problèmes et de conflits pouvaient se présenter et gâter la vision initiale.
Plus les budgets étaient importants, plus sévères étaient les contraintes ; il
fallait satisfaire des gens de plus en plus nombreux. S’il n’y prenait garde,
son désir de transgresser les règles et d’exprimer une vision personnelle se
perdrait en chemin et tandis que sa carrière progressait, quelque chose en lui
le fit revenir à la méthode qu’il avait mise au point pour l’entrepôt Ernsting.
Il commençait toujours par des esquisses dessinées à la main. La chose
était de plus en plus rare à une époque – les années 1980 – où les logiciels
3D dévoraient la conception architecturale. Comme il était ingénieur,
Calatrava connaissait les avantages considérables offerts par l’ordinateur
pour faire des maquettes virtuelles et calculer la résistance des structures.
Mais s’il s’était limité au travail sur ordinateur, il n’aurait pu créer de façon
aussi immédiate qu’avec un crayon, un pinceau et une feuille de papier.
L’intervention de l’ordinateur supprime la dimension onirique de la création et interdit le contact direct avec l’inconscient. La main et le cerveau
présentent une synchronisation réelle et primale, impossible à reproduire
sur ordinateur.
Désormais, les esquisses qu’il dessinait pour un projet se comptaient
par centaines. Il commençait toujours par des choses floues, qui suscitaient
par association toutes sortes d’idées. Il projetait d’abord l’émotion que
l’idée du projet éveillait en lui. Cela lui fournissait une image, vague. Par
exemple, quand on lui demanda de concevoir une extension du musée d’art
de Milwaukee, la première chose qui lui vint à l’esprit, puis sur papier, fut
l’image d’un oiseau sur le point de s’envoler. Cette image passa par la
moulinette de son processus d’esquisses, mais au terme de son travail, le
toit de son bâtiment comportait deux énormes éléments nervurés pouvant
s’ouvrir et se fermer en fonction du soleil, donnant l’impression d’un
énorme oiseau préhistorique sur le point de prendre son vol au-dessus du
lac Michigan.
La plupart de ses associations libres tournaient autour de la nature –
plantes, arbres, silhouettes humaines dans différentes positions, éléments du
squelette thoracique – et elles étaient liées de façon intime au paysage.
Progressivement, la silhouette d’ensemble se précisait, et il transcrivait son
idée de façon de plus en plus rationnelle et architecturale. Parallèlement à
ce processus, il construisait des maquettes, commençant parfois par une
forme totalement abstraite, qui évoluait dans ses versions successives vers
le dessin de la structure proprement dite. Toutes ces esquisses et ces
sculptures étaient comme la projection d’un processus de pensée
inconscient et non verbal.
Au fur et à mesure qu’approchait la phase de construction, il se
heurtait inévitablement à de nouvelles contraintes, tels les matériaux à
mettre en œuvre et les considérations financières. Mais en travaillant à partir de cette stratégie initiale, il n’abordait ces contraintes que comme
autant de défis à sa créativité : par exemple, comment incorporer certains
matériaux dans la vision qu’il avait esquissée et faire que le tout
fonctionne ? S’il s’agissait d’une gare ferroviaire ou d’une station de métro,
comment concilier la disposition des quais et les mouvements des trains
avec sa vision d’ensemble, au point peut-être d’en améliorer la
fonctionnalité ? Ce genre de défi le passionnait.
Le plus grand danger était, pour lui, de venir à bout de son énergie du
fait que la conception s’étendait sur des années : il risquait de perdre de vue
son intuition originelle. Pour combattre ce danger, Calatrava veillait à rester
dans une attitude d’insatisfaction permanente. Ses dessins n’étaient jamais
parfaits. Il fallait qu’il les améliore sans cesse. Comme il visait la perfection
et demeurait dans une incertitude constante, le projet ne devenait jamais
rigide. Il fallait qu’il le sente plein de vie à l’instant où son pinceau touchait
le papier. Si ce qu’il esquissait lui semblait mort de quelque façon que ce
soit, il reprenait depuis le début. Cela lui demandait non seulement une
patience infinie, mais aussi une bonne dose de courage, car il balayait ainsi
parfois plusieurs mois de travail. Mais c’était de peu d’importance à côté de
la nécessité de rester vigilant et de sentir que le projet était vivant.
Au bout de longues années de carrière, quand Calatrava revenait sur
tous ses projets, il éprouvait un sentiment bizarre. Le processus qu’il avait
mis au point était comme venu de l’extérieur de lui-même. Ce n’était pas
quelque chose qu’il avait créé avec sa propre imagination, mais plutôt la
nature elle-même qui l’avait conduit à ce processus parfaitement naturel et
d’une efficacité si élégante. Les projets prenaient racine dans son esprit à
partir d’une émotion ou d’une idée et se développaient lentement au fil des
esquisses, toujours souples et fluides comme la vie même, comme les
étapes du développement d’une plante aboutissant à la fleur. En percevant dans son travail ce genre de vitalité, il transposait cette sensation dans les
structures qu’il concevait et celles-ci surprenaient et émerveillaient le public
qui les voyait et les utilisait.
Le processus de création est indéfinissable et il n’existe pas de formation
pour apprendre à le déclencher. Dès nos premiers essais créatifs, nous
devons en général nous débrouiller par nous-mêmes, c’est-à-dire nager ou
couler. Dans ces circonstances, nous sommes contraints d’évoluer vers
quelque chose qui convient à notre personnalité individuelle et à notre
métier. Toutefois, il est facile de s’égarer totalement dans ce processus,
surtout si l’on subit des pressions pour parvenir à un résultat et que cela
nous terrifie. Dans le processus créatif de Calatrava, nous discernons des
schémas répétitifs élémentaires et des principes susceptibles de vastes
applications, car ils sont conformes aux penchants naturels et aux points
forts du cerveau de l’homme.
En premier lieu, il est fondamental d’intégrer dans le processus créatif
une période initiale libre de tout délai. Donnez à l’imagination le temps de
rêver et de vagabonder, pour démarrer de façon floue et totalement ouverte.
À ce stade, laissez le projet s’associer à des émotions puissantes, qui
surgissent naturellement quand vous vous concentrez sur vos idées. Il est
toujours facile de préciser ces dernières ultérieurement et de rendre le projet
de plus en plus réaliste et rationnel. Mais si dès le début, vous vous sentez
prisonnier et soumis aux pressions du financement, de la concurrence et de
l’avis du premier venu, vous bloquez les capacités d’association du cerveau
et vous effacez de cette tâche toute trace de joie et de vie. En second lieu, il
est préférable d’avoir une connaissance étendue de votre domaine et des domaines voisins, offrant au cerveau davantage de possibilités