Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 32 sur 82

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Atteindre l'excellence

2. Scruter le miroir du mentor

avec ce projet et vous aide à transformer votre singularité en maîtrise, au

lieu de la gommer. Si, en revanche, vous hésitez comme Jung sur la

direction à prendre, cherchez une personne capable de vous aider à tirer au

clair ce que vous voulez : ce n’est pas forcément un personnage en vue dans

le domaine que vous explorez. Il arrive que le mentor cherche à inculquer à

son élève quelque chose que celui-ci veut éviter ou contester activement.

Dans ce dernier cas, l’élève visera à conserver une distance affective plus

marquée, surtout si le mentor a un profil autoritaire. Et seul le temps dira à

l’élève ce qu’il doit intégrer et ce qu’il doit rejeter.

Rappelez-vous que la dynamique de votre relation avec votre mentor

rappelle celle qui préside à vos relations avec vos parents ou toute figure

paternelle. Il est banal de dire que l’on ne choisit pas sa famille, alors

qu’heureusement pour vous, vous avez toute liberté pour choisir vos

mentors. Dans ce cas, le bon choix vous orientera vers quelqu’un

susceptible de vous offrir ce que vos parents ne vous ont pas donné :

soutien, confiance en vous-même, orientation, liberté de découvrir les

choses par vous-même. Cherchez le mentor pouvant vous donner cela, et

méfiez-vous de l’écueil opposé : choisir un mentor ressemblant à vos

parents jusque dans leurs traits négatifs. Vous revivriez simplement les

mêmes blocages que la première fois.

 

2. Scruter le miroir du mentor

 

Hakuin Zenji (1685-1769) naquit dans un village proche de la ville d’Hara,

au Japon ; il descendait par son père d’une illustre lignée de samouraïs.

Quand il était petit, Hakuin faisait preuve d’une énergie pétulante qui

semblait le destiner aux arts martiaux. Mais, vers l’âge de onze ans, il entendit un prêtre décrire dans un sermon les tourments de l’enfer qui

attendaient les imprudents ; ce discours créa chez l’enfant une angoisse

aussi intense qu’incurable. Il fut saisi de doutes insurmontables concernant

sa propre valeur au point qu’à l’âge de quatorze ans, il jugea que la seule

façon de dissiper son anxiété était d’embrasser le chemin de la religion et de

devenir prêtre. Il était particulièrement attiré par le bouddhisme zen, car il

avait lu la vie de grands maîtres chinois et japonais, surmontant des

obstacles sans fin et supportant de grandes souffrances pour atteindre

l’illumination. L’idée de traverser des phases douloureuses s’accordait bien

avec les doutes intérieurs qui le rongeaient.

À dix-huit ans, on l’envoya dans un centre de formation pour le

préparer à la prêtrise. Mais la méthode d’enseignement le déçut. Il

s’attendait à suivre des séances de méditation de vingt-quatre heures et

d’autres épreuves de même acabit. En fait, on se contenta de lui faire

étudier toutes sortes de textes en chinois et en japonais. Ce qu’il lisait et ce

qu’il apprenait de ses enseignants ne le changeait en rien. Il ne s’agissait en

effet que de connaissances intellectuelles sans grand lien avec sa vie

quotidienne. Ses angoisses redoublèrent. Il quitta le temple et partit

vagabonder à la recherche d’un mentor capable de le guider.

Il fréquenta une série d’écoles zen dans toutes les régions du Japon et

se fit une idée claire de ce qu’était à l’époque l’instruction zen. Elle était

fondée sur de simples séances de méditation assises, sans directive précise.

Et quand la grosse cloche sonnait, les moines s’empressaient d’aller manger

ou dormir. Pendant leur temps libre, les élèves psalmodiaient des textes

visant à leur faire trouver le bonheur et la paix. Bref, le zen était devenu une

sorte de soporifique, maintenant les élèves dans un état léthargique. Les

maîtres considéraient comme intrusif le fait de donner des indications ;

l’élève était censé trouver son propre chemin vers l’illumination. Naturellement, les élèves ainsi laissés à eux-mêmes choisissaient le chemin

de la facilité : ne rien faire. Cette tendance était répandue dans tout le

Japon ; les moines étaient convaincus que le zen est quelque chose de

simple et facile et, si l’on s’y sent à l’aise, c’est que l’on est sur le bon

chemin.

De temps en temps, Hakuin entendait parler d’une école ou d’un prêtre

qui faisaient sensation quelque part et il s’empressait d’aller voir. En 1708,

il lui fallut plusieurs semaines de voyage pour atteindre un temple dans une

ville côtière où un prêtre réputé provocant se produisait. Mais au bout de

quelques phrases tombées de sa bouche, Hakuin ressentit le même ennui

profond et la même déception : il s’agissait seulement de citations des

classiques et d’anecdotes habilement tournées pour cacher la vacuité du

discours. Il en vint à douter que la véritable illumination existe : peut-être le

moment était-il venu d’abandonner sa quête. Dans ce temple, il rencontra

un autre jeune moine également déçu par l’enseignement du prêtre. Ils

lièrent amitié et un beau jour, le jeune moine lui raconta qu’il avait étudié

quelques jours auprès d’un étrange ermite du nom de Shoju Rojin, qui se

démarquait complètement des autres maîtres. Il vivait dans un village isolé,

n’acceptait qu’une poignée d’élèves et se montrait très exigeant. C’était

exactement ce qu’Hakuin avait besoin d’entendre. Il demanda au jeune

moine de le conduire sur le champ à Shoju.

Quand le maître le reçut, Hakuin lut dans ses yeux quelque chose qu’il

n’avait jamais vu chez les autres prêtres et enseignants. Celui-ci avait une

force et une maîtrise de soi rayonnantes, il avait manifestement beaucoup

souffert pour atteindre son état actuel. Il avait vécu et surmonté la douleur.

Hakuin fut ravi quand Shoju lui dit qu’il l’acceptait comme élève, mais son

enthousiasme céda bientôt à la peur. Lors de leur premier entretien

individuel, Shoju l’interrogea sur le koan (une anecdote zen utilisée dans un but d’instruction) : « Comment comprends-tu le koan “un chien a-t-il la

nature de Bouddha ?” ? » « Pas question d’y toucher, même avec des

gants ! » répondit Hakuin, sûr d’avoir donné la bonne réponse. Là-dessus,

Shoju lui saisit le nez et le tordit brutalement en lui hurlant au visage : « Là

je te tiens, et je te tiens bien ! » Il le garda ainsi plusieurs minutes, Hakuin

était complètement désarçonné.

Les jours suivants, il subit de plus en plus de mauvais traitements.

Shoju lui faisait sentir à quel point toutes ses études et tous ses voyages ne

lui avaient rien appris. Il était incapable de dire ni de faire quoi que ce soit

de juste. Sans préavis, Shoju lui décochait un coup de poing ou lui crachait

au visage. Hakuin se prit à douter de tout ce qu’il connaissait déjà, et vivait

dans la terreur de ce qui allait encore lui arriver.

Shoju lui donna à réfléchir et discuter les koans les plus difficiles

qu’Hakuin ait entendus. Il n’y comprenait goutte. Il se sentait si abattu qu’il

aurait pu s’effondrer à tout instant. Néanmoins, sachant qu’il était important

de persévérer, il s’obstina jour et nuit. Bientôt, il douta même de Shoju, et

envisagea de décamper.

Un jour où il se sentait particulièrement agité, il alla faire un tour dans

un village voisin et, sans savoir ni pourquoi ni comment, commença à

méditer sur un des koans les plus épineux que Shoju lui ait donnés. Absorbé

dans ses pensées, il entra distraitement dans le jardin d’une maison

particulière. La femme qui y vivait lui hurla de filer, mais Hakuin ne réagit

pas. Croyant avoir affaire à un fou ou à un malfaiteur, elle l’assomma d’un

coup de bâton. Quand il reprit ses esprits au bout de quelques minutes, il se

sentit soudain différent : il avait enfin pénétré le koan de Shoju ! Il le

comprenait de toutes ses fibres. Il en vivait ! Tout s’ordonna en lui et il fut

sûr d’avoir enfin atteint l’illumination : le monde entier lui apparut sous un jour totalement nouveau. Il se mit à battre des mains et à crier de joie. Pour

la première fois, il se sentit libéré du poids de ses angoisses.

Il rentra ventre à terre et Shoju comprit d’un coup d’œil ce qui était

arrivé à son élève. Cette fois, le maître fit preuve de douceur et caressa le

dos d’Hakuin avec son éventail. Il révéla alors à son élève que, dès leur

première conversation, il avait reconnu en Hakuin les dons nécessaires à un

apprentissage authentique : dureté avec soi, détermination farouche et soif

d’illumination. « Le problème avec les élèves, précisa le maître, est qu’ils

finissent tous par s’arrêter en chemin. Ils saisissent une idée et s’agrippent à

elle jusqu’à ce qu’elle perde toute substance. Ils veulent se flatter de

connaître la vérité, mais le vrai zen ne s’arrête jamais, il ne se fige pas dans

des vérités partielles. C’est pourquoi chacun doit constamment être poussé

vers l’abîme, recommencer à zéro et se convaincre de l’abjection de sa

démarche. Faute de doutes et de souffrances, l’esprit se borne à des clichés

et s’en contente, jusqu’à en mourir. Même l’illumination ne suffit pas. Il

faut continuellement recommencer et se lancer des défis nouveaux. »

Shoju était convaincu qu’Hakuin aurait le cran de continuer son

processus car il était tenace. Dans tout le Japon, le zen se mourait. Shoju

voulait qu’Hakuin reste avec lui et lui succède. Il avait la conviction que ce

jeune homme aurait un jour le mérite de faire revivre la religion. Pourtant,

Hakuin ne réussit jamais à dompter son besoin de mouvement. Il quitta

Shoju au bout de huit mois, sûr qu’il reviendrait dès que possible. Mais les

années passèrent et il succomba derechef à ses doutes et ses angoisses. Il

recommença à errer de temple en temple, connaissant sans cesse des hauts

et des bas.

À l’âge de quarante et un ans, il eut enfin son ultime illumination, qui

devait l’éclairer pour le reste de ses jours. Les enseignements de Shoju lui

revinrent comme s’il les avait reçus la veille : il comprit qu’il n’avait jamais eu de vrai maître à l’exception de Shoju. Il retourna le remercier, mais le

maître était mort cinq ans plus tôt. Pour lui exprimer sa reconnaissance,

Hakuin se devait de perpétuer son enseignement en ouvrant une école. Et au

bout du compte, ce fut effectivement Hakuin qui tira la pratique zen de sa

décadence, comme l’avait prédit Shoju.

 

Pour atteindre la maîtrise, il faut de l’endurance et un contact permanent

avec la réalité. Pendant l’apprentissage, il peut être difficile de se lancer à

soi-même les défis convenables et de débusquer clairement ses propres

faiblesses. Notre époque ne nous facilite pas les choses. Notre culture ne

met pas en valeur l’apprentissage de la discipline par les épreuves ni les

souffrances. Les personnes répugnent à reconnaître en vérité leurs

faiblesses, leurs déficiences et les défauts de leur œuvre. Même les livres de

développement personnel destinés à nous remettre sur le droit chemin sont

cousus de mansuétude et de flatteries, ils disent ce que nous souhaitons

entendre : que notre nature est foncièrement bonne et que nous pouvons

obtenir ce que nous voulons en suivant quelques préceptes simples. Les

auteurs craignent de se montrer injurieux et d’attenter à l’estime de soi des

lecteurs en leur offrant une critique sévère et réaliste, et en leur faisant

prendre conscience de la distance qu’ils ont à parcourir. En fait, cette

suavité et cette crainte de blesser sont à terme dévastatrices. Elles

empêchent les gens de mesurer où ils en sont et de s’autodiscipliner. Elles

les rendent inaptes aux épreuves qui se présentent sur le chemin de la

maîtrise. Elles affaiblissent la volonté.

Les maîtres sont par nature ceux qui ont souffert pour arriver là où ils

en sont. Ils ont subi des critiques cinglantes sur leur travail, ils ont douté de leurs propres progrès et rencontré de nombreux contretemps. Ils savent au