Atteindre l'excellence
2. Scruter le miroir du mentor
avec ce projet et vous aide à transformer votre singularité en maîtrise, au
lieu de la gommer. Si, en revanche, vous hésitez comme Jung sur la
direction à prendre, cherchez une personne capable de vous aider à tirer au
clair ce que vous voulez : ce n’est pas forcément un personnage en vue dans
le domaine que vous explorez. Il arrive que le mentor cherche à inculquer à
son élève quelque chose que celui-ci veut éviter ou contester activement.
Dans ce dernier cas, l’élève visera à conserver une distance affective plus
marquée, surtout si le mentor a un profil autoritaire. Et seul le temps dira à
l’élève ce qu’il doit intégrer et ce qu’il doit rejeter.
Rappelez-vous que la dynamique de votre relation avec votre mentor
rappelle celle qui préside à vos relations avec vos parents ou toute figure
paternelle. Il est banal de dire que l’on ne choisit pas sa famille, alors
qu’heureusement pour vous, vous avez toute liberté pour choisir vos
mentors. Dans ce cas, le bon choix vous orientera vers quelqu’un
susceptible de vous offrir ce que vos parents ne vous ont pas donné :
soutien, confiance en vous-même, orientation, liberté de découvrir les
choses par vous-même. Cherchez le mentor pouvant vous donner cela, et
méfiez-vous de l’écueil opposé : choisir un mentor ressemblant à vos
parents jusque dans leurs traits négatifs. Vous revivriez simplement les
mêmes blocages que la première fois.
2. Scruter le miroir du mentor
Hakuin Zenji (1685-1769) naquit dans un village proche de la ville d’Hara,
au Japon ; il descendait par son père d’une illustre lignée de samouraïs.
Quand il était petit, Hakuin faisait preuve d’une énergie pétulante qui
semblait le destiner aux arts martiaux. Mais, vers l’âge de onze ans, il entendit un prêtre décrire dans un sermon les tourments de l’enfer qui
attendaient les imprudents ; ce discours créa chez l’enfant une angoisse
aussi intense qu’incurable. Il fut saisi de doutes insurmontables concernant
sa propre valeur au point qu’à l’âge de quatorze ans, il jugea que la seule
façon de dissiper son anxiété était d’embrasser le chemin de la religion et de
devenir prêtre. Il était particulièrement attiré par le bouddhisme zen, car il
avait lu la vie de grands maîtres chinois et japonais, surmontant des
obstacles sans fin et supportant de grandes souffrances pour atteindre
l’illumination. L’idée de traverser des phases douloureuses s’accordait bien
avec les doutes intérieurs qui le rongeaient.
À dix-huit ans, on l’envoya dans un centre de formation pour le
préparer à la prêtrise. Mais la méthode d’enseignement le déçut. Il
s’attendait à suivre des séances de méditation de vingt-quatre heures et
d’autres épreuves de même acabit. En fait, on se contenta de lui faire
étudier toutes sortes de textes en chinois et en japonais. Ce qu’il lisait et ce
qu’il apprenait de ses enseignants ne le changeait en rien. Il ne s’agissait en
effet que de connaissances intellectuelles sans grand lien avec sa vie
quotidienne. Ses angoisses redoublèrent. Il quitta le temple et partit
vagabonder à la recherche d’un mentor capable de le guider.
Il fréquenta une série d’écoles zen dans toutes les régions du Japon et
se fit une idée claire de ce qu’était à l’époque l’instruction zen. Elle était
fondée sur de simples séances de méditation assises, sans directive précise.
Et quand la grosse cloche sonnait, les moines s’empressaient d’aller manger
ou dormir. Pendant leur temps libre, les élèves psalmodiaient des textes
visant à leur faire trouver le bonheur et la paix. Bref, le zen était devenu une
sorte de soporifique, maintenant les élèves dans un état léthargique. Les
maîtres considéraient comme intrusif le fait de donner des indications ;
l’élève était censé trouver son propre chemin vers l’illumination. Naturellement, les élèves ainsi laissés à eux-mêmes choisissaient le chemin
de la facilité : ne rien faire. Cette tendance était répandue dans tout le
Japon ; les moines étaient convaincus que le zen est quelque chose de
simple et facile et, si l’on s’y sent à l’aise, c’est que l’on est sur le bon
chemin.
De temps en temps, Hakuin entendait parler d’une école ou d’un prêtre
qui faisaient sensation quelque part et il s’empressait d’aller voir. En 1708,
il lui fallut plusieurs semaines de voyage pour atteindre un temple dans une
ville côtière où un prêtre réputé provocant se produisait. Mais au bout de
quelques phrases tombées de sa bouche, Hakuin ressentit le même ennui
profond et la même déception : il s’agissait seulement de citations des
classiques et d’anecdotes habilement tournées pour cacher la vacuité du
discours. Il en vint à douter que la véritable illumination existe : peut-être le
moment était-il venu d’abandonner sa quête. Dans ce temple, il rencontra
un autre jeune moine également déçu par l’enseignement du prêtre. Ils
lièrent amitié et un beau jour, le jeune moine lui raconta qu’il avait étudié
quelques jours auprès d’un étrange ermite du nom de Shoju Rojin, qui se
démarquait complètement des autres maîtres. Il vivait dans un village isolé,
n’acceptait qu’une poignée d’élèves et se montrait très exigeant. C’était
exactement ce qu’Hakuin avait besoin d’entendre. Il demanda au jeune
moine de le conduire sur le champ à Shoju.
Quand le maître le reçut, Hakuin lut dans ses yeux quelque chose qu’il
n’avait jamais vu chez les autres prêtres et enseignants. Celui-ci avait une
force et une maîtrise de soi rayonnantes, il avait manifestement beaucoup
souffert pour atteindre son état actuel. Il avait vécu et surmonté la douleur.
Hakuin fut ravi quand Shoju lui dit qu’il l’acceptait comme élève, mais son
enthousiasme céda bientôt à la peur. Lors de leur premier entretien
individuel, Shoju l’interrogea sur le koan (une anecdote zen utilisée dans un but d’instruction) : « Comment comprends-tu le koan “un chien a-t-il la
nature de Bouddha ?” ? » « Pas question d’y toucher, même avec des
gants ! » répondit Hakuin, sûr d’avoir donné la bonne réponse. Là-dessus,
Shoju lui saisit le nez et le tordit brutalement en lui hurlant au visage : « Là
je te tiens, et je te tiens bien ! » Il le garda ainsi plusieurs minutes, Hakuin
était complètement désarçonné.
Les jours suivants, il subit de plus en plus de mauvais traitements.
Shoju lui faisait sentir à quel point toutes ses études et tous ses voyages ne
lui avaient rien appris. Il était incapable de dire ni de faire quoi que ce soit
de juste. Sans préavis, Shoju lui décochait un coup de poing ou lui crachait
au visage. Hakuin se prit à douter de tout ce qu’il connaissait déjà, et vivait
dans la terreur de ce qui allait encore lui arriver.
Shoju lui donna à réfléchir et discuter les koans les plus difficiles
qu’Hakuin ait entendus. Il n’y comprenait goutte. Il se sentait si abattu qu’il
aurait pu s’effondrer à tout instant. Néanmoins, sachant qu’il était important
de persévérer, il s’obstina jour et nuit. Bientôt, il douta même de Shoju, et
envisagea de décamper.
Un jour où il se sentait particulièrement agité, il alla faire un tour dans
un village voisin et, sans savoir ni pourquoi ni comment, commença à
méditer sur un des koans les plus épineux que Shoju lui ait donnés. Absorbé
dans ses pensées, il entra distraitement dans le jardin d’une maison
particulière. La femme qui y vivait lui hurla de filer, mais Hakuin ne réagit
pas. Croyant avoir affaire à un fou ou à un malfaiteur, elle l’assomma d’un
coup de bâton. Quand il reprit ses esprits au bout de quelques minutes, il se
sentit soudain différent : il avait enfin pénétré le koan de Shoju ! Il le
comprenait de toutes ses fibres. Il en vivait ! Tout s’ordonna en lui et il fut
sûr d’avoir enfin atteint l’illumination : le monde entier lui apparut sous un jour totalement nouveau. Il se mit à battre des mains et à crier de joie. Pour
la première fois, il se sentit libéré du poids de ses angoisses.
Il rentra ventre à terre et Shoju comprit d’un coup d’œil ce qui était
arrivé à son élève. Cette fois, le maître fit preuve de douceur et caressa le
dos d’Hakuin avec son éventail. Il révéla alors à son élève que, dès leur
première conversation, il avait reconnu en Hakuin les dons nécessaires à un
apprentissage authentique : dureté avec soi, détermination farouche et soif
d’illumination. « Le problème avec les élèves, précisa le maître, est qu’ils
finissent tous par s’arrêter en chemin. Ils saisissent une idée et s’agrippent à
elle jusqu’à ce qu’elle perde toute substance. Ils veulent se flatter de
connaître la vérité, mais le vrai zen ne s’arrête jamais, il ne se fige pas dans
des vérités partielles. C’est pourquoi chacun doit constamment être poussé
vers l’abîme, recommencer à zéro et se convaincre de l’abjection de sa
démarche. Faute de doutes et de souffrances, l’esprit se borne à des clichés
et s’en contente, jusqu’à en mourir. Même l’illumination ne suffit pas. Il
faut continuellement recommencer et se lancer des défis nouveaux. »
Shoju était convaincu qu’Hakuin aurait le cran de continuer son
processus car il était tenace. Dans tout le Japon, le zen se mourait. Shoju
voulait qu’Hakuin reste avec lui et lui succède. Il avait la conviction que ce
jeune homme aurait un jour le mérite de faire revivre la religion. Pourtant,
Hakuin ne réussit jamais à dompter son besoin de mouvement. Il quitta
Shoju au bout de huit mois, sûr qu’il reviendrait dès que possible. Mais les
années passèrent et il succomba derechef à ses doutes et ses angoisses. Il
recommença à errer de temple en temple, connaissant sans cesse des hauts
et des bas.
À l’âge de quarante et un ans, il eut enfin son ultime illumination, qui
devait l’éclairer pour le reste de ses jours. Les enseignements de Shoju lui
revinrent comme s’il les avait reçus la veille : il comprit qu’il n’avait jamais eu de vrai maître à l’exception de Shoju. Il retourna le remercier, mais le
maître était mort cinq ans plus tôt. Pour lui exprimer sa reconnaissance,
Hakuin se devait de perpétuer son enseignement en ouvrant une école. Et au
bout du compte, ce fut effectivement Hakuin qui tira la pratique zen de sa
décadence, comme l’avait prédit Shoju.
Pour atteindre la maîtrise, il faut de l’endurance et un contact permanent
avec la réalité. Pendant l’apprentissage, il peut être difficile de se lancer à
soi-même les défis convenables et de débusquer clairement ses propres
faiblesses. Notre époque ne nous facilite pas les choses. Notre culture ne
met pas en valeur l’apprentissage de la discipline par les épreuves ni les
souffrances. Les personnes répugnent à reconnaître en vérité leurs
faiblesses, leurs déficiences et les défauts de leur œuvre. Même les livres de
développement personnel destinés à nous remettre sur le droit chemin sont
cousus de mansuétude et de flatteries, ils disent ce que nous souhaitons
entendre : que notre nature est foncièrement bonne et que nous pouvons
obtenir ce que nous voulons en suivant quelques préceptes simples. Les
auteurs craignent de se montrer injurieux et d’attenter à l’estime de soi des
lecteurs en leur offrant une critique sévère et réaliste, et en leur faisant
prendre conscience de la distance qu’ils ont à parcourir. En fait, cette
suavité et cette crainte de blesser sont à terme dévastatrices. Elles
empêchent les gens de mesurer où ils en sont et de s’autodiscipliner. Elles
les rendent inaptes aux épreuves qui se présentent sur le chemin de la
maîtrise. Elles affaiblissent la volonté.
Les maîtres sont par nature ceux qui ont souffert pour arriver là où ils
en sont. Ils ont subi des critiques cinglantes sur leur travail, ils ont douté de leurs propres progrès et rencontré de nombreux contretemps. Ils savent au