Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 12 sur 82

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Atteindre l'excellence

A contrario

 

Certaines personnes ne se découvrent pas pendant l’enfance d’inclinations

particulières ni de chemins de carrière évidents. Elles sont en revanche

douloureusement conscientes de leurs limites. Elles ont du mal dans des

domaines que d’autres jugent faciles ou gérables. L’idée de vocation leur est

étrangère. Dans certains cas, elles intériorisent les jugements et critiques qui

les visent, et finissent par se croire déficientes. Et si elles n’y prennent pas

garde, elles ratent leur vie.

Nul n’a vu ce destin aussi clairement que Temple Grandin. En 1950,

alors qu’elle avait trois ans, elle fut déclarée autiste. Elle ne parlait pas un

mot, et on crut cela incurable, c’est-à-dire qu’elle passerait sa vie entière

dans des centres spécialisés. Mais avant de baisser les bras, sa mère voulut

tenter une dernière expérience. Elle envoya Temple chez un orthophoniste

qui, miraculeusement, réussit à lui apprendre progressivement à parler ; du

coup, la petite put aller à l’école et apprendre la même chose que les autres

enfants.

Malgré ses progrès, l’avenir de Temple paraissait au mieux limité. Son

esprit fonctionnait autrement : elle pensait en termes d’images et non pas de

mots. Pour apprendre un mot, il fallait qu’elle le visualise dans son esprit.

Cela lui rendait difficile d’appréhender des concepts abstraits et

d’apprendre les mathématiques. Cela l’empêchait aussi de se socialiser et

ses camarades se moquaient d’elle. Avec un tel handicap d’apprentissage,

que pouvait-elle attendre de la vie sinon des tâches subalternes ? Et ce qui

n’arrangeait rien, c’est qu’elle avait une activité mentale intense et, quand

elle n’avait rien sur quoi se concentrer, elle était dévorée d’angoisse.

Chaque fois qu’elle se sentait perturbée, Temple se repliait d’instinct

sur les deux activités où elle se sentait à l’aise : s’occuper d’animaux et

faire du travail manuel. Avec les animaux, les chevaux notamment, elle possédait une intuition infaillible pour percevoir ce qu’ils pensaient et

ressentaient. Elle devint une excellente écuyère. Comme elle avait tendance

à penser d’abord en images, elle avait des facilités pour la couture et la

menuiserie par exemple : elle voyait le produit fini dans son esprit, ce qui

l’aidait à le fabriquer.

À l’âge de onze ans, Temple alla chez une tante qui avait un ranch

dans l’Arizona. La fillette s’aperçut qu’elle avait une empathie encore plus

grande avec les bovins qu’avec les chevaux. Elle observa un jour avec un

intérêt particulier la façon dont on enfermait les vaches dans une cage de

contention qui leur serrait les flancs pour les détendre avant de recevoir un

vaccin. Pendant toute son enfance, Temple avait eu le désir d’être serrée très

fort, mais elle ne pouvait supporter d’être enlacée par un adulte : elle avait

l’impression de ne plus maîtriser la situation et cédait à la panique. Elle eut

envie de se faire serrer elle-même dans la cage ; sa tante l’y autorisa et,

pendant trente minutes, la petite s’abandonna à cette forte pression dont elle

avait toujours rêvé. Et elle se sentit envahie par une immense sensation de

calme. Après cette expérience, elle fut obsédée par cette machine et,

plusieurs années plus tard, elle s’en construisit une version simplifiée pour

pouvoir l’utiliser chez elle.

Désormais, elle ne cessait de penser aux vaches, aux cages de

contention et à l’effet du toucher et de la pression sur les enfants autistes.

Pour satisfaire sa curiosité, il fallait qu’elle améliore ses capacités de lecture

et de recherche. Cela fait, elle se découvrit une étonnante capacité de

concentration : elle était capable de lire pendant des heures sur le même

thème sans s’ennuyer une seconde. Ses recherches la conduisirent

progressivement vers la psychologie, la biologie et la science en général.

Grâce à l’intelligence qu’elle avait développée, elle fut reçue à l’université.

Lentement, ses horizons s’élargissaient.

Plusieurs années plus tard, elle se lança dans un master de zootechnie à

l’université de l’État de l’Arizona. Là, elle retrouva sa passion pour le

bétail : elle souhaita faire une étude détaillée des parcs d’embouche et des

cages de contention, pour faire comprendre les réactions comportementales

des animaux. Ses professeurs ne comprenaient pas la raison de cet étrange

intérêt et lui déclarèrent que c’était impossible. Particulièrement obstinée,

elle dénicha dans une autre faculté des professeurs qui acceptèrent de la

parrainer. Elle procéda à son étude et, ce faisant, entrevit enfin ce qui allait

être l’œuvre de sa vie.

Elle n’était pas faite pour la vie universitaire. Elle était concrète, elle

aimait construire des objets et elle avait besoin d’une stimulation mentale

permanente. Elle décida de tracer elle-même son propre chemin de carrière.

Elle s’installa à son compte pour offrir ses services aux éleveurs, et conçut

des cages de contention mieux adaptées et plus rentables. Peu à peu, avec

son sens visuel du dessin et de l’ingénierie, elle apprit toute seule les

rudiments de la gestion d’entreprise. Elle étendit le domaine de ses services

aux abattoirs et conçut des systèmes de gestion pour les fermes d’élevage.

Bien établie à présent, elle entreprit d’aller plus loin : elle devint

écrivaine. Elle retourna à l’université en qualité de professeur. Elle donna

de remarquables conférences sur les animaux et l’autisme. Ainsi, elle se

débrouilla pour surmonter tous les obstacles apparemment insurmontables

qui s’étaient dressés sur son chemin, et pour découvrir l’œuvre de sa vie,

qui lui convenait à la perfection.

 

Quand on part d’un handicap en guise de talent et d’inclination, voici la

stratégie à adopter : ignorer ses propres faiblesses et résister à la tentation de ressembler aux autres. Comme Temple Grandin, il faut faire feu de tout

bois avec les petites choses dans lesquelles on excelle. Il ne faut pas

imaginer pour l’avenir des projets grandioses, mais se concentrer sur

l’acquisition de compétences simples et immédiates. On prend confiance en

soi, c’est le socle à partir duquel on peut se hisser vers des buts plus élevés.

En procédant ainsi pas à pas, on tombe sur l’œuvre de sa vie.

Comprenons-nous bien : on ne découvre pas forcément l’œuvre de sa

vie grâce à des inclinations grandioses. Ce peut être à cause d’un handicap

obligeant à se concentrer sur le ou les rares domaines envisageables. Il en

existe forcément. En travaillant ces compétences-là, on apprend la valeur de

la discipline et on reçoit la récompense de ses efforts. Telle la fleur de lotus,

la compétence s’épanouit vers l’extérieur, à partir d’un cœur fait de force et

de confiance en soi. Il ne faut pas être jaloux de ceux qui semblent bourrés

de talents naturels ; ceci est en effet souvent une malédiction, car les

personnes qui en sont comblées apprennent rarement la valeur de

l’opiniâtreté et de la concentration, et elles le paient plus tard. Cette

stratégie s’applique également quand on rencontre des obstacles et des

difficultés. Dans ces moments-là, il est en général sage de se rabattre sur les

quelques compétences que l’on a et dont on se sert avec aisance, pour

reprendre confiance.

Temple Grandin n’avait pas beaucoup d’atouts à la naissance, mais elle

a trouvé le chemin conduisant à la maîtrise et à l’œuvre de sa vie : c’est

donc à la portée de tout le monde.

 

« On dirait que tôt ou tard, quelque chose nous appelle à suivre

un chemin particulier. On se remémore parfois ce « quelque

chose » comme un signal entendu dans l’enfance, comme un désir

sorti de nulle part, une fascination, un concours de circonstances

qui joue le rôle d’une annonce : “Voilà ce que je dois faire, ce

que je dois avoir. Voilà qui je suis…” Autrement, l’appel

s’exprime parfois comme de petits tiraillements… qui vous tirent

vers un point particulier de la berge. Avec le recul, on y lit un

signe du destin… Cet appel, on peut le différer, l’éviter ou le rater

par intermittence. Mais on peut aussi s’en laisser complètement

envahir. De toute façon, il reviendra. Il insiste… Les personnes

extraordinaires en sont touchées de façon plus évidente. C’est

peut-être pour cela qu’il les fascine à ce point. Peut-être

d’ailleurs sont-elles devenues si extraordinaires parce que leur

appel s’est manifesté de façon claire, et qu’elles y ont répondu de

façon honnête… Les gens hors-norme sont ceux qui en attestent le

mieux car ils montrent ce que les simples mortels ne peuvent pas

accomplir. Ces derniers sont moins motivés, plus distraits. Et

pourtant, leur destin est conduit par le même moteur cosmique.

Les héros n’appartiennent pas à une catégorie différente :

simplement, le fonctionnement de leur moteur intérieur est plus

transparent… »

JAMES HILLMAN

 

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