Atteindre l'excellence
A contrario
Certaines personnes ne se découvrent pas pendant l’enfance d’inclinations
particulières ni de chemins de carrière évidents. Elles sont en revanche
douloureusement conscientes de leurs limites. Elles ont du mal dans des
domaines que d’autres jugent faciles ou gérables. L’idée de vocation leur est
étrangère. Dans certains cas, elles intériorisent les jugements et critiques qui
les visent, et finissent par se croire déficientes. Et si elles n’y prennent pas
garde, elles ratent leur vie.
Nul n’a vu ce destin aussi clairement que Temple Grandin. En 1950,
alors qu’elle avait trois ans, elle fut déclarée autiste. Elle ne parlait pas un
mot, et on crut cela incurable, c’est-à-dire qu’elle passerait sa vie entière
dans des centres spécialisés. Mais avant de baisser les bras, sa mère voulut
tenter une dernière expérience. Elle envoya Temple chez un orthophoniste
qui, miraculeusement, réussit à lui apprendre progressivement à parler ; du
coup, la petite put aller à l’école et apprendre la même chose que les autres
enfants.
Malgré ses progrès, l’avenir de Temple paraissait au mieux limité. Son
esprit fonctionnait autrement : elle pensait en termes d’images et non pas de
mots. Pour apprendre un mot, il fallait qu’elle le visualise dans son esprit.
Cela lui rendait difficile d’appréhender des concepts abstraits et
d’apprendre les mathématiques. Cela l’empêchait aussi de se socialiser et
ses camarades se moquaient d’elle. Avec un tel handicap d’apprentissage,
que pouvait-elle attendre de la vie sinon des tâches subalternes ? Et ce qui
n’arrangeait rien, c’est qu’elle avait une activité mentale intense et, quand
elle n’avait rien sur quoi se concentrer, elle était dévorée d’angoisse.
Chaque fois qu’elle se sentait perturbée, Temple se repliait d’instinct
sur les deux activités où elle se sentait à l’aise : s’occuper d’animaux et
faire du travail manuel. Avec les animaux, les chevaux notamment, elle possédait une intuition infaillible pour percevoir ce qu’ils pensaient et
ressentaient. Elle devint une excellente écuyère. Comme elle avait tendance
à penser d’abord en images, elle avait des facilités pour la couture et la
menuiserie par exemple : elle voyait le produit fini dans son esprit, ce qui
l’aidait à le fabriquer.
À l’âge de onze ans, Temple alla chez une tante qui avait un ranch
dans l’Arizona. La fillette s’aperçut qu’elle avait une empathie encore plus
grande avec les bovins qu’avec les chevaux. Elle observa un jour avec un
intérêt particulier la façon dont on enfermait les vaches dans une cage de
contention qui leur serrait les flancs pour les détendre avant de recevoir un
vaccin. Pendant toute son enfance, Temple avait eu le désir d’être serrée très
fort, mais elle ne pouvait supporter d’être enlacée par un adulte : elle avait
l’impression de ne plus maîtriser la situation et cédait à la panique. Elle eut
envie de se faire serrer elle-même dans la cage ; sa tante l’y autorisa et,
pendant trente minutes, la petite s’abandonna à cette forte pression dont elle
avait toujours rêvé. Et elle se sentit envahie par une immense sensation de
calme. Après cette expérience, elle fut obsédée par cette machine et,
plusieurs années plus tard, elle s’en construisit une version simplifiée pour
pouvoir l’utiliser chez elle.
Désormais, elle ne cessait de penser aux vaches, aux cages de
contention et à l’effet du toucher et de la pression sur les enfants autistes.
Pour satisfaire sa curiosité, il fallait qu’elle améliore ses capacités de lecture
et de recherche. Cela fait, elle se découvrit une étonnante capacité de
concentration : elle était capable de lire pendant des heures sur le même
thème sans s’ennuyer une seconde. Ses recherches la conduisirent
progressivement vers la psychologie, la biologie et la science en général.
Grâce à l’intelligence qu’elle avait développée, elle fut reçue à l’université.
Lentement, ses horizons s’élargissaient.
Plusieurs années plus tard, elle se lança dans un master de zootechnie à
l’université de l’État de l’Arizona. Là, elle retrouva sa passion pour le
bétail : elle souhaita faire une étude détaillée des parcs d’embouche et des
cages de contention, pour faire comprendre les réactions comportementales
des animaux. Ses professeurs ne comprenaient pas la raison de cet étrange
intérêt et lui déclarèrent que c’était impossible. Particulièrement obstinée,
elle dénicha dans une autre faculté des professeurs qui acceptèrent de la
parrainer. Elle procéda à son étude et, ce faisant, entrevit enfin ce qui allait
être l’œuvre de sa vie.
Elle n’était pas faite pour la vie universitaire. Elle était concrète, elle
aimait construire des objets et elle avait besoin d’une stimulation mentale
permanente. Elle décida de tracer elle-même son propre chemin de carrière.
Elle s’installa à son compte pour offrir ses services aux éleveurs, et conçut
des cages de contention mieux adaptées et plus rentables. Peu à peu, avec
son sens visuel du dessin et de l’ingénierie, elle apprit toute seule les
rudiments de la gestion d’entreprise. Elle étendit le domaine de ses services
aux abattoirs et conçut des systèmes de gestion pour les fermes d’élevage.
Bien établie à présent, elle entreprit d’aller plus loin : elle devint
écrivaine. Elle retourna à l’université en qualité de professeur. Elle donna
de remarquables conférences sur les animaux et l’autisme. Ainsi, elle se
débrouilla pour surmonter tous les obstacles apparemment insurmontables
qui s’étaient dressés sur son chemin, et pour découvrir l’œuvre de sa vie,
qui lui convenait à la perfection.
Quand on part d’un handicap en guise de talent et d’inclination, voici la
stratégie à adopter : ignorer ses propres faiblesses et résister à la tentation de ressembler aux autres. Comme Temple Grandin, il faut faire feu de tout
bois avec les petites choses dans lesquelles on excelle. Il ne faut pas
imaginer pour l’avenir des projets grandioses, mais se concentrer sur
l’acquisition de compétences simples et immédiates. On prend confiance en
soi, c’est le socle à partir duquel on peut se hisser vers des buts plus élevés.
En procédant ainsi pas à pas, on tombe sur l’œuvre de sa vie.
Comprenons-nous bien : on ne découvre pas forcément l’œuvre de sa
vie grâce à des inclinations grandioses. Ce peut être à cause d’un handicap
obligeant à se concentrer sur le ou les rares domaines envisageables. Il en
existe forcément. En travaillant ces compétences-là, on apprend la valeur de
la discipline et on reçoit la récompense de ses efforts. Telle la fleur de lotus,
la compétence s’épanouit vers l’extérieur, à partir d’un cœur fait de force et
de confiance en soi. Il ne faut pas être jaloux de ceux qui semblent bourrés
de talents naturels ; ceci est en effet souvent une malédiction, car les
personnes qui en sont comblées apprennent rarement la valeur de
l’opiniâtreté et de la concentration, et elles le paient plus tard. Cette
stratégie s’applique également quand on rencontre des obstacles et des
difficultés. Dans ces moments-là, il est en général sage de se rabattre sur les
quelques compétences que l’on a et dont on se sert avec aisance, pour
reprendre confiance.
Temple Grandin n’avait pas beaucoup d’atouts à la naissance, mais elle
a trouvé le chemin conduisant à la maîtrise et à l’œuvre de sa vie : c’est
donc à la portée de tout le monde.
« On dirait que tôt ou tard, quelque chose nous appelle à suivre
un chemin particulier. On se remémore parfois ce « quelque
chose » comme un signal entendu dans l’enfance, comme un désir
sorti de nulle part, une fascination, un concours de circonstances
qui joue le rôle d’une annonce : “Voilà ce que je dois faire, ce
que je dois avoir. Voilà qui je suis…” Autrement, l’appel
s’exprime parfois comme de petits tiraillements… qui vous tirent
vers un point particulier de la berge. Avec le recul, on y lit un
signe du destin… Cet appel, on peut le différer, l’éviter ou le rater
par intermittence. Mais on peut aussi s’en laisser complètement
envahir. De toute façon, il reviendra. Il insiste… Les personnes
extraordinaires en sont touchées de façon plus évidente. C’est
peut-être pour cela qu’il les fascine à ce point. Peut-être
d’ailleurs sont-elles devenues si extraordinaires parce que leur
appel s’est manifesté de façon claire, et qu’elles y ont répondu de
façon honnête… Les gens hors-norme sont ceux qui en attestent le
mieux car ils montrent ce que les simples mortels ne peuvent pas
accomplir. Ces derniers sont moins motivés, plus distraits. Et
pourtant, leur destin est conduit par le même moteur cosmique.
Les héros n’appartiennent pas à une catégorie différente :
simplement, le fonctionnement de leur moteur intérieur est plus
transparent… »
JAMES HILLMAN
OceanofPDF.com