Atteindre l'excellence
3. Se transformer par la pratique — le développement du doigté
prendre conscience de ses modes de pensée et de ses chances spécifiques.
Le fait de comprendre les animaux ou certains types de personne n’est pas
reconnu comme un atout intellectuel ni une compétence, alors que cela
devrait l’être. L’empathie joue un rôle considérable dans l’acquisition de
connaissances. Même les chercheurs, connus pour leur objectivité, passent
par des phases où ils s’identifient momentanément avec l’objet de leur
étude. D’autres qualités telle l’intelligence visuelle peuvent représenter des
atouts et non des handicaps. Le problème est que l’homme est
profondément conformiste. Les qualités qui nous distinguent sont souvent
tournées en ridicule par nos camarades, ou critiquées par nos enseignants.
Par exemple, des personnes ayant une intelligence très visuelle sont souvent
taxées de dyslexiques. À cause de ces jugements, nous considérons parfois
nos plus belles qualités comme des maladies honteuses, et nous tentons de
les cacher pour nous conformer à la norme. Mais tout ce qui fait notre
originalité est précisément ce à quoi nous devons accorder le plus
d’attention pour nous soutenir pendant notre cheminement vers la maîtrise.
La maîtrise est comme la natation : il est trop difficile de s’en approcher
lorsque nous créons notre propre résistance ou que nous nageons à contre-
courant. Il faut connaître ses points forts et abonder dans leur sens.
3. Se transformer par la pratique — le développement du doigté
Comme on l’a vu au chapitre II (page 88), Cesar Rodriguez, une fois
diplômé de Citadel en 1981, décida de devenir pilote dans l’armée de l’air
américaine. Mais il se heurta bientôt à une rude réalité : il n’avait pas de
talent naturel pour le pilotage d’un avion à réaction. Or certains de ses
camarades avaient comme un sixième sens pour voler à grande vitesse : on les surnommait les golden boys. Ils y étaient dans leur élément. Rodriguez
avait d’emblée aimé voler et il avait l’ambition de devenir pilote de chasse,
le nec plus ultra dans l’armée de l’air. Mais ce but resterait pour lui hors
d’atteinte s’il n’arrivait pas au niveau des golden boys. Ce qui le bloquait,
c’est qu’il était submergé par le flot d’informations qu’un pilote doit traiter.
Le secret consistait à balayer d’un regard ses instruments de vol tout en
conservant la perception de la position de l’appareil dans l’espace, en trois
dimensions. Quand on vole, la perte de repères peut s’avérer fatale. La
possibilité pour Rodriguez d’obtenir d’un simple coup d’œil au tableau de
bord toutes les données nécessaires ne pouvait s’acquérir qu’en passant de
longues heures sur simulateur ou aux commandes d’un avion, jusqu’à ce
que cela devienne un automatisme.
Rodriguez avait fait beaucoup de sport au lycée et il connaissait la
valeur d’un entraînement répétitif ; mais le pilotage était plus complexe que
les sports auxquels il s’était jusque-là adonné. Dès qu’il fut à l’aise avec ses
instruments de bord, il s’attaqua à une tâche herculéenne : l’apprentissage
des différentes figures de vol, tel le tonneau. Pour cela, il faut avoir la
perception de la vitesse exacte qui permet de les exécuter. Cela exige des
calculs mentaux extrêmement rapides. Les golden boys devenaient des as
en un rien de temps. Pour Rodriguez, cela exigeait beaucoup de répétitions
et une concentration intense chaque fois qu’il se sanglait dans son cockpit.
Il remarqua que parfois, son corps y arrivait avant son esprit ; ses nerfs et
ses doigts avaient l’intuition de la façon dont ses gouvernes réagiraient. Il
s’appliqua alors à provoquer sciemment cette sensation.
Une fois ce stade acquis, il lui fallut apprendre à voler en formation,
c’est-à-dire à constituer avec les autres pilotes une équipe étroitement
coordonnée. Le vol en formation nécessite de jongler avec plusieurs
techniques, c’est un véritable casse-tête. Quelque chose en lui était motivé par la griserie d’être aux commandes d’un appareil aussi performant et de
travailler avec une équipe, et il était en outre stimulé par le défi que cela
représentait. Il avait remarqué que pour maîtriser son appareil et les
différentes figures de vol, il avait acquis une capacité étonnante de
concentration. Il oubliait tout le reste et s’immergeait complètement dans
l’instant. Cela lui facilita l’apprentissage de chaque nouvelle technique.
Lentement, à force de ténacité et de pratique, il parvint à se hisser en
tête de classe, et il fut un des rares jugés capables de devenir pilotes de
chasse. Mais une dernière épreuve lui restait à surmonter pour se hisser au
sommet : le vol dans le cadre des exercices militaires auxquels participaient
toutes les armes. Il fallait pour cela bien comprendre la mission dans son
ensemble et s’inscrire dans une campagne terrestre, maritime et aérienne
parfaitement orchestrée. Cela exigeait un niveau de conscience encore plus
élevé. Pendant ce type d’exercice, Rodriguez avait parfois une sensation
curieuse : il ne se focalisait plus sur le pilotage ni sur les multiples
techniques à mettre en œuvre, mais il envisageait et percevait l’ensemble de
la campagne comme un tout. C’était une sensation fugace de maîtrise. Il
avait également remarqué un léger écart entre lui et les golden boys. Ceux-
ci s’étaient longtemps fiés à leur talent naturel, sans développer le niveau de
concentration que lui possédait désormais. À bien des égards, il les avait
dépassés. Après avoir participé à plusieurs exercices de ce type, Rodriguez
se hissa au niveau des meilleurs.
Le 19 janvier 1991, sa virtuosité fut testée en quelques minutes de la
façon la plus brutale. Quelques jours plus tôt, les États-Unis et leurs alliés
avaient lancé l’opération « Tempête du désert » en réaction à l’invasion du
Koweit par Saddam Hussein. Le matin du 19, Rodriguez et son ailier Craig
« Mole » Underhill survolaient l’Iraq dans le cadre d’une escadrille de
trente-six appareils et se dirigeaient vers une cible proche de Bagdad. C’était son baptême du feu. À bord de leurs F15, Mole et lui repérèrent
bientôt dans le lointain deux MiG, des avions de chasse iraqiens, et
décidèrent de les attaquer. Quelques secondes plus tard, ils comprirent
qu’ils étaient tombés dans un piège : les deux MiG fonçaient sur eux, les
poursuivants étaient devenus les poursuivis.
Observant la vitesse avec laquelle les appareils ennemis approchaient,
Rodriguez largua ses réservoirs de carburant pour gagner en vitesse et en
maniabilité. Il piqua vers le sol en dessous du niveau des MiG qui
approchaient et utilisa tous les moyens pour éviter de se faire accrocher par
les radars de l’ennemi : il vola même perpendiculairement au sol afin de
rendre son avion aussi peu visible que possible. Tant que les MiG n’avaient
pas accroché de cible avec leurs radars, ils ne pouvaient lancer de missiles.
Les événements se succédaient à toute vitesse. À tout moment, son propre
détecteur radar pouvait s’allumer, montrant que l’ennemi avait verrouillé
son radar sur lui et qu’il était condamné. Pour s’en sortir, il tenta une
manœuvre d’évasion et s’approcha du MiG jusqu’à ce que celui-ci soit trop
près pour tirer. Le combat rapproché commença, un duel circulaire assez
rare dans la guerre moderne. Rodriguez gardait à l’esprit la nécessité de
gagner du temps pour que son ailier l’aide : il sentait que Mole le suivait à
peu de distance. Mais un autre danger était présent : le second MiG.
Il tenta toutes les manœuvres d’évasion qu’on lui avait enseignées. Il
vit le MiG se rapprocher de plus en plus et entendit soudain Mole, qui
l’avait suivi et s’était placé en position de tir. Rodriguez regarda par-dessus
son épaule et vit le MiG ennemi exploser : le missile de Mole l’avait
pulvérisé. Pour l’instant, tout s’était passé comme Rodriguez l’avait
souhaité, mais il n’y avait pas une seconde à perdre : le second MiG
approchait rapidement.
Mole monta à 7 000 mètres. Tandis que le MiG fonçait sur Rodriguez,
son pilote remarqua la présence de Mole au-dessus de lui et commença une
série de piqués et de cabrés pour éviter de se faire prendre entre les deux
Américains. Profitant de cet instant de confusion, Rodriguez parvint à
s’inscrire dans le cercle parcouru par le MiG. Ils étaient à présent dans un
schéma classique de combat rapproché, chaque avion tentant de se retrouver
derrière l’autre et à portée de tir. À chaque tour, les deux avions se
rapprochaient du sol. Ils tournèrent ainsi plusieurs fois l’un au-dessus de
l’autre. Enfin, à 1 300 mètres d’altitude, Rodriguez réussit son acquisition
et verrouilla ses missiles sur le MiG. Le pilote iraqien tenta une manœuvre
d’évasion brutale, piqua vers le sol, fit un demi-tonneau et tenta de tourner
en sens contraire pour s’échapper, mais pendant les quelques secondes de
combat rapproché, le pilote avait perdu la notion de son altitude et il
s’écrasa dans le désert.
Mole et Rodriguez rentrèrent à leur base pour rendre compte de leur
mission à leurs supérieurs, mais quand Rodriguez revit le film de leur
engagement, il eut une sensation bizarre. Il ne se rappelait rien. Tout était
arrivé trop vite. Le combat avec les MiG n’avait duré que trois ou quatre
minutes et le combat rapproché final quelques secondes à peine. Il avait
bien fallu pourtant qu’il pense : il avait exécuté plusieurs manœuvres
pratiquement parfaites. Par exemple, il n’avait pas le souvenir d’avoir
largué ses réservoirs ; il ignorait d’où l’idée lui était venue. Cela faisait
partie des choses qu’il avait apprises et, dans le feu de l’action, il les avait
exécutées sans y penser : cela lui avait probablement sauvé la vie. Les
manœuvres d’évasion qu’il avait exécutées avec le premier MiG
stupéfièrent ses supérieurs : elles étaient extrêmement rapides et efficaces.
Par conséquent, son niveau de conscience pendant le combat rapproché
avait certainement été excellent. Il avait tenté de se rapprocher de la queue de son adversaire en parcourant des cercles de plus en plus rapides sans
perdre de vue le sol qui se rapprochait. Comment expliquer toutes ces
manœuvres ? C’est tout juste s’il parvenait à s’en souvenir. Tout ce qu’il
savait, c’est que sur le moment, il n’avait pas eu peur. Juste une énorme
décharge d’adrénaline qui avait permis à son esprit et à son corps de
fonctionner en parfaite harmonie à la milliseconde, trop vite pour être
analysée.
Après ce combat, il ne put dormir pendant trois jours tant il avait
d’adrénaline dans les veines. Il comprit que son corps possédait des
capacités dormantes qui se libéraient dans les moments les plus dramatiques
et hissaient son esprit à un niveau supérieur de concentration. Rodriguez
obtint une autre victoire en combat aérien pendant l’opération « Tempête du
désert », puis une autre encore pendant la campagne du Kosovo en 1999 :
c’était davantage que tous les autres pilotes de l’époque moderne. Cela lui
valut le surnom de « dernier as américain ».
Dans notre activité consciente quotidienne, nous sentons ce qui sépare
notre esprit de notre corps. Nous pensons à notre corps et à nos réactions
physiques. L’animal, lui, ne perçoit pas cette distinction. Quand nous
commençons un apprentissage comportant une composante physique, cette
séparation devient encore plus manifeste. Nous nous concentrons sur
chacun des gestes concernés, sur chaque étape à parcourir. Nous sommes
conscients de notre lenteur et de la façon gauche dont notre corps réagit. À
un moment donné, nous nous améliorons et nous entrevoyons comment
fonctionner de façon différente, fluide, sans que l’esprit n’interfère dans les
mouvements du corps. Dans ces précieux instants, nous savons ce vers quoi
nous tendons. Si nous poursuivons notre pratique de façon suffisamment
intense, nos gestes s’enchaînent automatiquement et nous avons la
sensation que l’esprit et le corps ne font qu’un dans l’action.
Quand on acquiert une technique complexe comme le pilotage d’un
avion de combat, on est tenu de maîtriser une série d’automatismes qui se
complètent les uns les autres. Chaque fois qu’une action devient
automatique, l’esprit se libère pour se focaliser sur quelque chose de plus
élevé. À la toute fin du processus, quand nous n’avons plus de techniques
de base à apprendre, le cerveau a assimilé une quantité inouïe
d’informations qui se sont gravées dans notre système nerveux. L’ensemble
des tâches est désormais intégré en nous et nos gestes s’enchaînent
parfaitement. Nous continuons à penser, mais de façon différente : notre
esprit et notre corps ne font plus qu’un. Nous sommes transformés. Nous
possédons une forme d’intelligence qui se rapproche de l’instinct animal,
mais grâce à une pratique consciente, lucide et prolongée.
Dans notre culture, on tend à dénigrer la pratique. On veut croire que
les grands exploits surviennent tout seuls et manifestent un génie ou un
talent supérieur. Parvenir à des exploits par un entraînement méthodique
semble banal et peu motivant. En outre, nous ne voulons même pas songer
aux dix ou vingt mille heures nécessaires pour atteindre la maîtrise. Ces
préjugés sont peu roboratifs ; ils nous cachent le fait que pratiquement
n’importe qui peut arriver au sommet grâce à un effort acharné, ce qui
devrait nous encourager. Il est temps de tordre le cou à tout préjugé contre
l’effort conscient et le pouvoir obtenu par la pratique et la discipline ; il est
stimulant de constater que l’on peut obtenir ainsi des résultats presque
miraculeux. La capacité à maîtriser des techniques complexes en créant de
nouvelles connexions entre nos neurones est le résultat de millions d’années
d’évolution et la source de tous nos pouvoirs matériels et culturels. Quand
nous entrevoyons la possibilité d’une fusion entre l’esprit et le corps dès les
premières étapes de la pratique, nous savons ce vers quoi il nous faut
tendre. Le développement des capacités du cerveau par la répétition est une inclination naturelle de l’homme. Laisser dormant ce potentiel est le comble