Atteindre l'excellence

Greene Robert · Chapitre 76 sur 82

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Atteindre l'excellence

3. Se transformer par la pratique — le développement du doigté

prendre conscience de ses modes de pensée et de ses chances spécifiques.

Le fait de comprendre les animaux ou certains types de personne n’est pas

reconnu comme un atout intellectuel ni une compétence, alors que cela

devrait l’être. L’empathie joue un rôle considérable dans l’acquisition de

connaissances. Même les chercheurs, connus pour leur objectivité, passent

par des phases où ils s’identifient momentanément avec l’objet de leur

étude. D’autres qualités telle l’intelligence visuelle peuvent représenter des

atouts et non des handicaps. Le problème est que l’homme est

profondément conformiste. Les qualités qui nous distinguent sont souvent

tournées en ridicule par nos camarades, ou critiquées par nos enseignants.

Par exemple, des personnes ayant une intelligence très visuelle sont souvent

taxées de dyslexiques. À cause de ces jugements, nous considérons parfois

nos plus belles qualités comme des maladies honteuses, et nous tentons de

les cacher pour nous conformer à la norme. Mais tout ce qui fait notre

originalité est précisément ce à quoi nous devons accorder le plus

d’attention pour nous soutenir pendant notre cheminement vers la maîtrise.

La maîtrise est comme la natation : il est trop difficile de s’en approcher

lorsque nous créons notre propre résistance ou que nous nageons à contre-

courant. Il faut connaître ses points forts et abonder dans leur sens.

 

3. Se transformer par la pratique — le développement du doigté

 

Comme on l’a vu au chapitre II (page 88), Cesar Rodriguez, une fois

diplômé de Citadel en 1981, décida de devenir pilote dans l’armée de l’air

américaine. Mais il se heurta bientôt à une rude réalité : il n’avait pas de

talent naturel pour le pilotage d’un avion à réaction. Or certains de ses

camarades avaient comme un sixième sens pour voler à grande vitesse : on les surnommait les golden boys. Ils y étaient dans leur élément. Rodriguez

avait d’emblée aimé voler et il avait l’ambition de devenir pilote de chasse,

le nec plus ultra dans l’armée de l’air. Mais ce but resterait pour lui hors

d’atteinte s’il n’arrivait pas au niveau des golden boys. Ce qui le bloquait,

c’est qu’il était submergé par le flot d’informations qu’un pilote doit traiter.

Le secret consistait à balayer d’un regard ses instruments de vol tout en

conservant la perception de la position de l’appareil dans l’espace, en trois

dimensions. Quand on vole, la perte de repères peut s’avérer fatale. La

possibilité pour Rodriguez d’obtenir d’un simple coup d’œil au tableau de

bord toutes les données nécessaires ne pouvait s’acquérir qu’en passant de

longues heures sur simulateur ou aux commandes d’un avion, jusqu’à ce

que cela devienne un automatisme.

Rodriguez avait fait beaucoup de sport au lycée et il connaissait la

valeur d’un entraînement répétitif ; mais le pilotage était plus complexe que

les sports auxquels il s’était jusque-là adonné. Dès qu’il fut à l’aise avec ses

instruments de bord, il s’attaqua à une tâche herculéenne : l’apprentissage

des différentes figures de vol, tel le tonneau. Pour cela, il faut avoir la

perception de la vitesse exacte qui permet de les exécuter. Cela exige des

calculs mentaux extrêmement rapides. Les golden boys devenaient des as

en un rien de temps. Pour Rodriguez, cela exigeait beaucoup de répétitions

et une concentration intense chaque fois qu’il se sanglait dans son cockpit.

Il remarqua que parfois, son corps y arrivait avant son esprit ; ses nerfs et

ses doigts avaient l’intuition de la façon dont ses gouvernes réagiraient. Il

s’appliqua alors à provoquer sciemment cette sensation.

Une fois ce stade acquis, il lui fallut apprendre à voler en formation,

c’est-à-dire à constituer avec les autres pilotes une équipe étroitement

coordonnée. Le vol en formation nécessite de jongler avec plusieurs

techniques, c’est un véritable casse-tête. Quelque chose en lui était motivé par la griserie d’être aux commandes d’un appareil aussi performant et de

travailler avec une équipe, et il était en outre stimulé par le défi que cela

représentait. Il avait remarqué que pour maîtriser son appareil et les

différentes figures de vol, il avait acquis une capacité étonnante de

concentration. Il oubliait tout le reste et s’immergeait complètement dans

l’instant. Cela lui facilita l’apprentissage de chaque nouvelle technique.

Lentement, à force de ténacité et de pratique, il parvint à se hisser en

tête de classe, et il fut un des rares jugés capables de devenir pilotes de

chasse. Mais une dernière épreuve lui restait à surmonter pour se hisser au

sommet : le vol dans le cadre des exercices militaires auxquels participaient

toutes les armes. Il fallait pour cela bien comprendre la mission dans son

ensemble et s’inscrire dans une campagne terrestre, maritime et aérienne

parfaitement orchestrée. Cela exigeait un niveau de conscience encore plus

élevé. Pendant ce type d’exercice, Rodriguez avait parfois une sensation

curieuse : il ne se focalisait plus sur le pilotage ni sur les multiples

techniques à mettre en œuvre, mais il envisageait et percevait l’ensemble de

la campagne comme un tout. C’était une sensation fugace de maîtrise. Il

avait également remarqué un léger écart entre lui et les golden boys. Ceux-

ci s’étaient longtemps fiés à leur talent naturel, sans développer le niveau de

concentration que lui possédait désormais. À bien des égards, il les avait

dépassés. Après avoir participé à plusieurs exercices de ce type, Rodriguez

se hissa au niveau des meilleurs.

Le 19 janvier 1991, sa virtuosité fut testée en quelques minutes de la

façon la plus brutale. Quelques jours plus tôt, les États-Unis et leurs alliés

avaient lancé l’opération « Tempête du désert » en réaction à l’invasion du

Koweit par Saddam Hussein. Le matin du 19, Rodriguez et son ailier Craig

« Mole » Underhill survolaient l’Iraq dans le cadre d’une escadrille de

trente-six appareils et se dirigeaient vers une cible proche de Bagdad. C’était son baptême du feu. À bord de leurs F15, Mole et lui repérèrent

bientôt dans le lointain deux MiG, des avions de chasse iraqiens, et

décidèrent de les attaquer. Quelques secondes plus tard, ils comprirent

qu’ils étaient tombés dans un piège : les deux MiG fonçaient sur eux, les

poursuivants étaient devenus les poursuivis.

Observant la vitesse avec laquelle les appareils ennemis approchaient,

Rodriguez largua ses réservoirs de carburant pour gagner en vitesse et en

maniabilité. Il piqua vers le sol en dessous du niveau des MiG qui

approchaient et utilisa tous les moyens pour éviter de se faire accrocher par

les radars de l’ennemi : il vola même perpendiculairement au sol afin de

rendre son avion aussi peu visible que possible. Tant que les MiG n’avaient

pas accroché de cible avec leurs radars, ils ne pouvaient lancer de missiles.

Les événements se succédaient à toute vitesse. À tout moment, son propre

détecteur radar pouvait s’allumer, montrant que l’ennemi avait verrouillé

son radar sur lui et qu’il était condamné. Pour s’en sortir, il tenta une

manœuvre d’évasion et s’approcha du MiG jusqu’à ce que celui-ci soit trop

près pour tirer. Le combat rapproché commença, un duel circulaire assez

rare dans la guerre moderne. Rodriguez gardait à l’esprit la nécessité de

gagner du temps pour que son ailier l’aide : il sentait que Mole le suivait à

peu de distance. Mais un autre danger était présent : le second MiG.

Il tenta toutes les manœuvres d’évasion qu’on lui avait enseignées. Il

vit le MiG se rapprocher de plus en plus et entendit soudain Mole, qui

l’avait suivi et s’était placé en position de tir. Rodriguez regarda par-dessus

son épaule et vit le MiG ennemi exploser : le missile de Mole l’avait

pulvérisé. Pour l’instant, tout s’était passé comme Rodriguez l’avait

souhaité, mais il n’y avait pas une seconde à perdre : le second MiG

approchait rapidement.

Mole monta à 7 000 mètres. Tandis que le MiG fonçait sur Rodriguez,

son pilote remarqua la présence de Mole au-dessus de lui et commença une

série de piqués et de cabrés pour éviter de se faire prendre entre les deux

Américains. Profitant de cet instant de confusion, Rodriguez parvint à

s’inscrire dans le cercle parcouru par le MiG. Ils étaient à présent dans un

schéma classique de combat rapproché, chaque avion tentant de se retrouver

derrière l’autre et à portée de tir. À chaque tour, les deux avions se

rapprochaient du sol. Ils tournèrent ainsi plusieurs fois l’un au-dessus de

l’autre. Enfin, à 1 300 mètres d’altitude, Rodriguez réussit son acquisition

et verrouilla ses missiles sur le MiG. Le pilote iraqien tenta une manœuvre

d’évasion brutale, piqua vers le sol, fit un demi-tonneau et tenta de tourner

en sens contraire pour s’échapper, mais pendant les quelques secondes de

combat rapproché, le pilote avait perdu la notion de son altitude et il

s’écrasa dans le désert.

Mole et Rodriguez rentrèrent à leur base pour rendre compte de leur

mission à leurs supérieurs, mais quand Rodriguez revit le film de leur

engagement, il eut une sensation bizarre. Il ne se rappelait rien. Tout était

arrivé trop vite. Le combat avec les MiG n’avait duré que trois ou quatre

minutes et le combat rapproché final quelques secondes à peine. Il avait

bien fallu pourtant qu’il pense : il avait exécuté plusieurs manœuvres

pratiquement parfaites. Par exemple, il n’avait pas le souvenir d’avoir

largué ses réservoirs ; il ignorait d’où l’idée lui était venue. Cela faisait

partie des choses qu’il avait apprises et, dans le feu de l’action, il les avait

exécutées sans y penser : cela lui avait probablement sauvé la vie. Les

manœuvres d’évasion qu’il avait exécutées avec le premier MiG

stupéfièrent ses supérieurs : elles étaient extrêmement rapides et efficaces.

Par conséquent, son niveau de conscience pendant le combat rapproché

avait certainement été excellent. Il avait tenté de se rapprocher de la queue de son adversaire en parcourant des cercles de plus en plus rapides sans

perdre de vue le sol qui se rapprochait. Comment expliquer toutes ces

manœuvres ? C’est tout juste s’il parvenait à s’en souvenir. Tout ce qu’il

savait, c’est que sur le moment, il n’avait pas eu peur. Juste une énorme

décharge d’adrénaline qui avait permis à son esprit et à son corps de

fonctionner en parfaite harmonie à la milliseconde, trop vite pour être

analysée.

Après ce combat, il ne put dormir pendant trois jours tant il avait

d’adrénaline dans les veines. Il comprit que son corps possédait des

capacités dormantes qui se libéraient dans les moments les plus dramatiques

et hissaient son esprit à un niveau supérieur de concentration. Rodriguez

obtint une autre victoire en combat aérien pendant l’opération « Tempête du

désert », puis une autre encore pendant la campagne du Kosovo en 1999 :

c’était davantage que tous les autres pilotes de l’époque moderne. Cela lui

valut le surnom de « dernier as américain ».

Dans notre activité consciente quotidienne, nous sentons ce qui sépare

notre esprit de notre corps. Nous pensons à notre corps et à nos réactions

physiques. L’animal, lui, ne perçoit pas cette distinction. Quand nous

commençons un apprentissage comportant une composante physique, cette

séparation devient encore plus manifeste. Nous nous concentrons sur

chacun des gestes concernés, sur chaque étape à parcourir. Nous sommes

conscients de notre lenteur et de la façon gauche dont notre corps réagit. À

un moment donné, nous nous améliorons et nous entrevoyons comment

fonctionner de façon différente, fluide, sans que l’esprit n’interfère dans les

mouvements du corps. Dans ces précieux instants, nous savons ce vers quoi

nous tendons. Si nous poursuivons notre pratique de façon suffisamment

intense, nos gestes s’enchaînent automatiquement et nous avons la

sensation que l’esprit et le corps ne font qu’un dans l’action.

Quand on acquiert une technique complexe comme le pilotage d’un

avion de combat, on est tenu de maîtriser une série d’automatismes qui se

complètent les uns les autres. Chaque fois qu’une action devient

automatique, l’esprit se libère pour se focaliser sur quelque chose de plus

élevé. À la toute fin du processus, quand nous n’avons plus de techniques

de base à apprendre, le cerveau a assimilé une quantité inouïe

d’informations qui se sont gravées dans notre système nerveux. L’ensemble

des tâches est désormais intégré en nous et nos gestes s’enchaînent

parfaitement. Nous continuons à penser, mais de façon différente : notre

esprit et notre corps ne font plus qu’un. Nous sommes transformés. Nous

possédons une forme d’intelligence qui se rapproche de l’instinct animal,

mais grâce à une pratique consciente, lucide et prolongée.

Dans notre culture, on tend à dénigrer la pratique. On veut croire que

les grands exploits surviennent tout seuls et manifestent un génie ou un

talent supérieur. Parvenir à des exploits par un entraînement méthodique

semble banal et peu motivant. En outre, nous ne voulons même pas songer

aux dix ou vingt mille heures nécessaires pour atteindre la maîtrise. Ces

préjugés sont peu roboratifs ; ils nous cachent le fait que pratiquement

n’importe qui peut arriver au sommet grâce à un effort acharné, ce qui

devrait nous encourager. Il est temps de tordre le cou à tout préjugé contre

l’effort conscient et le pouvoir obtenu par la pratique et la discipline ; il est

stimulant de constater que l’on peut obtenir ainsi des résultats presque

miraculeux. La capacité à maîtriser des techniques complexes en créant de

nouvelles connexions entre nos neurones est le résultat de millions d’années

d’évolution et la source de tous nos pouvoirs matériels et culturels. Quand

nous entrevoyons la possibilité d’une fusion entre l’esprit et le corps dès les

premières étapes de la pratique, nous savons ce vers quoi il nous faut

tendre. Le développement des capacités du cerveau par la répétition est une inclination naturelle de l’homme. Laisser dormant ce potentiel est le comble