Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 8 sur 101

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Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 6

Je la retournai. Rien au verso.

Dehors, une voix féminine tremblante m’interpella :

— Docteur Cross ?

Je pivotai sur moi-même et vis sur le seuil une très jolie femme dans la trentaine qui m’observait. Elle portait un bonnet tricoté, des mitaines, et serrait les bras autour de sa doudoune bleu pastel. Ses joues étaient sillonnées de larmes, son dos voûté dans une posture de découragement plus que de détresse.

— En personne, confirmai-je avec chaleur, tout en l’invitant d’un geste à entrer après avoir fourré la note dans une poche. Toutes mes excuses, je n’ai pas eu le temps de déneiger l’allée. Vous êtes madame Davis ?

Nina Davis m’adressa un pauvre sourire à travers ses larmes en passant devant moi.

— En fait, j’aime bien la neige, docteur. Elle me rappelle là d’où je viens.

 

6.

 

Nina Davis, native du Wisconsin et qui avait grandi près de Madison, avait toujours considéré la neige comme un bandage.

— Lorsqu’elle tombe, on ne voit plus les blessures ni les cicatrices, déclara-t-elle. Petite fille, je l’adorais.

Nous discutâmes de choses et d’autres pendant qu’elle remplissait le formulaire administratif. Âgée de trente-sept ans, Nina était intelligente et se consacrait entièrement à sa carrière au ministère de la Justice, où elle supervisait les dossiers de crime organisé.

— Je travaille parfois pour le FBI, l’informai-je.

— Je suis au courant. C’est pour cette raison que je vous ai choisi, docteur. Mon métier me met dans une position délicate, et il me fallait quelqu’un qui puisse le comprendre ou au moins y être sensible.

Cela me fit sourire.

— Comptez sur moi.

Nina me retourna mon sourire, mais sans conviction.

— Je ne sais pas trop par où commencer.

— Dites-moi quel est le problème qui vous amène.

Les épaules arrondies, elle contempla ses mains posées sur ses genoux, puis soupira.

— Je ne crois pas être capable d’aimer, docteur.

— Développez, l’encourageai-je, totalement à son écoute.

Nina me confia que de toute sa vie, elle n’avait éprouvé de l’amour que pour une seule personne : son père. Anderson Davis était un notaire de province qui passait tout son temps libre avec son enfant unique. Katherine, la mère, atteinte de troubles affectifs, n’appréciait guère les activités physiques, au contraire de son mari ; mordu de randonnée, Davis adorait explorer la campagne du Wisconsin.

— Il appelait ça du « vagabondage », précisa-t-elle sur un ton nostalgique. Par exemple, il disait : « Allez Nina, c’est le moment d’aller vagabonder jusqu’à Beech Ridge. »

Elle battit des paupières et essuya une larme.

— Aujourd’hui encore, nos balades me manquent. J’avais treize ans quand il est mort.

Un âge difficile, notai-je intérieurement, et j’écrivis quelques mots sur mon carnet avant de l’interroger :

— Comment est-ce arrivé ?

— Un accident de voiture, ma mère était au volant. Elle lui criait dessus à propos d’un truc, elle a détourné les yeux de la route et a brûlé un feu rouge. Il est décédé sur le coup.

— Je suis navré pour vous. Cela a dû être dur.

Nina prit une profonde inspiration, fit la moue et haussa les épaules.

— Non seulement mon père était mort, mais c’était ma mère qui l’avait tué. Que dire de plus ?

Je digérai sa réponse, puis la poussai en douceur :

— Vous tenez donc votre mère pour responsable ?

— Qui d’autre ? Si elle avait regardé devant elle, mon père aurait vécu jusqu’à un âge avancé. Si elle n’avait pas quitté la route des yeux, je n’aurais pas eu à subir ce défilé de sales types qui ont habité chez nous pendant mon adolescence.

Sa froideur subite m’incita à abandonner ce sujet pour l’instant.

— Votre maman est-elle toujours en vie ?

— Aux dernières nouvelles.

— Qui datent de quand ?

— D’il y a trois semaines, lorsque j’ai signé le chèque mensuel pour sa maison de retraite.

— Je perçois en vous des sentiments conflictuels, dis-je. Vous lui reprochez beaucoup de choses et pourtant vous prenez soin d’elle.

— Oui, parce qu’il n’y a personne d’autre pour s’en charger, répliqua Nina, une nouvelle larme coulant sur sa joue.

Le minuteur sonna la fin de la consultation. Elle parut déçue.

— Nos conversations suivantes dureront plus longtemps, lui assurai-je. Comme je gère seul mon cabinet, la partie administrative occupe la moitié de la première séance avec un patient. D’ailleurs, je facturerai à votre assurance trente minutes et non soixante pour celle d’aujourd’hui. Nous pourrions discuter une heure entière demain matin, si vous voulez.

Le pli de contrariété sur son front s’effaça.

— Ça marche.

— Une dernière chose. Entre maintenant et notre prochain rendez-vous, j’aimerais que vous vous rappeliez les périodes de bonheur que votre mère vous a fait vivre, ces moments, avant la mort de votre père, où vous éprouviez pour elle de la gratitude plutôt que du ressentiment.

Nina lâcha un petit rire amer.

— Il va falloir que je creuse loin pour trouver de tels souvenirs.

— Je n’en attends pas moins de vous, lui dis-je gentiment.