Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 70
— Comme ma poche.
— Quel serait leur itinéraire le plus rapide ? Par où ont-ils pu passer s’ils fuyaient grosso modo vers le nord ?
Le ranger prit le temps de réfléchir.
— Plein nord, c’est que des réserves naturelles, un relief accidenté et une série de canyons en cul-de-sac sur trente kilomètres au moins.
— Et au nord-est ou au nord-ouest ?
Songeur, Pritchard fit la moue.
— Hum… À sept, huit kilomètres d’ici au nord-est, il y avait bien autrefois la route d’accès à une concession minière sur un terrain fédéral, mais m’est avis qu’elle est barrée ou condamnée.
— Je parie qu’elle ne l’est plus, dis-je. C’est à combien de temps en voiture ?
— On sera obligés de faire un long détour. Peut-être quarante minutes ?
— Alors, nous irons par les airs, décida Ned.
Suivant les indications de Pritchard, l’hélicoptère nous déposa sur une route secondaire, à l’intersection avec une voie fermée par une grille solide. Un panneau de l’administration des réserves naturelles stipulait qu’elle était interdite au public. Le cadenas du portail avait été coupé ; nous n’eûmes qu’à le pousser pour nous engager sur une piste caillouteuse et sablonneuse, ravinée par les eaux de pluie.
— Pas de traces de pneus, constata Ned.
— Il y a tout de même des lignes fines dans le sable, notai-je en me penchant. Comme si on avait accroché un balai à l’arrière d’un véhicule passé récemment par ici.
— Agent spécial Mahoney ! cria le pilote de l’hélicoptère depuis la grille. On vient de nous prévenir par radio, monsieur : le président Hobbs est mort.
70.
Nous avons atterri sur la base d’Andrews à la nuit tombée. Grâce au vent arrière, le vol retour avait été encore plus rapide que l’aller.
En descendant du Strike Eagle, j’avais peine à croire que nous nous trouvions au Texas moins d’une heure auparavant. Tandis que nous traversions au trot le tarmac, des bips de mon téléphone me signalèrent plusieurs appels manqués de Bree. Je ralentis le pas, dis à Ned de ne pas m’attendre, et la rappelai.
— Alex, enfin ! s’exclama-t-elle. As-tu appris la nouvelle ?
— Le décès de Hobbs ?
— Non, qu’on a laissé filer son assassin alors qu’il était sous notre nez, dans un brancard. On a ensuite failli le choper à l’hôpital George Washington, mais il a encore réussi à nous échapper en prenant pour masque la peau du visage d’un mort.
Plutôt macabre, comme déguisement, songeai-je.
— Tu es sérieuse ?
— C’est moi qui ai trouvé le cadavre écorché ! Ce type a toujours un temps d’avance. Je suis sûre qu’il y a un traître parmi nous, Alex.
— Ned est du même avis.
— Je pense à Lance Reamer, du Secret Service.
D’une voix dure, elle me rapporta que Reamer avait permis à l’assassin blessé de partir en ambulance et refusé de fournir une escorte, forçant Bree à envoyer un agent en tenue, lequel s’était fait tuer à l’hôpital.
— Je comprends que la perte d’un homme te bouleverse, mais il te faudra de meilleures preuves.
— Je sais, souffla-t-elle dans un long soupir.
Je lui parlai alors de la piste de la mine désaffectée qui semblait avoir été balayée soigneusement.
— Mais nous avons relevé des traces de pneus récentes à trois cents mètres environ de la grille, à un endroit où le véhicule est retombé dans le sable après avoir roulé sur une pierre. Sans doute un gros pick-up avec un van en remorque. Le problème, c’est qu’ils pullulent au Texas, comme dans tous les États environnants. Ned a chargé des agents et des policiers de ratisser la région autour du lodge dans un rayon de quatre-vingts kilomètres, mais ça ne donne rien pour l’instant.
Avant de pénétrer dans le hangar, je lui promis de la prévenir par SMS si j’étais retenu ici.
Pendant notre absence, l’immense espace vide s’était transformé en une ruche bourdonnante. Plusieurs centaines de personnes s’y affairaient, mélange d’uniformes et de tenues civiles. Bon nombre d’entre elles disposaient déjà d’un poste de travail entièrement équipé, notamment d’ordinateurs avec une connexion hautement sécurisée aux bases de données du FBI, de la CIA, de la NSA et de la Sécurité intérieure.
Suspendus au plafond, quatre téléviseurs géants diffusaient CNN en même temps que trois autres chaînes nationales. Le pays était sous le choc des quatre assassinats. On redoutait un complot contre les institutions, ainsi que l’anarchie et la panique qui pourraient en résulter. Le Président Larkin devait s’adresser à la nation dans moins d’une heure.
J’aperçus Keith Karl Rawlins, puis remarquai Ned en discussion tendue avec une femme à la silhouette sportive, en tailleur strict. Je me rappelais vaguement qu’elle était haut placée au FBI. Sa mine s’assombrit davantage à mon arrivée, manifestement une source supplémentaire de mécontentement. L’agent spécial fit les présentations. Susan Carstensen, directrice adjointe du service des investigations, me donna une brève poignée de main tout en décrétant :
— Il n’est plus question de sauter dans un chasseur supersonique sans mon autorisation. Est-ce bien clair, Docteur Cross ?
— Nous avons suivi les ordres du directeur Sanford, me défendis-je.
— Peu importe. Je ne tolérerai pas que cette enquête parte en vrille à cause d’un duo de cowboys qui agissent sur un coup de tête.
Ned serra les mâchoires.
— Avec tout le respect que je vous dois, madame, ce n’était pas un coup de tête et nous sommes tout sauf des cowboys. Cette inspection sur place nous a permis de découvrir l’éliminateur d’odeurs dont je vous ai parlé, plus un brouilleur de signal et des empreintes de pneus.
Sa crise d’autorité passée, Carstensen ne fut plus que rigueur professionnelle.
— De fabrication russe, ce brouilleur ?
— Il a été transmis à Quantico pour analyse, répondit Ned. Du nouveau sur Kasimov ?
— Rien, mais la NSA déjoue des cyberattaques incessantes contre nous en provenance de Russie, de Chine et de Corée du Nord.
— Vous voulez dire que les hackers s’en prennent même à la base d’Andrews ? m’étonnai-je.
— L’info a fuité. Tout le monde sait que les investigations sont centralisées ici.
— Ils nous testent, fit Ned. Pour voir si notre système de cybersécurité est vulnérable.
— Que doit annoncer Larkin ce soir ?
— On l’ignore.
Un agent accourut.
— Désolé de vous interrompre, madame, mais l’assassin de la ministre des Finances a été identifié.
Dix minutes plus tard, le même portrait s’affichait sur les quatre écrans : un homme trapu à la tignasse brune et à la barbe hirsute. Les yeux cachés par des lunettes de soleil, il se tenait sur une hauteur, un paysage désertique et rocailleux à l’arrière-plan. Il portait un treillis fané et un foulard à carreaux blancs et noirs. Un fusil d’assaut pendu à son harnais de poitrine, il posait en souriant. Dix cadavres étaient alignés à ses pieds.
— Martin Franks, commenta Susan Carstensen dans un micro pour être entendue de tout le hangar. Ancien membre des commandos JSOC, puis MARSOC, démobilisé il y a quatre ans sans tache sur son dossier suite à une odieuse transaction. Ses supérieurs s’inquiétaient de possibles tendances psychopathes. Il prenait plaisir à tuer. Cette photo montre le résultat d’un raid qu’il a mené en solo, sans l’aval de sa hiérarchie, dans un village soupçonné d’allégeance aux talibans. Selon ses dires, il a dû se battre pour s’enfuir après avoir été repéré. Une enquête a été ouverte, mais c’était la parole du survivant contre celle des dix morts. Et comme cela s’était déroulé de nuit, il n’y avait aucun témoin parmi les villageois. Du moins désireux de parler. La justice militaire a donc passé un accord avec lui afin d’épargner un nouveau scandale à notre armée.
Une seconde photo apparut sur les écrans à côté de la première, celle d’un homme d’âge mûr debout au milieu de cactus saguaros. En combinaison de travail verte, il tenait dans ses mains un AK-47.
— Je vous présente Morris Franks, Moe pour les intimes, poursuivit Carstensen. Le père de Martin. Depuis plus de vingt ans, Moe figure régulièrement sur la liste des personnes à surveiller. Il vit dans le sud-ouest de l’Arizona, en semi-clandestinité. Il a intégré diverses milices au fil du temps et a publié des tracts où l’on fait l’apologie des thèses antimondialistes tout en incitant au soulèvement armé pour guérir le pays de ses maux.
— Il est donc vivant ? s’enquit un analyste.
— Pour autant qu’on sache, répondit Susan Carstensen. J’ai envoyé une équipe chez lui. En attendant, récoltez tout ce que vous pouvez sur les activités du fils depuis son retour à la vie civile. Nous avons un blanc-seing pour les perquisitions. Merci, ce sera tout.
Elle se tourna vers Ned et moi.
— Des suggestions ?
— C’est logique de s’intéresser à Franks et de cuisiner le père, convint l’agent spécial.
— J’entends venir un « mais », fit-elle en croisant les bras.
— Nous ne devrions pas perdre de vue le tableau d’ensemble. Les assassinats, les cyberattaques. Peut-être qu’on veut nous pousser à entrer en guerre.
— Je pense que le Président Larkin gère déjà cet aspect-là.
Je me raclai la gorge.
— Il existe une troisième possibilité. Aucune puissance étrangère n’est impliquée, un seul individu agit en coulisse, un esprit froidement machiavélique. En partant de ce postulat, je ne cesse de me poser la question : à qui profite le crime ?
— Et…? me pressa Carstensen.
— Il faut se rendre à l’évidence, continuai-je à voix plus basse. Celui qui y trouve son intérêt, c’est Larkin. Indéniablement.
Elle secoua la tête, incrédule, et pouffa de rire.
— Vous suspectez Samuel Larkin d’avoir orchestré le meurtre de toutes les personnes qui le précédaient dans l’ordre de succession afin de s’emparer du pouvoir ?