Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Troisième Partie - Vendredi Noir
TROISIÈME PARTIE
VENDREDI NOIR
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45.
À 1 heure du matin, vendredi 5 février, Dana Potter gara le pick-up hors de vue derrière un éperon rocheux sur la piste déserte qui s’enfonçait dans une réserve fédérale du comté d’El Paso, dans l’ouest du Texas, à la limite du Nouveau-Mexique.
— Vérifie ton portable, dit-il tout en mettant un casque radio ultra léger avec la tige du microphone devant la bouche.
— Encore ! Je l’ai éteint pour une bonne raison ! protesta sa femme.
— Quand même, rallume-le.
Malgré son exaspération, Mary obtempéra pendant qu’il sortait dans l’air froid et récupérait leur équipement à l’arrière du pick-up.
— Rien, aucun signal, confirma-t-elle. Zone blanche.
— Merci.
— Tu es sûr que ton truc marche aussi pour les téléphones satellites ?
— C’est censé couper toutes les communications à deux kilomètres à la ronde, répondit-il en passant sur ses épaules les bretelles de son sac à dos. On verra bien.
Tandis qu’elle enfilait son propre sac, plaçait une botte dans l’étrier et se hissait sur son cheval, Mary conserva une expression dubitative. Elle poussa un soupir. Potter monta en selle et l’interrogea :
— Quel est le problème ?
— Je réfléchis à ce qui pourrait mal tourner.
— Eh bien moi, je compte voir notre fils après-demain et lui annoncer qu’il va avoir le traitement qui lui sauvera la vie.
Elle le dévisagea, opina d’abord vaguement, puis avec détermination.
— Moi aussi.
— Ravi de l’entendre.
Ils chaussèrent des lunettes à infrarouge pour éclairer le sentier bordé d’arbustes sur la mesa de faible altitude. D’un coup de talon, ils mirent leurs montures au pas puis suivirent en silence à une allure régulière le même itinéraire que lors de la reconnaissance.
À 2 h 20, soit une heure et onze minutes après leur départ, ils atteignirent l’arroyo asséché, retrouvèrent les rameaux de paloverde aux feuilles encore vertes et comme précédemment en firent une pile sur la berge opposée du lit sablonneux. Ils attachèrent leurs chevaux en amont.
Dans le ciel d’encre de cette nuit sans lune, les étoiles brillaient d’un éclat vif lorsque le couple arriva sur la crête de la colline surplombant les terres agricoles et l’hacienda.
Potter sentit une forte brise lui caresser la nuque.
— Stop ! fit-il. Le vent souffle dans la mauvaise direction.
Ils demeurèrent immobiles, patiemment, durant cinq ou six minutes, jusqu’à ce que des chiens se mettent à aboyer au loin.
Sans un mot, ils redescendirent le versant et ôtèrent leurs sacs, dont ils sortirent chacun un appareil à peu près de la taille d’un livre relié. Produit par la marque Ozonics, c’était un générateur d’ozone miniature qui éliminerait leur odeur ; même les meilleurs limiers seraient incapables de la détecter.
Ils les mirent en marche, s’habillèrent plus chaudement, et assemblèrent leurs carabines. Sac de nouveau sur les épaules, arme et générateur dans les mains, ils remontèrent sur la colline et attendirent au sommet, l’oreille tendue.
Au bout de quelques minutes, comme aucun aboiement ne retentissait, ils se hâtèrent de gagner leur affût. À 2 h 40, presque une heure et demie avant l’aube, Mary s’allongeait à plat ventre derrière sa carabine. Son mari la couvrit des pieds à la tête d’un filet de camouflage dont il drapa également la lunette télescopique.
— Tu es bien ? chuchota-t-il.
— Impec. Bonne nuit.
— Je te réveillerai.
— Mmm, marmonna-t-elle.
Potter s’installa à trente centimètres d’elle, se camoufla de la même façon avant de placer l’Ozonics devant lui, sous le vent. Il s’étendit confortablement et écouta la respiration régulière de Mary. Ce don qu’elle avait de se couper du monde sur commande pour se réfugier dans de brefs sommes qui la rendaient ensuite plus alerte l’émerveillait toujours.
Nous sommes faits l’un pour l’autre, songea-t-il, tout en fermant les yeux. J’en suis toujours aussi sûr.
46.
Il me fut impossible de dormir cette nuit-là. Je ne cessais de m’agiter et de me retourner, l’esprit travaillant en boucle. Les événements déroutants de la semaine formaient dans mon cerveau une ronde infernale qui augmentait mon anxiété et faisait refluer l’acidité dans ma gorge.
Une remontée de bile est chez moi le signe précurseur soit d’un vomissement imminent soit d’une décharge d’adrénaline due au stress. À 4 h 20, disant adieu à tout espoir de sommeil, je m’extirpai du lit avec des gestes précautionneux pour ne pas réveiller ma femme.
Bree avait eu une dure journée, l’enquête sur le meurtre de la sénatrice Walker ne progressait guère et elle devait en outre calmer le chef de la police qui lui mettait une pression redoublée.
Je me faufilai à pas de loup dans le dressing, et allumai une fois la porte close. Trois minutes plus tard, en caleçon long et tee-shirt à manches longues sous un survêtement siglé FBI, New Balance aux pieds, je sortis de la chambre et refermai derrière moi.
Je restai un moment immobile sur le palier à écouter le cliquetis de la chaudière, le bourdonnement du ventilateur dans la chambre de Jannie, le grincement du matelas dans celle d’Ali. À travers la porte la plus proche, j’entendais la respiration lourde de Nana Mama.
Ces sons familiers m’avaient un peu rasséréné quand je descendis dans le vestibule, où j’enfilai un coupe-vent orné de bandes fluorescentes, des gants fins en laine, et un bonnet noir sur lequel je fixai une lampe frontale. C’était une nuit sans lune, au ciel dégagé. La température se maintenait juste au-dessus de zéro et mon haleine forma de petits nuages pendant que je faisais quelques échauffements sur le perron.
À 4 h 40, j’allumai ma lampe, dévalai les marches, et démarrai mon jogging à une allure ambitieuse en direction de Capitol Hill. J’avais cru qu’un exercice tonique me viderait l’esprit de ce cercle vicieux d’incidents, de réflexions et d’hypothèses boiteuses qui me tourneboulait depuis que Ned Mahoney et moi avions quitté Atlantic City.
Grosse erreur. Le temps d’arriver au croisement de Pennsylvania Avenue et de commencer à gravir la colline, la sarabande était de retour dans ma tête. Cette fois, en revanche, les faits, souvenirs et idées eurent la bonne grâce de défiler en ordre chronologique.
La sénatrice Betsy Walker est abattue devant sa porte par un sniper embusqué à une centaine de mètres de sa maison.
Quelques heures après l’assassinat de Walker, Kristina Varjan, tueuse à gages notoire, atterrit aux États-Unis avec un faux passeport et est reconnue par un opérationnel de la CIA.
Le soir même et à quelques rues de la résidence Walker, Carl Thomas, représentant en équipement médical de Pittsburgh, est découvert étranglé dans un Airbnb. L’accès à son dossier est refusé par Scotland Yard.
Fernando Romero, ennemi juré de la sénatrice, traverse le pays en voiture pour gagner un gros paquet de dollars, est bloqué par une tempête de neige la nuit précédant le meurtre, et ne se rend que le lendemain à Washington où il décède dans un affrontement avec la police.
Le sergent Nick Moon, l’un des plus grands maîtres en arts martiaux que j’ai connus, est battu à mort par un professionnel à deux heures de route au sud de DC.
Au moyen d’une bombe, Varjan tente de nous éliminer Ned Mahoney et moi. Puis elle apparaît déguisée en avatar à un tournoi de gamers. Comptait-elle participer à la compétition ?
Sur le point de rejeter cette éventualité, je changeai d’avis : Elle est peut-être une championne de jeux vidéo.
Alors pourquoi ces grenades fumigènes à Atlantic City ? Elle a dû me reconnaître et aura créé une diversion pour filer discrètement.
Mais à quoi bon user d’un tel procédé ? Quel intérêt ? Elle m’avait déjà semé dans la foule. Pourquoi n’a-t-elle pas simplement quitté les lieux ?
Je repensai à Austin Crowley et Sydney Bronson, à leur affolement quand ils avaient appris qu’une poseuse de bombes, une tueuse à gages recherchée par la police, faisait partie des concurrents. Ils avaient promis de nous fournir la liste de toutes les personnes inscrites à leur tournoi.
Pendant que je courais vers le nord entre le Capitole et le bâtiment de la Cour suprême, je m’avisai qu’il n’y avait aucune logique dans tout cela. Comme mon cerveau recommençait à tourner en boucle, l’exaspération me fit passer du jogging au sprint. Balançant les bras, allongeant ma foulée, j’arrivai sur Constitution Avenue et décidai de descendre jusqu’à Union Station avant de faire demi-tour pour rentrer.
C’est alors que, à l’angle de Constitution Avenue, au nord de la Cour suprême et de la bibliothèque du Congrès, un mauvais pressentiment me saisit avec une telle force que je pilai net et restai là, pantelant, de la sueur sur le front et me dégoulinant dans le dos. J’avais beau avoir trop chaud, je me mis à frissonner et à claquer des dents, le rayon de ma lampe frontale balayant convulsivement les ténèbres.
Je regardai la colline et revis en mémoire l’étalon noir sans cavalier de la procession funéraire de la présidente Catherine Grant. L’impression était si réelle que j’entendais même le claquement des sabots.
Je ne suis pas homme à accorder grande valeur aux prémonitions ou aux intuitions viscérales. En général, seuls comptent à mes yeux les faits et la façon dont ils s’emboîtent ou non.
À ce moment-là, pourtant, tandis que je transpirais et tremblais dans le froid au milieu de la nuit, avec à l’esprit l’image si vivace du cheval couleur de jais, il m’était impossible de nier cette certitude : tout autour de moi planait une menace, dont je ne parvenais pas à trouver la source. Et soudain, elle m’apparut clairement.