Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 72
À minuit passé et sous une pluie glaciale, un tas de feuilles mortes se mit à remuer dans un fossé de Rock Creek Park, en contrebas de la 26 . La main e de Pablo Cruz émergea lentement et retira les saletés spongieuses de la cagoule de peau qui dissimulait toujours son visage.
En s’asseyant, il constata que malgré la protection de son imperméable son corps était trempé à partir de la taille, et recourut à diverses techniques respiratoires pour ne pas se refroidir.
Il avait les pieds engourdis et les genoux raides. L’effet des opioïdes administrés par les médecins commençait à s’estomper. Sa figure était tout endolorie. Ses dents lui faisaient mal à hurler.
Le commun des mortels aurait peut-être déjà succombé à l’hypothermie à ce stade. Quelqu’un de faible chercherait en priorité à se procurer des antalgiques.
Mais Cruz n’était ni un homme ordinaire ni une mauviette. Voilà longtemps qu’il s’était forgé un mental d’être supérieur, capable de maîtriser ses émotions, ses pensées et ses souffrances. Il ferait tout ce qu’il fallait pour survivre, et s’occuperait plus tard des dommages physiques.
L’assassin ôta son masque de peau et l’enterra avant de ramper hors du fossé creusé en amont de la rivière. Des gyrophares bleus tournoyaient au loin derrière les arbres, le long de la voie sur berge.
Après avoir passé en revue ses plans de secours, Cruz conclut qu’il ne lui restait qu’une seule solution pour sortir vivant de Washington. Il avait entendu les sirènes qui fonçaient toutes vers l’hôpital, aperçu les barrages sur les ponts menant en Virginie.
Les accès routiers à la capitale, principaux comme secondaires, étaient certainement déjà tous bloqués. Le métro était à l’arrêt. Cela faisait des heures qu’aucun avion n’avait traversé le ciel. Il y avait peu de véhicules, et encore moins d’hélicoptères sous cette pluie incessante.
Il longea la pente boueuse, évitant les branches basses et les troncs abattus grâce aux lueurs des réverbères et des immeubles de la 26 . Arrivé à e la hauteur du pont de M Street, il remonta prudemment à travers les buissons jusqu’à la butée.
Soudain résonnèrent dans la nuit les voix bouleversées de deux femmes qui franchissaient en hâte le pont en direction de Georgetown ; elles discutaient de l’assassinat du président Hobbs. S’autorisant à se congratuler, il se donna une tape mentale dans le dos pour cette mission somme toute parfaitement réussie.
Il envisagea de gravir les derniers mètres jusqu’à la rue, puis de la suivre en gardant la tête baissée, comme le faisaient sans doute les deux femmes pour se protéger des rafales. Mais son instinct le lui déconseilla. Aussi redescendit-il sous le pont.
Un vacarme d’engins dans le lointain le fit se tétaniser. Des chars d’assaut !
On mobilisait les troupes et le matériel de guerre. Évidemment, puisque Larkin avait instauré la loi martiale !
Cela ébranla un moment l’assassin. C’était une chose d’échapper à la police et même à des agents fédéraux, mais à l’armée ?
Non, pas l’armée entière, essaya-t-il de se convaincre. Simplement une présence militaire dissuasive. Ils ne vont pas poster un soldat à chaque coin de rue. Mais qui sait ?
Cruz s’ébroua pour évacuer ces questions. Dans une situation aussi périlleuse que la sienne, il était toujours préférable de s’en tenir au plan et de le mettre à exécution plutôt que de s’interroger à n’en plus finir.
Il repartit vers le nord, là où la 26 se terminait en cul-de-sac. Une fois e remonté à la lisière du parc, il put voir qu’un tank barrait à présent l’entrée du pont depuis M Street. Un second blindé roulait vers Georgetown.
Cruz continua de se mouvoir discrètement à flanc de colline, observant les lumières de l’immeuble le plus proche, puis les deux fenêtres d’un appartement en angle au deuxième étage. Dès que l’axe fut le bon, et sans quitter les fenêtres des yeux, il se laissa glisser sur la pente et fouilla du pied les feuilles mortes. Pourvu que son sac étanche n’ait pas été découvert par un gamin explorant les bois ou par un chien curieux. Et si les eaux de pluie avaient arraché la grille…
Son talon détecta la canalisation en fonte, qui crachait son trop-plein. Il la contourna, agrippa le bord de la grille et la dégagea. Entraîné par le flot, le sac jaillit de l’orifice et tomba sur le sol. Même si c’était une torture, il ne put s’empêcher de rire de soulagement.