Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 50
— Bon, dit-elle, gênée. J’espère que l’opération sera un succès.
— Si le pessimisme invétéré de ma sœur ne me fait pas mourir d’ici là.
— Ce n’est pas du pessimisme mais un point de vue rationnel sur la vie, lui renvoya Eddie. Basé sur des faits concrets.
Après un vague sourire, Varjan s’éclipsa. Elle les entendit continuer leurs chamailleries à voix basse tandis qu’elle repartait vers l’accueil, où le changement de garde était en cours. Brita, l’infirmière philippine, leva les yeux de son planning.
— Pas de problème ?
— Aucun, au contraire, affirma Varjan. Dormez bien !
Elle marcha jusqu’à l’ascenseur et pressa le bouton. Quelques instants s’écoulèrent, puis une sonnerie d’alarme retentit dans le couloir.
Eddie sortit en trombe de la chambre de son frère en hurlant :
— Il ne respire plus !
Des infirmières et des internes des deux services attrapèrent un chariot de réanimation et coururent vers la porte de Jones. La cabine de l’ascenseur s’ouvrit.
Varjan jeta un dernier coup d’œil à l’équipe médicale qui bousculait Eddie, plantée toute tremblante sur le seuil de la chambre. Celle-ci regarda ce qui s’y passait puis se retourna pour invectiver au bout du couloir la meurtrière de son frère :
— Vous l’avez saigné à mort ! Je savais que ça allait arriver !
La tueuse à gages disparut dans la cabine, cachant son visage aux caméras de surveillance pendant que les portes se refermaient derrière elle.
50.
J’étais en nage lorsque j’escaladai d’un bond les marches du perron. Sans prendre le temps d’ôter mon coupe-vent ni mon bonnet dans le vestibule, j’allai à la cuisine en pressant la touche de recomposition du dernier numéro sur mon portable.
— Allez, Ned ! m’impatientai-je. Décroche !
J’avais essayé de l’appeler six ou sept fois sur le trajet du retour. Mais son téléphone personnel me transférait immédiatement au répondeur. Quant à sa ligne professionnelle, je tombais sur une voix électronique m’informant que la messagerie n’était pas encore activée.
Or c’était impossible. Ned Mahoney avait ce numéro au FBI depuis huit ans. Nous communiquions constamment sur cette ligne.
Cinq tueurs à gages, songeai-je, tout en mettant la cafetière en route. Non, trois. Car si Thomas en était un, c’était un assassin mort. De même que Romero.
Avaient-ils été remplacés ? Y en avait-il d’autres que les trois restants ?
Peut-être que non, mais cela me semblait improbable. À ce stade, ils pouvaient tout aussi bien être quatre, cinq, voire six.
Cinq ou six. Peu importait que ces chiffres relèvent d’une pure supposition. Un homme prudent doit envisager le pire et s’y préparer.
Était-ce d’ailleurs le pire scénario, six professionnels du meurtre ? Ou étaient-ils encore plus nombreux que cela ?
À moins que cette menace ne soit le fruit de mon imagination ? De mon cerveau saturé, en quête de réponses ?
Le café prêt, je m’en versai une tasse, et décidai de suivre mon instinct faute de faits suffisants. Après avoir encore essayé en vain de joindre Ned, je remplis une seconde tasse que je montai avec la mienne dans la chambre, où j’allumai le plafonnier. Puis je refermai la porte.
— Bree, réveille-toi !
Elle mit un oreiller sur sa tête en grognant :
— Va-t’en. Faut que je dorme.
Je marchai jusqu’au lit et saisis l’oreiller.
— Alex ! s’emporta-t-elle. Ta femme a besoin de…
— Je sais que ma femme a besoin de sommeil. Mais là, je dois parler d’urgence à Stone, la flic. Sauf si tu préfères que je te laisse hors du coup et que je m’adresse directement au chef Michaels ?
Le front plissé, elle me regarda du coin de l’œil et ses épaules crispées se détendirent un peu.
— Il est quelle heure ? marmonna-t-elle.
— 5 heures et quelques.
— Et tu es déjà allé courir ce matin ?
Je posai sa tasse sur la table de chevet.
— Je n’arrivais pas à dormir, alors je me suis dit qu’un jogging m’éclaircirait les idées.
Tout en bâillant, Bree se mit péniblement en position assise.
— Et donc ?
— Je crois qu’il y a une conspiration à l’œuvre, expliquai-je. Une conspiration d’assassins.
Elle sirota son café, m’écoutant sans m’interrompre pendant que je tentai de lui démontrer la logique de ma théorie, certes lacunaire.
— Une catastrophe est sur le point de se produire. Je sais que ça ne me ressemble pas, mais je le sens dans mes tripes.
Bree resta silencieuse un moment avant de déclarer :
— En effet, ce n’est pas du tout toi, Alex. Voir des chevaux sans cavalier… Est-ce que tu dors assez ces derniers temps ?
— Ce n’est pas un problème de manque de sommeil, et pour info je n’ai pas vu le cheval, je m’en suis juste souvenu. Tout est lié à la sénatrice Walker, exécutée probablement par Thomas, lui-même éliminé ensuite soit par Varjan soit par la personne qui a battu à mort le sergent Moon.
— Alex, ton raisonnement repose sur beaucoup de conjectures. En particulier l’idée qu’il y ait davantage de tueurs à gages que ceux qu’on connaît déjà.
— Je dis seulement que nous devrions agir en partant de ce principe. Si je me trompe, tant mieux. Mais franchement je ne pense pas.
Bree resta à nouveau muette, tout en me scrutant.
— Ces assassins, que projettent-ils de faire, selon toi ? finit-elle par demander.
— Je… je l’ignore. Mais s’ils sont impliqués dans un complot qui démarre avec le meurtre d’une sénatrice, tires-en tes propres conclusions.
— Nous n’avons pas assez de faits probants pour en déduire quoi que ce soit, objecta-t-elle.
— Je te répète que quelque chose de terrible va se produire à Washington, peut-être aujourd’hui.
Elle soupira. Sa contrariété augmentait visiblement de minute en minute.
— Que veux-tu que je fasse ? Expédier tous mes enquêteurs dans la rue ? Réclamer à Michaels le doublement des effectifs ? Envoyer chaque agent en patrouille ? Tout ça uniquement parce que tu te fies à ton sixième sens ?
— Ce serait un début, approuvai-je.
Elle leva les mains d’exaspération.
— Eh bien, je ne suis pas en position de le faire.
— Tu pourrais au moins en parler à Michaels.
— Pour lui dire quoi ? Qu’un de nos consultants nous conseille de déployer une petite armée de flics dans la capitale à cause d’un mauvais feeling ?
Il était clair que je n’arriverais à rien avec Bree dans l’immédiat.
— C’est bon, lâchai-je en me dirigeant vers la porte.
— Où vas-tu ?
— Dans mon cabinet pour annuler les rendez-vous avec mes patients, et ensuite trouver Mahoney pour voir si lui me comprend.
— Alex ! m’arrêta Bree au moment où j’allais sortir. Ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord avec toi que je ne t’aime plus.
Je sentis mes tempes se desserrer.
— Je le sais. Je t’aime aussi. Rendors-toi.
— Ça ne risque plus, maintenant, fit-elle d’un air contrit, avant de prendre une autre gorgée de café.
Je quittai la chambre et redescendis, en proie au doute, me demandant si mon cerveau épuisé n’avait pas tout bêtement inventé un complot imaginaire. Mais le temps de regagner la cuisine, j’étais à nouveau certain d’avoir raison.
Après m’être servi un deuxième café, j’ouvris la porte du sous-sol, tout en pressant la touche de rappel sur mon téléphone. Encore cet enregistrement horripilant du FBI annonçant que la messagerie n’était pas activée.