Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 26 sur 101

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Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 25

 

Martin Franks sifflotait un vieux tube du groupe Kansas, Carry On Wayward Son, en roulant vers l’est, droit sur la tempête annoncée à la météo. Il se faisait déjà tard. Le soleil était à peine visible dans le ciel métallique. Il restait moins d’une heure de lumière du jour.

Dans cette région montagneuse de Virginie-Occidentale, l’autoroute était peu fréquentée en plein hiver. Les gens ne circulaient que pour des raisons impératives, surtout si un blizzard était prévu.

Franks aimait siffler, il avait un réel don. Il continua la chanson de Kansas, bientôt interrompu par la sonnerie du téléphone jetable posé sur le siège à côté de lui.

Il décrocha via Bluetooth en pressant une touche sur le tableau de bord.

— J’écoute.

— Ici Peter. Où êtes-vous, Richard ? demanda un homme à l’accent britannique.

— À six, peut-être cinq heures de Washington, avec un peu de bol, répondit Franks.

— Une chambre est réservée pour vous au Mandarin Oriental, au nom de Richard Conker. Tout ce dont vous aurez besoin se trouve dans le coffre-fort. Code : 1958. Je répète : 1958.

— Compris.

— On se reparle demain matin.

La communication fut coupée. Il grignota une carotte crue, avala une gorgée d’eau, rêvant déjà de son lit dans l’hôtel de luxe. Mais il en était encore loin.

Pour ne plus penser à la longue route, il s’appliqua à détendre ses épaules et ses jambes agréablement courbatues. La trentaine, un sourire désarmant, un gabarit léger de poids welter, Franks conservait son corps en parfaite condition en le poussant souvent à sa limite.

Plus tôt ce jour-là, à la périphérie de Cleveland en Ohio, il avait fait une pause dans un parc, et par moins six degrés s’était imposé une heure d’entraînement physique intense : gymnastique suédoise, renforcement musculaire, exercices cardio-vasculaires, pliométrie pour la tonicité, routine complétée par une combinaison personnelle de yoga et des différents arts martiaux qu’il avait pratiqués au fil des ans. À la fin, il avait brûlé deux mille cinq cents calories, facile.

Depuis cette halte, milk-shakes à divers parfums, barres protéinées, légumes et fruits crus se succédaient quasiment sans interruption. Il avait beau être gavé, sa conversation avec l’Angliche et l’assurance qu’un boulot extrêmement juteux l’attendait lui donnèrent une nouvelle sorte de fringale. Une faim qui ne pouvait être rassasiée par de la nourriture.

Soudain, un panneau routier apparut : ROUTE 16, IVYDALE-MUDFORK.

Franks se pourlécha les babines et, malgré la menace de la tempête, malgré les centaines de kilomètres encore à faire, sortit de l’autoroute, cédant à son impulsion.

La Route 16 traversait du nord au sud une partie de la Virginie-Occidentale. Il prit à gauche, vers Mudfork. La nationale était étroite, enneigée et parsemée de nids-de-poule, mais Franks n’en roulait pas moins vite dans son 4x4 Chevrolet Tahoe blanc. Pneus radiaux cloutés. Amortisseurs à toute épreuve. Fausse immatriculation dans le Wyoming sous le nom de Richard Conker.

Il appuya sur l’accélérateur, fouillant du regard les environs. Il n’avait pas beaucoup de temps pour trouver ce qu’il cherchait. Une fois la nuit tombée, ce serait foutu.

Au nord du hameau de Nebo, le paysage se changea en collines revêtues d’un manteau blanc de dix centimètres d’épaisseur, avec des futaies de chênes dénudés. Franks croisa un chemin privé et entrevit une opportunité qui le fit sourire.

Deux cents mètres plus loin, après un bosquet de conifères, la route longeait les vestiges d’une ferme aux fenêtres béantes, à la peinture écaillée laissant apparaître les bardeaux en bois moisi, et au toit enfoncé. Aucun signe de vie nulle part.

Encore mieux, se félicita-t-il.

Il emprunta l’allée envahie par la végétation et gara son 4x4 derrière un épicéa et un pommier sauvage rabougris dont les branches ployaient sous la neige. Son autre moi, plus avisé et plus sage, lui soufflait de se poser là un moment, de respirer et de reconsidérer son choix.

C’est alors que, en dépit de la vitre fermée, il entendit le vrombissement d’une tronçonneuse. Un son qui faillit lui couper le souffle. Jetant toute prudence au vent, il attrapa quelques objets sur la banquette arrière et sortit de voiture.

Ses baskets s’enfoncèrent dans la neige jusqu’au bas de son survêtement. Il eut vite les pieds glacés et trempés, mais ce n’était pas grave.

Après avoir rabattu la capuche de sa parka noire en polaire pour se protéger des rafales, il partit au petit trot, dépassant un ancien poulailler tandis qu’il traversait la cour de ferme à l’abandon et se dirigeait vers une rangée de sapins, guidé par le chant lancinant, déchirant, de la tronçonneuse.

 

26.

 

Franks s’accroupit entre les arbres plantés des lustres auparavant.

À coup sûr pour bloquer la vue de voisins trop curieux, pensait-il. Les flocons qui se déversaient des branches et s’accrochaient à la capuche, aux épaules et aux manches de sa parka ne l’embêtaient pas, bien au contraire, car il devenait presque invisible ainsi recouvert de blanc au milieu des sapins. Il s’enhardit à bouger.

Se faufilant en catimini jusqu’à la lisière de la cour boueuse aperçue depuis la route, il remarqua à sa droite une pile de rondins, et à sa gauche un hangar en tôle : une scierie artisanale.

L’utilisateur de la tronçonneuse se tenait près d’une fendeuse de bûches hydraulique installée au pied d’un monticule de bois de chauffage. Tournant le dos à Franks, il débitait des sections d’une quarantaine de centimètres dans un tronc écorcé maintenu à l’horizontale entre deux chevalets.

Il portait un casque orange avec visière et protège-oreilles, des gants en cuir épais montant au coude ainsi que des jambières par-dessus une combinaison de travail matelassée.

À en juger par l’aisance avec laquelle il maniait la tronçonneuse Stihl longue de soixante centimètres, sa tenue informe dissimulait une vigueur et une puissance redoutables.

L’excitation de Franks en fut redoublée. Il compta jusqu’à trois en prenant une profonde inspiration, émergea d’entre les arbres, ramassant au passage une branche grosse comme son poing, et se mit à courir.

Arrivé à dix mètres de sa cible, il s’assura d’un coup d’œil que la route était déserte, puis lança la branche sur le dos de l’artisan.

L’impact fit sursauter l’homme. La tronçonneuse se cabra et tressauta, se libérant presque de sa prise. Il relâcha aussitôt la manette des gaz, et la lame ralentit puis s’immobilisa au quart du tronc. Alors seulement, il regarda par-dessus son épaule.

Fléchi en position de combat, Franks n’était plus qu’à six pas derrière ; il nargua le bûcheron avec le couteau de chasse Buck qu’il tenait dans sa main droite, avant de plonger sur lui.

Il frappa au biceps gauche, et sentit la lame aussi coupante qu’un rasoir entailler la combinaison et plusieurs couches de vêtements dessous. L’homme hurla de douleur. Franks bondit en arrière, fléchit à nouveau les genoux, tout en agitant dans l’air glacial son arme dont la pointe luisait d’un sang rouge vif.

Soudain, le blessé poussa un rugissement de rage. Il relança la tronçonneuse, la dégagea du tronc, puis se rua sur Franks, lequel d’un saut leste se mit hors d’atteinte.

Il fit un sourire narquois au bûcheron qui, emporté dans son élan par le poids de la Stihl, vacilla dans la boue avant de retrouver son équilibre et de lui faire face, carrant les épaules, la machine grondant entre ses mains.

Nulle peur ne se lisait dans ses yeux, ce qui réjouit Franks. Dans le passé, pour une raison ou pour une autre, peut-être en tant que soldat, ce type avait affronté la mort ; à présent, grâce à cette tronçonneuse, il exsudait l’assurance du guerrier qui sait que son ennemi n’est pas de taille.

— Je vais te couper en deux, pauvre con ! brailla-t-il derrière la visière de son casque. En deux morceaux vite fait !

— Eh bien, vas-y. Tu pourras invoquer la légitime défense.

Ces paroles firent réfléchir le bûcheron, qui sourit méchamment et plaqua la poignée de la machine contre son aine, de sorte qu’elle pointait devant lui telle une épée motorisée. Puis il chargea, se fendant à droite, à gauche, avec sa lame tournoyante.

Chaque fois, Franks esquivait, restant à quelques centimètres à peine des dents mortelles. Ces parades énervaient de plus en plus son adversaire, frustré par son incapacité à le mettre en pièces.

Il finit par couper les gaz. Ses épaules et sa poitrine se soulevaient sous son souffle court, après l’effort fourni pour agiter la lourde tronçonneuse dans tous les sens.

Toujours sur ses gardes, Franks le jaugeait, cherchant à le percevoir tout entier comme un ennemi, et pas seulement ses yeux, ses jambes ou ses bras, ou même cette tronçonneuse.

— Putain, mais pourquoi tu fais ça ? haleta l’homme.

— C’est de l’entraînement.

— De l’entraînement ? T’es dingue ?!

— Non, juste affamé.

— Affamé, hein ?

Le regard du bûcheron devint meurtrier. Dans une explosion de fureur, il bondit en avant, brandissant sa machine comme une baïonnette avec la ferme intention d’embrocher son agresseur.

Franks ne bougea pas. À la dernière seconde, il se jeta de côté et contre-attaqua. Les dents mécaniques passèrent à un cheveu de son ventre, tandis qu’il plongeait son couteau dans le cou de l’homme, sous la visière.

L’artisan lâcha la tronçonneuse, laquelle mordit la boue et s’écarta des combattants dans un soubresaut, crachant et toussotant avant de s’éteindre enfin.

Sourd à tout ce vacarme, Franks était fasciné par les spasmes et les tremblements du moribond, dont le sang éclaboussait l’intérieur de la visière. Il empoigna le manche de son arme avec son autre main au moment où le bûcheron expirait et s’empalait encore plus profondément sur la lame.

Il dut employer toute sa force pour redresser le poids mort, puis le repousser en arrière en même temps qu’il tirait sur le manche. La lame sortit d’un coup. Le bûcheron s’écroula dans la gadoue, à côté de sa tronçonneuse.