Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 2
Lawlor se dirigea vers une porte au fond de la cuisine, l’ouvrit et s’arrêta sur la première marche d’un escalier raide en bois pour refermer. Plongé dans un noir d’encre, il actionna l’interrupteur, paupières mi-closes.
Après avoir attendu que sa vision s’accommode, cette fois à la lumière, il descendit dans un petit sous-sol sentant le moisi, bourré de cartons et de vieux meubles. Il alla directement à un établi dont les outils étaient suspendus à un panneau mural.
Il échangea ses gants en cuir contre d’autres en latex, ôta son sac à dos, en tira la fermeture éclair et sortit quatre paquets protégés par du film bulle, les alignant sur l’établi.
Il découpa les emballages et les remit dans son sac, avant d’admirer la pièce maîtresse : le canon d’un semi-automatique calibre 5.56 OTAN. Une œuvre d’art, songea-t-il.
Une fois le canon assemblé avec une crosse Ace Precision, il vissa un silencieux SureFire Genesis dans la bouche filetée. En attrapant la lunette Zeus 640, il s’extasia : Quelle beauté ! Puis il la fixa à sa place à l’aide d’un clip.
Globalement, cette arme sur mesure le satisfaisait. Les pièces avaient été commandées par ses soins sur des sites internet de grossistes américains, et livrées au nom d’une même personne fictive à quatre différents dépôts UPS dans la région de Washington.
L’avant-veille, venant d’Amsterdam et muni d’un faux passeport britannique, Lawlor avait atterri en soirée à l’aéroport Dulles International. Le lendemain matin, il avait récupéré les colis en se servant d’un faux permis de conduire de Pennsylvanie, également acheté sur Internet. Et l’après-midi, dans une forêt de l’ouest du Maryland, il avait testé le fusil, qui s’avéra d’une incroyable précision.
C’est l’instrument parfait, se félicita-t-il. Idéal pour ce boulot.
2.
Lawlor jeta son sac à dos sur une épaule, remonta l’escalier le fusil à la main, et éteignit la lumière avant d’ouvrir la porte sur la cuisine obscure. Il y pénétra, pressa un bouton sur le côté de la lunette et leva l’arme.
La Zeus 640 était un modèle thermique, ce qui signifiait que son utilisateur voyait le monde en images émises par la chaleur. Lorsqu’il regarda à travers la lentille, l’intérieur de la maison lui parut comme baigné dans une pâle lueur matinale. À l’exception des radiateurs qui se détachaient en blanc bien plus brillant.
Cette lunette, conçue à l’usage des chasseurs de sangliers, avait coûté à Lawlor plus de huit mille dollars. Mais elle les valait largement par sa supériorité sur les instruments optiques dont il se servait quelques années auparavant.
Tout en gardant la crosse calée contre son l’épaule, il grimpa au premier étage et se rendit dans la suite parentale, disposée en façade. Sans accorder d’attention au mobilier d’époque, il alla droit à la fenêtre à guillotine.
Il abaissa le fusil, remonta la vitre, et observa l’extérieur. Les branches des chênes se découpaient en ombres mouvantes sur l’arrière-plan formé par les silhouettes des vénérables maisons de ville de la 35 . e
Relevant l’arme, il riva son œil à la lunette. La chaussée et les trottoirs en brique couverts de neige devinrent anthracite.
Les habitations chauffées, en revanche, furent dessinées avec une netteté extraordinaire, en particulier celle en face, un peu plus bas sur sa droite. De style géorgien, elle étincelait. Le thermostat devait y être réglé à vingt-quatre degrés. Voire vingt-six.
Lawlor positionna le viseur sur la porte d’entrée et étudia les alentours, estimant qu’il n’aurait que quatre secondes, peut-être moins, le moment venu. Un laps de temps aussi court ne le décourageait nullement. Il était doué dans son domaine, prompt à saisir n’importe quelle opportunité.
Il sortit de la poche intérieure de son anorak une micro carte mémoire qu’il inséra dans un compartiment de la lunette afin d’enregistrer ses actes pour la postérité. Puis il se détendit et patienta.
Dix minutes plus tard, une lumière s’alluma dans la maison en diagonale sur sa droite, celle qui était surchauffée. Il consulta sa montre : 4 h 30. Pile à l’heure. Quelle discipline !
Quinze minutes après, un Chevrolet Suburban noir roula dans la rue. Également ponctuel.
Le vent soufflait fort dans la 35 , du nord vers le sud. Il devrait prendre e en compte une légère déviation de la balle.
Le SUV se gara le long du trottoir en face de la demeure éclairée. Lawlor débloqua le cran de sûreté et se mit en position.
Un homme massif en parka noire bondit du véhicule côté passager, traversa la rue au pas de course, gravit l’escalier et sonna. La porte s’ouvrit aussitôt devant une femme enveloppée dans un long manteau.
La lunette thermique ne permettait pas à Lawlor de distinguer ses traits ou d’évaluer son âge, ce qui l’arrangeait. Il avait certes vu plusieurs photographies récentes d’elle, mais à travers la Zeus 640 elle n’était plus qu’une pâle créature dans un monde ténébreux et glacial, et il préférait cela.
Totalement impersonnel, comme un jeu vidéo, se répéta-t-il, tout en alignant le réticule sur la femme qui rabattait sa capuche et sortait dans la tempête. Il visa le bord droit de la capuche pour compenser la déviation. Précédée par le type costaud, la cible dévala les marches et gagna la chaussée, pressée de se mettre à l’abri pour se rendre à son cours de yoga matinal.
Dommage, railla-t-il en appuyant sur la détente. Il paraît que le yoga est bon pour la santé.
Le fusil émit un bruit sourd. Touchée au visage, la femme s’affala sur le sol derrière son garde du corps. L’instinct poussait Lawlor à fuir, mais sa tâche n’était pas terminée. Il axa le réticule sur la poitrine et tira une seconde fois.
Il ferma la fenêtre, sans un regard en arrière. Après avoir ramassé ses douilles, il démonta l’arme à toute vitesse et rangea trois des quatre parties dans le sac à dos, conservant la lunette thermique qui lui servit à se déplacer rapidement dans la maison.
Il ne l’éteignit qu’une fois le portail arrière franchi et la fourra dans une poche. Comme les sirènes retentissaient déjà non loin, il baissa la tête et s’éloigna dans la ruelle balayée par les bourrasques.
Vraiment dommage, se dit-il à nouveau. Un mari. Cinq enfants. Six petits-enfants. Quel gâchis.