Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 34 sur 101

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Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 35

 

Nina Davis était du genre ponctuel. Elle toqua à la porte de mon cabinet à 13 h 30 et se glissa devant moi avec un sourire, ma foi, séducteur ; tout le contraire de la femme angoissée venue consulter la veille.

— Salut, doc ! lança-t-elle gaiement en se dirigeant vers mon bureau.

Nina avait mis ce jour-là un parfum au jasmin que je sentis dans son sillage. Elle se débarrassa de son trench-coat, sous lequel elle portait un pull moulant ras du cou en cachemire, un pantalon près du corps et des chaussures à talons, le tout noir. Des boucles en or se balançaient à ses oreilles.

Une fois assise, elle m’observa, une étincelle dans les yeux.

— Je dois reconnaître que vous avez une vie passionnante, docteur.

— Comment ça ?

Elle changea de position, croisa les jambes et sourit de plus belle.

— Hier soir à l’hôtel. Chad Winters et ce ponte russe.

— Winters vous a parlé de Kasimov ?

— Oh, il n’a pas arrêté, il se vantait d’avoir toute sa confiance.

— D’après lui, Kasimov a été très malade.

Nina me toisa d’un air amusé, comme si elle savait quelque chose que j’ignorais.

— Le ponte était effectivement alité. Mais pas ses hommes. Ils sortent tout le temps de l’hôtel. Chad les a vus.

— Et alors ?

— Ils se déguisent. Maquillage, prothèses en latex, la totale.

— Pourquoi ?

— Pour berner la CIA. Chad dit que Kasimov et sa clique sont sous surveillance.

Sans douter de sa parole, je mis néanmoins Nina au défi :

— Vous le répéteriez au FBI sous serment ? Ce que Chad vous a raconté ?

Le regard qu’elle me jeta suggérait que je manquais de jugeote.

— Je vous rappelle que je travaille pour le procureur. Si c’est nécessaire, bien sûr que je témoignerai !

— Après notre séance, je demanderai à Mahoney, l’agent que vous avez rencontré hier, de vous contacter.

— Pas de problème. Quand nous aurons fini.

— Que vais-je découvrir si je me renseigne sur Winters ?

Elle pesa longuement ses mots.

— Je crois qu’il y a eu une histoire de prescriptions de complaisance de médocs contre la douleur, dont il a réussi à se sortir.

J’engrangeai l’information.

— Bien, puis-je vous poser une question, Nina ? Vous n’êtes pas obligée de répondre si cela vous met mal à l’aise.

— Vous m’avez promis que j’étais en sécurité ici. Pas de jugement, d’accord ? précisa-t-elle en inclinant la tête sur le côté.

— Absolument. Hier soir, avant que l’agent spécial Mahoney s’interpose, étiez-vous Nina ou Kaycee ?

Une ébauche de sourire se dessina sur ses lèvres.

— Devinez, docteur.

— Kaycee.

— Elle n’avait pas pris de décision. Kaycee, je veux dire. Elle n’était pas sûre d’avoir envie de lui. Winters.

— Pourquoi donc ?

Elle ricana.

— Parce qu’il est trop facile. Kaycee l’a déjà eu dans le passé.

— En d’autres termes, pas de difficulté, pas de gratification ?

— Quel est l’intérêt s’il n’y a pas de réel challenge ? répliqua-t-elle tout en remuant sur son siège.

— Il ne présente aucun risque ?

— Chad ? Je suppose que si. Le bruit court qu’il est branché souffrance. Sexuellement.

— Pourtant, ce qui vous plaît c’est de chasser des hommes potentiellement dangereux comme Chad et de les séduire.

Pensive, Nina se tapotait la bouche de l’ongle. Puis elle avoua :

— Oui, peut-être. Mais bon, c’est toujours dangereux pour une femme de s’aventurer dans l’inconnu.

— Et vous aimez l’inconnu.

— Disons que je m’y sens dans mon élément, si c’est la question.

— Vous n’avez pas peur ?

Comme elle secouait la tête, ses cheveux blond cendré retombèrent avec grâce sur son épaule.

— Non, Kaycee est inconsciente, mais moi je flaire les pervers. De plus, n’oubliez pas que j’espionne mes proies assez longtemps avant de les aborder.

— Comprenez-vous que, pour certaines personnes, une femme qui traque les hommes c’est tout aussi perturbant qu’un homme qui traque les femmes ?

— Vraiment ? Possible. Mais ce n’est pas comme si j’étais obsessionnelle ou violente. En définitive, ils agissent de leur plein gré. Je laisse toujours le mec jouer le dernier coup dans mon petit jeu.

— Vous aimez ce moment où ils prennent l’ascendant ?

— J’en raffole !

— Qu’éprouvez-vous alors ?

— Du désir, évidemment.

— Mais au-delà de ça ?

Le menton légèrement tourné, Nina contempla le sol quelques secondes, puis elle me regarda dans les yeux en déclarant :

— La femelle en moi se libère, dans toute son essence primitive.

— Pas de sentiment de culpabilité. Pas de remords.

— Aucun, confirma-t-elle d’une voix ferme. Et aucune limite. Je deviens une femme totalement libre.

— Ou plutôt Kaycee le devient, lui rappelai-je.

— Je sais comment elle réagit.

— Est-ce dans ces moments-là que vous êtes le plus proche de l’amour ? Quand votre gibier se transforme en prédateur ?

— Non, ça c’est plus tard. Pendant le sexe.

— Lorsqu’il vous étrangle ?

Les prunelles de Nina scintillèrent, comme à l’évocation d’un souvenir.

— Pas toujours, finit-elle par souffler. Mais assez souvent.

— Cela vient d’où, ce goût pour l’asphyxie érotique ?

Elle fronça les sourcils.

— D’où ? Je ne sais pas trop. J’ai dû lire quelque chose là-dessus dans ce bouquin… Les Joies du sexe.

— Quel âge aviez-vous ?

— Pardon ?

— Lorsque vous avez lu ce livre.

— Je… j’ai oublié, bredouilla-t-elle en plissant le front. Dans mon adolescence ?

— Et de quand date votre première expérience d’asphyxie ?

À présent, elle était sur la défensive.

— Qu’est-ce que ça a à voir avec mon incapacité à aimer ?

Je levai les mains en signe de paix.

— Vous m’avez expliqué que le moment où vous vous sentez le plus proche de l’amour, c’est pendant un rapport sexuel où vous étouffez jusqu’à l’orgasme. Je m’efforce simplement de comprendre pourquoi cette pratique vous procure un tel plaisir.

— Je… je l’ignore, fit-elle, le regard perdu dans le vide. J’ai juste essayé une fois, et c’était si bon que j’ai voulu recommencer. Encore et encore.

— Quel âge aviez-vous la première fois ?

Elle plissa les yeux, battit des paupières, puis me fixa d’un air confus.

— Vingt-trois ans ? Vingt-quatre ? J’étais en fac de droit. Il y avait un étudiant, Bill. On couchait parfois ensemble, plus pour relâcher la pression que pour des raisons sentimentales. Un jour, je lui ai demandé de le faire, de m’étrangler, il a accepté et voilà tout.

Je ne fis pas de commentaire, analysant ce qu’elle m’avait confié, conscient de l’heure qui tournait.

— Bien, changeons de sujet, décidai-je. Parlez-moi de votre vie avec votre mère, après la mort de votre père.

Son aura de femme fatale s’éteignit quelque peu. Sa peau pâlit, ses traits s’affaissèrent de lassitude.

Le minuteur de mon téléphone retentit, sonnant la fin de la consultation.

Nina parut soulagée, et son visage s’éclaira dans un grand sourire.

— Sauvée par le gong ! lança-t-elle.

— Pour cette fois.

Le temps de se lever de son siège, la substitute du procureur exsudait à nouveau l’assurance : son odeur, sa beauté, cette façon d’enfiler son manteau. Elle me tendit la main. Je la serrai, surpris par sa forme délicate. Puis elle me contempla avec une expression de douceur ensorcelante.

— Merci, docteur, dit-elle d’une voix feutrée. Kaycee et moi attendons avec impatience notre prochain rendez-vous.

 

36.

 

Vers 15 heures, au sud de Charlottesville en Virginie, Martin Franks mit le clignotant de son 4x4 et prit une sortie sur la nationale. Il se dirigea vers l’ouest. En voyant sur l’écran de navigation que cette route traversait une région rurale et boisée, il commença à siffler son air fétiche : Carry On Wayward Son.

L’ancien combattant des forces spéciales aimait ce cadre. La campagne. Des forêts. Cela lui inspirait des rêves éveillés de sa rencontre avec le bûcheron.

Les fermes abandonnées, les parcelles de futaies, ce genre d’environnement isolait les gens les uns des autres. Un atout, de l’avis de Franks. Moins il y avait de regards, plus grande était sa marge de manœuvre dans les jeux dont il était si friand.

Il franchit le pont d’un ruisseau bordé de feuillus aux branches nues. De l’autre côté du cours d’eau, après une voie ferrée, le bitume laissa place à de la terre compactée recouverte de gravillons.

À présent, tout dépendrait de la chance, du synchronisme et du hasard, trois forces que Franks savait exploiter. Plus jeune, il était sorti avec une fille sublime, Ella, son opposée en presque tout. Cette pacifiste au style hippie lui avait enseigné le pouvoir d’imaginer ce qu’il désirait puis de demander à l’univers de lui envoyer le signe que sa vision était perçue et partagée.

Cette conception non-conformiste de l’existence avait à plusieurs reprises sauvé la vie de Franks lors de son détachement en Afghanistan. En opération, il implorait matin et soir l’univers de l’avertir de dangers imminents.

À deux occasions, il avait été sur le point de tomber dans une embuscade de talibans. La première fois, un chevreau avait détalé d’une éminence rocheuse en bêlant comme si un chien le pourchassait. La seconde, Franks avait remarqué des vautours volant en cercle au-dessus du village que son commando allait investir.

Les deux fois, il avait fait stopper ses hommes, puis attendu, à l’affût. Dans le premier cas, il avait aperçu une silhouette humaine qui se déplaçait furtivement entre les rochers d’où avait surgi le chevreau, et dans le second, il avait compris que les charognards étaient attirés par les cadavres des villageois déjà tués par les talibans.

— Allez ! dit-il à l’adresse du ciel et du cosmos au-delà. Envoie-moi un signe ! Confirme-moi que j’ai bien fait de prendre cette route. Montre-moi un adversaire digne de ce nom.

Une maisonnette apparut au milieu d’une clairière. Une femme étendait des draps à sécher dans le vent âpre. Tout emmitouflé, son enfant, un bambin qui marchait à peine, shootait dans un petit ballon de football.

Franks passa son chemin. Il avait une règle concernant le meurtre pour le sport : jamais les femmes. Et encore moins les jeunes mamans.

Plus loin, il croisa un bâtiment en zinc qui abritait un magasin d’outillage, puis plusieurs habitations de taille modeste, avant de pénétrer dans une forêt dense. Il gardait l’espoir de voir une voiture ou un utilitaire en stationnement à l’écart de la route, et des traces de pas s’enfonçant à travers bois.

Un tel scénario lui faciliterait les choses. Une pointe de culpabilité le tarauda ; il savait pertinemment qu’il n’avait rien à faire là, qu’il aurait dû rester tapi au Mandarin Oriental, concentré sur sa tâche pendant, quoi, cinquante-six heures ?

Or Franks avait découvert au fil des ans que plus la date d’un contrat approchait, plus le démangeait un besoin de chasser pour son propre compte, comme s’il était…

Une voiture de la police routière de Virginie était garée sur l’accotement, les phares allumés mais pas le gyrophare. Ralentissant à sa hauteur, il vit derrière le volant un baraqué au cou épais, type asiatique, petite quarantaine, avec dans les mains un gobelet de café et un sandwich.

Franks lui sourit au passage, le salua d’un geste. Le policier leva son gobelet en retour.

L’œil rivé au rétroviseur, l’ancien soldat s’interrogeait : Qu’est-ce qu’il fout dans ce coin paumé ? Si loin de l’autoroute ?

C’est alors qu’un plan germa dans sa tête, et ces questions n’eurent plus aucune importance. Sifflotant, Franks fit demi-tour après un virage. Il ôta ses lunettes de soleil, baissa sa vitre, sortit le bras et fit à nouveau un signe amical avant de s’arrêter en face du patrouilleur.

Sans dissimuler son agacement, le flic se débarrassa de son café et de son sandwich, puis descendit sa propre vitre.

— Pardon d’interrompre votre repas, dit Franks, mais le GPS a rendu l’âme ce matin et mon téléphone n’arrive pas à se localiser sur Google Maps. Du coup, je suis complètement perdu !

Il agita un atlas de la côte Est et sauta de son 4x4.

— Pourriez-vous m’aider à m’orienter sur la carte, monsieur l’agent ?

— Sergent, le corrigea celui-ci tout en ouvrant sa portière. Sergent Nick Moon.

— Merci d’avance, sergent.

Franks déplia la carte de Virginie sur le capot de la voiture de patrouille tandis que Moon le rejoignait. Tout en muscles, dix bons kilos de plus que lui, il portait un gilet pare-balles et un gros pistolet Beretta noir glissé dans son holster d’épaule.

— Vous êtes d’où ? s’enquit-il.

— Je suis né en Arizona, mais depuis deux ans je fais la navette entre le Wyoming et le Dakota du Sud.

— Vous bossez sur les plates-formes pétrolières ?

Franks acquiesça avec un sourire.

— Je suis soudeur. Je m’occupe des réparations d’urgence.

— Ça paye bien ?

— Assez pour que je ne travaille pas en hiver. Alors, je me balade un peu partout, pour visiter le pays tant que j’ai la liberté de le faire.

— Ça paraît chouette comme vie, remarqua le policier. Sans obligations qui vous retiennent.

— Aucune pendant encore six semaines. il pointa le menton vers la carte. Pouvez-vous me montrer où nous sommes ?

— Bien sûr, fit Moon, se penchant sur le papier, les yeux plissés.

D’un regard circulaire, Franks s’assura qu’il n’y avait pas de véhicule en vue, puis planta brutalement son coude gauche dans le larynx du policier.

Moon chancela en arrière, cherchant sa respiration tandis qu’il heurtait la portière et s’écroulait comme une masse sur le sol. Un tantinet déçu par cette victoire trop facile, l’ex-soldat bondit néanmoins vers lui pour finir le combat et lui décocha un coup de pied dans la main droite quand il essaya de dégainer son arme. Le bout ferré de sa botte brisa quelques doigts du malheureux, qui hoqueta, le souffle coupé par la douleur. Franks se pencha pour saisir le Beretta, et il l’avait presque sorti de son étui lorsqu’un poing massif percuta son visage, sur le côté droit.

Il tituba, tomba à genoux. Des points noirs troublèrent sa vision, il fut pris d’un vertige, mais cet étourdissement ne suffit pas à émousser les réflexes qu’il avait aiguisés durant son enfance dans le désert de l’Arizona et plus tard dans les sables de l’Afghanistan.

Par la seule force de sa volonté, il se projeta en avant, hors d’atteinte du poing gauche de Moon, et se remit debout. Son œil droit était fermé par le gonflement, il avait un goût de sang sur les lèvres, mais le brouillard dans sa tête commençait à se dissiper.

Le flic était toujours sur le dos, s’efforçant d’attraper son pistolet. D’un mouvement vif, Franks le frappa au crâne avec la pointe de sa botte. Un craquement retentit. Le corps de l’homme devint rigide. Il lui balança un nouveau coup de pied, cette fois dans la tempe, puis un troisième, visant les cervicales. Il sentit une vertèbre casser net. Le policier ne bougea plus, mort.

L’espace de quatre longues respirations haletantes, Franks, tremblant sous l’adrénaline, éprouva cette clairvoyance qui suivait toujours un rude combat, cette impression de surpuissance que lui procurait le fait d’avoir encore une fois trompé la mort. Mais il n’avait pas le temps de traîner. Pas le temps de savourer son triomphe.

Après avoir soigneusement essuyé ses empreintes sur le pistolet du sergent, il le rangea dans le holster, récupéra l’atlas routier, et regagna son véhicule.

Il accorda un dernier regard au tableau macabre du cadavre du sergent Moon pour graver dans sa mémoire un si plaisant souvenir, puis s’éloigna. Sans se retourner, ni siffler la moindre note.

 

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