Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 81 sur 101

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Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 85

— Je suis le nouveau garçon de ferme, m’dame.

— Bon, je vais vous suivre avec mon pick-up.

Bien qu’impressionné par l’improvisation du gamin, Cruz fut pris d’une nausée subite ; sa peau était brûlante, il avait le vertige. Il abaissa son arme et s’adossa au mur pour ne pas tomber.

— La voilà, le prévint Goldberg.

— Écarte-toi un peu et souris, Jared.

Ils entendirent un verrou coulisser puis la porte s’ouvrir. Une blonde robuste d’une quarantaine d’années sortit. Elle était vêtue chaudement et portait une grosse sacoche.

— Docteur Kerry, se présenta-t-elle en tendant une main couverte d’une moufle. Elle est sur pattes ou couchée ?

Comme Goldberg, perplexe, se taisait, elle précisa :

— La vache.

Cruz s’avança et braqua son pistolet à bout portant sur la vétérinaire.

— La bête est toujours sur ses pattes, docteur. Retournez à l’intérieur. Plus vite que ça !

 

85.

 

Le Dr Kerry écarquilla les yeux de stupeur et d’effroi. Elle fit un pas en arrière, remarqua alors le visage abîmé, puis la combinaison et les bottines de plongée. Terrorisée, elle pivota pour fuir.

— Entrez ! aboya Cruz.

Tremblant de tous ses membres, la vétérinaire lui obéit.

— Toi aussi, Jared.

— J’ai fait ma part, non ? Vous pourriez me laisser partir, m’sieur ?

— Pas question.

La mine maussade, Goldberg pénétra dans la réception de la clinique. Le tueur à gages franchit le seuil à son tour et poussa le verrou.

La vétérinaire s’enhardit, redressa le torse et prit les devants :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— J’ai besoin que vous soigniez mon bras gauche. Une blessure par balle.

Son menton s’affaissa.

— Je ne suis pas médecin !

— Une véto spécialiste du bétail a les compétences requises. Nettoyez la plaie, donnez-moi des antibiotiques et des antalgiques en intraveineuse, après quoi je ne vous embêterai plus.

Quarante minutes plus tard, le Dr Kerry achevait le pansement, soucieuse.

— J’ai fait de mon mieux, déclara-t-elle sur un ton grave. Si vous tenez à conserver l’usage complet de votre bras, une opération sera nécessaire.

Cruz poussa un grognement et sentit ses paupières s’alourdir. Mais il devait à tout prix rester lucide, sous peine d’être neutralisé par le vigile ou la vétérinaire. Il s’ébroua pour s’éclaircir la tête.

Il avait refusé l’anesthésie générale, autorisant seulement le Dr Kerry à lui faire une piqûre de lidocaïne avant de lui administrer un antibiotique par perfusion. Il s’était limité à la moitié de la dose de calmants qu’elle préconisait, toujours dans le but de rester conscient le plus longtemps possible.

De la main droite, il agita son pistolet.

— Je vois des liens de serrage traîner un peu partout. Allez m’en chercher six d’une bonne longueur.

Après une hésitation, la praticienne se dirigea vers un placard d’où elle sortit les liens.

Il lui ordonna de ligoter ses chevilles, puis celles de Goldberg. Chacun dut ensuite lier les poignets de l’autre. Enfin, l’assassin utilisa les deux dernières menottes improvisées pour les attacher étroitement à un montant métallique des cages du chenil.

— Je ne vous bâillonne pas, mais au premier cri je vous tue. Compris ?

Épouvanté, Goldberg dodelinait frénétiquement. Kerry se borna à un bref hochement de tête.

Malgré une terrible envie de dormir, l’assassin avait encore une affaire primordiale à régler.

Il abandonna les captifs, éteignit les lumières extérieures et s’installa au bureau de la vétérinaire. Il composa de mémoire un numéro sur le portable de Goldberg. Après quelques crachotements et bips, l’individu qui se présentait sous le nom de Piotr décrocha.

— Parlez, grommela-t-il en russe.

— Ici Gabriel, répondit Cruz dans la même langue. Je veux mon fric.

Il y eut un long silence.

— Vous êtes cinglé ou quoi ? finit par cracher Piotr. On avait un deal. Vous deviez attendre que la situation se calme. Ensuite vous recevrez le solde prévu au contrat. Où êtes-vous ?

— Si l’argent n’est pas viré sur mon compte, je viens vous faire la peau.

Cruz coupa la communication et contempla le canapé qui lui tendait les bras au fond du bureau. Au lieu de s’allonger, il sortit son petit calepin noir du sac étanche et passa un nouvel appel, cette fois à partir de la ligne fixe de la clinique. Une voix de synthèse féminine exigea une série de codes et de mots de passe.

Après un court délai, une femme au fort accent d’Europe de l’Est s’enquit :

— Assistance universelle. En quoi puis-je vous être utile ?

— J’ai besoin d’une prise en charge complète. À cette adresse. Soins médicaux et exfiltration.

Son interlocutrice marqua une pause avant de réagir :

— Compte tenu de votre localisation et des circonstances afférentes, je crains que cela ne soit très coûteux.

— Deux millions en BTC ?

Un silence encore plus long.

— Trois et demi, négocia-t-elle.

— Trois.

— Marché conclu. Virez la somme. La livraison devrait arriver peu après la fin du couvre-feu.

86.

 

Il était près de minuit à l’horloge du hangar de la base d’Andrews. Je bâillai, tenté par un énième café serré, mais la sonnerie de mon portable me sortit de ce dilemme. C’était Bree, aussi épuisée que moi.

— Coucou, chéri. Tu rentres bientôt ?

— On dirait que je suis bon pour camper ici cette nuit. Ils ont dressé tout un village de tentes. Je vais d’ailleurs grappiller quelques heures de repos sans tarder.

— Pareil pour moi. Tu me manques. Fais de beaux rêves. Je t’aime.

— Moi aussi, ma douce.

Le souvenir réconfortant de sa voix m’accompagna jusqu’au hangar voisin où je trouvai un lit de camp libre. Je m’y allongeai après ma prière du soir. Ma tête à peine posée sur l’oreiller, je sombrai dans un sommeil de plomb dont Ned me tira brutalement à 4 heures du matin.

— Notre client est arrivé. Victor Kasimov.

Dix minutes plus tard, je sirotais un café en écoutant un topo sur le suspect qui attendait dans le local où nous avions interrogé Morris Franks.

À la fin du briefing, Carstensen me demanda :

— Prêt, Docteur Cross ?

— Oui. Ce sera filmé ?

Elle acquiesça.

— Les caméras sont installées derrière le miroir sans tain, braquées sur son visage. Si les experts en langage corporel notent quoi que ce soit, vous en serez averti.

— Un interprète ?

— J’en aurai un à côté de moi en cabine, mais Kasimov parle parfaitement l’anglais comme vous le savez.

À notre entrée dans la salle d’interrogatoire, ce fut dans les deux langues que le prévenu exprima sa fureur. Il était menotté et enchaîné à la table.

— Vous ici ! C’est vous deux qui avez encore inventé des trucs aberrants, ridicules, à mon sujet !

— Je pourrais en dire autant de vous, Viktor, rétorqua Ned, flegmatique.

Kasimov surmonta son envie de nous arracher la tête à l’un et à l’autre, inspira profondément et ânonna :

— Je suis un diplomate russe, un émissaire du Kremlin, il y aura de graves répercussions si vous persis…

— Cette fois, ni votre passeport diplomatique ni vos appuis ne vous sauveront, le coupa Ned.

— Les règles de l’état de droit ne s’appliquent plus ici, monsieur Kasimov, renchéris-je. La loi martiale nous permet d’agir à peu près comme bon nous semble. Croyez-moi, si vous ne collaborez pas immédiatement, les conséquences pour vous risquent d’être douloureuses, voire fatales.

— Je ne vois pas en quoi je peux vous être utile, s’emporta-t-il.

— Parlez-nous de Sean Lawlor.

L’homme d’affaires eut un léger tressaillement à la commissure des lèvres avant de répondre :

— Qui ça ?

Dans mon oreillette, j’entendis Carstensen s’exclamer qu’il mentait.

— Sean Lawlor, répétai-je. L’ancien sniper SAS que vous avez engagé pour commettre trois meurtres, si ce n’est plus, au cours des quatre dernières années. Votre nom figure dans son dossier qui nous a été transmis par Scotland Yard après l’assassinat de la sénatrice Walker. Il est mort. Mais vous savez déjà tout ceci.

— Pas de commentaire.

— Vous comprenez que votre refus de coopérer prouve votre soutien à des entités hostiles à la souveraineté des États-Unis ?

— Je ne collabore avec aucune…

— Pendaison ou peloton d’exécution, le coupai-je. Loin de nous de le souhaiter, monsieur Kasimov, mais c’est ce qui risque de vous arriver si vous ne vous mettez pas à table.

Nous demeurâmes impassibles tandis que le Russe nous fusillait du regard. Il finit par céder.

— O.K., je connaissais en effet ce Lawlor. Il a rempli deux contrats pour moi, pas trois. Des affaires internes. Internes à la Russie.

Ned lui demanda comment il contactait le sniper. La transaction passait par un intermédiaire, à un numéro qu’il appelait chaque fois qu’il avait ce genre de mission à confier. Il nous le communiqua en précisant néanmoins que le code d’accès était modifié tous les six mois et qu’il n’y avait pas recouru depuis plus d’un an.

— Pour le reste, conclut Kasimov, je vous jure sur la tombe de ma mère que je ne sais rien.

— Et moi je suis sûr que vous êtes impliqué jusqu’au cou, lui renvoya Ned.

Le Russe rejeta la tête en arrière dans un éclat de rire.

— Je ne suis pas le cerveau calculateur et impitoyable que vous imaginez, monsieur l’agent spécial du FBI ! Croyez-le ou non, je suis pour la coexistence pacifique. Enfin, qui peut vouloir la guerre ?

— Exact, renchéris-je. Autant se passer d’une guerre quand on peut parvenir à ses fins au moyen d’assassinats politiques.

— Ce cerveau que vous traquez, soupira-t-il, je pense qu’il se joue de vous. Oui, c’est ça, une sorte de joueur d’échecs. Vous voyez ? Quelqu’un qui anticipe vingt, voire cinquante coups. Voilà le genre de personne que vous cherchez, monsieur Cross. Alors que moi, je ne suis qu’un esprit simple. Je fais seulement ce qu’on me dit.

— Sauf quand vous violez des femmes, lui assena Ned.

Le Russe manifesta ostensiblement sa lassitude.

— Je ne comprends pas pourquoi ces calomnies me collent à la peau.

Je décidai de changer d’approche.

— Et selon vous, quel serait le mobile des attentats ? À titre purement hypothétique. Quel est l’objectif ? Une invasion ?

Son intérêt piqué, Kasimov réfléchit et fit un signe de dénégation.

— S’il s’agissait de préparer une opération militaire sur vos côtes, elle aurait déjà été déclenchée.

— Nous avons subi de multiples cyberattaques dans la foulée des assassinats, nota Ned. En provenance de votre pays, de Chine et de Corée du Nord.

— Tout à fait prévisible, répliqua Kasimov avec dédain. Des bouleversements à la tête d’une nation créent un vide, fournissant la possibilité et l’occasion de tester… comment dites-vous, déjà ? De tâter le terrain. Les États-Unis feraient pareil si la situation était inversée. Écoutez, à mon humble avis, il faut vous concentrer sur l’argent. La piste russe ? C’est une impasse, je vous assure. Que vous a enseigné « Gorge profonde » pendant l’affaire du Watergate ? Suivez l’argent.