Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 64
— Voilà une piste excellente ! se réjouit Ned.
— Et en voici une autre, enchaîna Felix White, le numéro un de la CIA, en pointant le doigt vers son ordinateur portable. Nous venons d’intercepter des communications satellites en Russie. Au Kremlin, les trois quarts des apparatchiks pensent que la mère patrie a commandité les meurtres.
— C’est possible en effet, confirmai-je. Par l’intermédiaire de Viktor Kasimov.
— Le fils de pute ! jura White, qui balança son crayon sur la table. Nous gardons un œil sur lui même lorsqu’il n’est pas chez nous à agresser des femmes. Nous avons été prévenus ce matin que son pilote avait fourni un plan de vol pour Londres. Kasimov et ses sbires ont décollé vers 9 heures.
— Comme par hasard, juste avant le début de la série de meurtres, souligna le général Hayes.
Larkin prit la parole :
— White, envoyez des agents attendre monsieur Kasimov à l’aéroport d’Heathrow. Je me fiche de son statut diplomatique. À la seconde où il atterrit, qu’on s’empare de lui et qu’on le mette dans le premier vol retour, menottes aux poignets et fers aux chevilles.
— Ce sera fait, monsieur le Président, dit le directeur de la CIA. Avec le plus grand plaisir.
Un coup léger fut frappé à la porte, qui s’ouvrit devant un capitaine d’aviation en émoi.
— Excusez-moi de vous interrompre. Un certain monsieur Rawlins, consultant pour le FBI, vient d’arriver en hélicoptère de Quantico. Il prétend avoir peut-être découvert qui a tiré sur le président Hobbs.
64.
Keith Karl Rawlins – Krazy Kat pour les intimes – pénétra dans la pièce quelques minutes plus tard. En général, il travaillait dans un laboratoire souterrain à Quantico ; c’était un prestataire de services qui facturait au prix fort l’exclusivité de ses talents uniques en leur genre.
Rawlins détenait déjà deux doctorats de l’université de Stanford, l’un en physique, l’autre en génie électrique, et durant son temps libre en terminait un troisième en informatique au MIT.
La dernière fois que je l’avais vu, il arborait une crête iroquoise teinte en rouge flamboyant. Le look punk était désormais remplacé par un crâne rasé, une longue barbe tressée à la viking, un treillis, des sandales, et deux anneaux de plus à ses narines.
À en juger par leur expression, les gens dans la pièce qui ne connaissaient pas le consultant restaient circonspects à son égard, même si Sanford l’avait décrit comme « peut-être la personne la plus douée sur terre dans le domaine de l’exploitation de données numériques ».
Rawlins me salua de la tête en disant :
— Votre idée était bonne, Mister Cross.
— Elle a fonctionné ?
— Suffisamment, répondit-il, pendant qu’il sortait de son sac un ordinateur portable et commençait à pianoter.
— Mais de quoi parlez-vous, au juste ? exigea de savoir le Président Larkin.
— Mister Cross m’a demandé de récolter les photos et les vidéos faites avec des smartphones dans l’Arena et postées sur les réseaux sociaux. Le challenge était de les assembler de façon cohérente. Mais bon, ce n’est pas comme apprendre le cantonais en dix jours.
Après avoir pressé une dernière touche, Rawlins surveilla l’écran au mur. La carte du directeur de la NSA montrant l’activité grandissante dans le dark web entre les États-Unis, la Russie, la Corée du Nord et la Chine s’effaça.
À sa place apparut une reproduction numérique, quasiment en trois dimensions, de l’auditorium, et en superposition une vidéo comportant quelques raccords. Elle débuta par un panoramique sur les jeunes gens surexcités et le président Hobbs qui longeait la barrière de protection, escorté par des agents du Secret Service.
Hobbs posait pour un selfie avec un garçon boutonneux lorsque Rawlins mit la séquence au ralenti. Puis il changea d’angle de sorte que l’on regardait maintenant par-dessus des épaules et des têtes le président en train de parler à trois adolescentes.
Sur le plan gauche, un homme blond à l’air radieux tendit alors sa main au-dessus des filles en direction du président, lequel la serra avec un clin d’œil. Son admirateur portait un col clérical et des lunettes teintées.
Hobbs lui lâcha la main pour passer à la personne suivante, et soudain tomba en arrière contre ses gardes du corps. Le sourire du pasteur s’évanouit, remplacé par une expression perplexe puis inquiète. L’image se figea à l’écran.
— Je n’ai vu aucune arme à feu, dit le juge Watts.
— Donnez-nous un angle de face, demandai-je à Rawlins.
Celui-ci tapa une instruction. Le clip repartit à l’envers en accéléré, puis l’informaticien sélectionna une caméra avant de zoomer sur le pasteur blond tendant le bras vers le président. La même scène se déroula devant nos yeux : les mains qui se serrent, qui se lâchent, Hobbs qui vacille et s’effondre.
— Je ne vois toujours rien, fit Watts.
— Moi je crois que si, annonçai-je. Repassez-nous ça, mais au ralenti. Il faut observer les doigts du type, le poignet ample de sa chemise, et le dessous de la manche de son manteau juste après que le président libère sa main.
Tout le monde s’avança sur sa chaise tandis que Rawlins relançait la séquence à partir du moment où les mains de Hobbs et de l’homme blond se séparaient. Lorsqu’il y eut un écart de vingt-cinq ou trente centimètres entre leurs doigts, le pasteur étira les siens en arrière, comme en geste de salut. Le bas de sa manche ondula. Le poignet de sa chemise se déforma.
Une fraction de seconde après, le président titubait et tombait à la renverse dans les bras de son escorte. Rawlins fit un arrêt sur image.
— Personne n’a entendu de détonation, rappela Sanford.
— Parce qu’il n’y avait pas d’arme à feu, répliquai-je. Du moins conventionnelle. Peut-on maintenant le voir tirer sur le ministre de la Défense ?
Rawlins précisa :
— Je n’ai pas encore étudié cette partie.
Il focalisa la vidéo sur le suspect au milieu de la foule qui paniquait devant le président à terre. Tout à coup, le tireur tourna les hanches vers la scène en levant le bras gauche en direction d’Harold Murphy.
L’enregistrement devint un peu saccadé, mais l’on distinguait clairement le pasteur blond qui arquait de nouveau les doigts quelques secondes avant que s’affaisse le ministre de la Défense.
— Mais que fait-il donc avec sa main ? demanda Larkin.
— Je pense qu’il déclenche un genre de pistolet à air comprimé, répondis-je.
Sanford quitta son téléphone des yeux.
— Ce qui explique les fragments de balle que le chirurgien a extirpés du président Hobbs il y a vingt minutes.
Le directeur du FBI transférait déjà un fichier à Rawlins, qui l’afficha à l’écran : une photographie de débris gris foncé étalés dans un récipient en inox.
— Il faudra les analyser, mais je parierais pour du graphite de carbone, dis-je. Les armes sont probablement fabriquées dans un matériau polymère indétectable par les appareils de contrôle actuels.
Rawlins, qui s’était remis à pianoter, projeta ensuite en gros plan le visage du pasteur blond avec les lunettes teintées, et suggéra :
— À votre place, je mettrais cette photo dans les mains de toutes les forces de l’ordre qui se trouvent à l’Arena, mais aussi dans tout le pays.
— Une minute ! lançai-je en examinant le portrait. Bon, il se fait manifestement passer pour un révérend. Mais qui sait si c’est sa vraie couleur de cheveux et s’il porte toujours des lunettes ?
Rawlins m’adressa un sourire complice.
— J’ai à peine une demi-longueur d’avance sur vous, Mister Cross.
65.
Bree était encore avec Sampson devant l’entrée principale de l’Arena, interrogeant une personne après l’autre, lorsque son téléphone vibra.
Après avoir laissé partir une jeune femme des Philippines, elle sortit l’appareil et lut un SMS d’Alex : Tireur DC Arena. Il y avait un lien joint.
Elle cliqua dessus, découvrit un pasteur aux cheveux blonds, et se souvint que Leonard, le malheureux battu sauvagement dans le sous-sol, avait décrit son agresseur comme étant blond.
Mais cela pouvait-il coller ? Aurait-il eu le temps de tirer sur Hobbs et sur le ministre de la Défense puis de descendre frapper l’employé de maintenance ?
Ou bien y avait-il deux assassins à l’apparence identique ? L’un au sous-sol pour couper les lumières, son complice dans l’auditorium pour essayer de tuer le président ?
Son téléphone vibra encore ; un autre SMS d’Alex : Profil gauche tireur.
Elle cliqua sur le lien. Le même pasteur blond, en train de tendre la main au président. Le lien suivant montrait son profil droit, mais flou. Bree eut beau agrandir la photographie, elle était trop granuleuse.
Sur le quatrième cliché, on le voyait de dos, le bras étiré vers Hobbs.
Les images numéros cinq, six, sept et huit arrivèrent ensemble, avec une note : Tireur sans déguisement, retouches numériques par K. K. Rawlins.
Elle ouvrit la première. La chevelure et les lunettes avaient été effacées, laissant l’homme chauve et un peu brouillé autour des yeux. Les deux photographies suivantes, de profil, étaient elles aussi intéressantes, mais ce fut la huitième et dernière qui éveilla vraiment son attention.
En le regardant de nouveau de dos mais sans être gênée par les cheveux, elle remarquait maintenant quelque chose à son oreille droite. Elle zooma dessus et sentit son ventre se crisper.
C’était une prothèse auditive. Aucun doute.
Passant du trouble à la certitude puis à l’effarement, Bree cria à Sampson :
— John, on part !
Il s’excusa auprès de la femme qu’il interrogeait et courut après Bree tandis qu’elle aboyait dans sa radio :
— Ici Stone ! Une ambulance a quitté l’Arena il y a quarante minutes. Où a-t-elle transporté le blessé ?
— À GW, répondit le central. Ça fait vingt-cinq minutes que les secouristes l’ont laissé aux urgences.
— Qui est l’agent avec lui ?
— Pettit. Voulez-vous que je vous transfère ?
Comme ils arrivaient à sa voiture de fonction, Bree en lança les clefs à Sampson, tout en pesant le pour et le contre à alerter un jeune agent de patrouille qui avait peut-être sous sa garde un assassin. Et si celui-ci se trouvait près de Pettit et entendait Bree dans le récepteur radio ?
— Chef ? dit le dispatcheur.
— Non, décida-t-elle une fois assise côté passager. Donnez-moi son numéro de portable.
Sampson aimanta un gyrophare sur le toit, actionna la sirène. Moteur rugissant, ils traversèrent Washington à toute allure, brûlant les feux rouges dans les rues quasi vides de circulation, pour rejoindre Foggy Bottom, quartier où se situe le George Washington University Hospital.
— Comment il a fait ? demanda Sampson. Il s’est mis une raclée tout seul ? S’est brisé des dents exprès ?
— Ça a marché, répondit Bree, furieuse. Sa propre mère ne l’aurait pas reconnu !
— Et il fait semblant d’être sourd ?
— Aucune idée.
Le dispatcheur revint en ligne avec le numéro de téléphone de Pettit.
— Bon, enchaîna Bree. Combien d’unités de patrouille sont disponibles ?
— Quatre. Le FBI a réquisitionné les autres pour boucler la ville.
Bree donna pour instruction d’envoyer les quatre véhicules dans les artères qui formaient le périmètre de l’hôpital, puis elle téléphona à Pettit.
La communication fut immédiatement transférée à un répondeur. Elle recommença. Même résultat.
Malgré tout, elle rechignait à contacter le policier par radio s’il était à portée d’oreille de Leonard – ou quel que soit le véritable nom du tueur. Après une troisième tentative infructueuse, elle appela Alex.
— Salut, fit-il, essoufflé.
— Où es-tu ?
— À la base d’Andrews, je m’apprête à embarquer dans un avion de chasse.
— Pour quelle destination ?
— L’ouest du Texas.
— Pourquoi ? L’attentat contre le président a eu lieu ici.
— Nous voulons voir toutes les scènes de crime.
Le vrombissement d’un jet résonna au bout de la ligne.
— Quand reviens-tu ?
La voix d’Alex était noyée par le bruit du moteur.
— Je ne sais pas encore.
— Je crois qu’on a le type qui a tiré sur Hobbs, annonça-t-elle. Il est à GW.
— Quoi ? Je t’entends mal.
Le vrombissement s’amplifia, puis la communication fut coupée alors que Sampson arrêtait la voiture à l’entrée des urgences de l’hôpital. Il s’était remis à pleuvoir.
— Patronne, dit Sampson, faut que tu préviennes les fédéraux que notre homme est ici.
Elle avait intentionnellement retardé le moment de le faire, mais il était temps, et elle ordonna au dispatcheur d’avertir le commandement du FBI qu’ils allaient interroger un présumé suspect à l’hôpital. Elle limita les informations au strict nécessaire, convaincue que si Sampson et elle mettaient la main sur celui qui avait attenté à la vie du président, le chef Michaels s’abstiendrait à l’avenir de toute critique injustifiée – lui ou n’importe qui d’autre.
À l’accueil, ils montrèrent leurs insignes à l’infirmière chargée des admissions et lui demandèrent où était soigné Leonard. La femme consulta son registre.
— Multiples coupures faciales et fractures. Il a été recousu, bandé, et transporté en radiologie. Il doit passer au scanner.
Elle leur expliqua où se rendre, le service de radiologie ayant été déplacé un étage plus bas dans la partie ancienne du bâtiment à cause de rénovations en cours.
Bree et Sampson suivirent ses indications, et sortirent d’un ascenseur à l’instant où, dans la cabine voisine, entrait un médecin portant sous un imperméable à capuche une tenue chirurgicale complète avec charlotte et chaussures Crocs. Ils eurent un bref aperçu d’un homme d’âge avancé à la peau flasque et grisâtre, aux cheveux ondulés poivre et sel, avec des lunettes.
Il avait un casque audio sur les oreilles, mais parlait dans son téléphone portable. Elle l’entendit se plaindre du nombre d’autopsies qu’il avait encore à effectuer avant de pouvoir rentrer chez lui.
— C’est plein à craquer de cadavres, là-dedans, ronchonnait le légiste lorsque les portes de l’ascenseur se refermèrent sur lui.
Dans le couloir à l’atmosphère aseptisée, ils dépassèrent la morgue et le service de pathologie. Arrivés au bout, ils poussèrent une double porte battante et tournèrent à droite dans un passage vide, jusqu’à la radiologie signalée par un petit panneau.
Bree ressortit son insigne et desserra son holster.
Sampson ouvrit la porte.
— Oh non ! s’écria Bree.
Par terre dans la salle d’attente gisait Walter Pettit, l’agent du MPD, la nuque apparemment brisée. Son revolver avait disparu.
Ils dégainèrent leurs pistolets. Dans la pièce où le scanner était encore en marche, ils découvrirent deux techniciennes en blouse étendues sur le sol, mortes.
Bree appela aussitôt le central pour réclamer des renforts au FBI et à toutes les forces de l’ordre disponibles.
— Faites encercler l’hôpital, ordonna-t-elle. L’homme qui a tiré sur le président est quelque part à l’intérieur.