Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 79
Potter hocha la tête et observa leur victime qui luttait à présent de toutes ses forces, blême de peur.
— La malheureuse est morte de froid, renchérit-il, s’adressant davantage à elle qu’à sa femme. C’est son fils qui l’a découverte sur la véranda.
Et c’est là qu’ils l’abandonnèrent, recroquevillée dans son fauteuil roulant, yeux ouverts, la carabine sur les genoux et le tuyau à oxygène remis en place. Le temps de décrocher le van, rentrer le pick-up dans la grange et monter en selle, une pellicule poudreuse s’était déjà déposée sur les plaids qui enveloppaient le cadavre.
Ils quittèrent la cour au petit trot et longèrent la rivière en direction du nord. Ils progressaient résolument, en dépit des conditions exécrables. La neige et les bourrasques auraient vite fait d’effacer leurs traces. D’autant qu’ils n’allaient pas très loin.
Au bout de onze kilomètres, la route du domaine devenait une piste à bétail serpentant sur cinq kilomètres jusqu’à un portail dans la clôture en fil barbelé qui coupait en deux la vaste prairie bosselée, déserte à perte de vue.
De l’autre côté, les Potter seraient au Canada. Dans la province de Saskatchewan. Presque arrivés chez eux.
79.
Je téléphonai à Bree depuis le hangar de la base d’Andrews. Elle décrocha à la première sonnerie.
— Regarde ce que je viens de t’envoyer par e-mail, dit-elle d’une voix essoufflée. J’ai maintenant la certitude que Carl Thomas est l’assassin de la sénatrice Walker, et tu ne devineras jamais quel nom figure dans le dossier.
— Qui ça ?
— Lis d’abord.
Je promis de la recontacter au plus vite et me précipitai à mon poste de travail pour télécharger le document.
Carl Thomas, le représentant en équipement médical domicilié en Pennsylvanie, s’appelait en réalité Sean Patrick Lawlor. Âgé de cinquante-quatre ans, il avait appartenu à la section antiterroriste des SAS, les forces spéciales de l’armée britannique. Ce tireur d’élite avait agi en loup solitaire durant la première Guerre du Golfe, abattant quarante et un gardes du palais de Saddam Hussein qui fuyaient le Koweït pour se replier sur l’Irak.
Aussi fut-il traduit en cour martiale pour crimes de guerre. L’accusation lui reprochait d’avoir fait preuve d’une cruauté injustifiable envers ces troupes en débandade. Ses défenseurs arguèrent qu’il avait reçu un ordre d’engagement par écrit sans autre instruction que d’empêcher tout soldat irakien d’emprunter cette route vers le nord comme vers le sud.
Le tribunal militaire britannique jugea que, si Lawlor avait manqué de discernement en tuant quarante et un hommes, il n’était cependant coupable ni de crime de guerre ni d’aucun meurtre, puisqu’il n’avait pas eu de consigne précise et se trouvait dans une zone de conflit où se livraient des combats à mort.
Toutefois, ses supérieurs lui spécifièrent qu’il ne retournerait plus jamais sur le terrain, tout en lui proposant de quitter l’armée sans sanction disciplinaire. Marché qu’il accepta.
Par la suite, Lawlor fut recruté par le MI6 comme tueur à gages. Il œuvra pour les services secrets britanniques durant plus d’une décennie, mais l’on finit par se passer de ses talents devenus trop chers.
C’est à cette époque que, jeune quadragénaire, il avait décidé de poursuivre son activité en free-lance. Notamment pour le compte des Russes, des Chinois et des Nord-Coréens, selon diverses sources. Je fis défiler la liste des personnes avec lesquelles il avait été en relation, et l’avais parcourue aux trois quarts lorsqu’un nom me sauta aux yeux.
— On le tient ! m’écriai-je en lançant mon poing en l’air.
Je bondis de mon siège, mais Ned et la directrice adjointe Carstensen m’avaient déjà rejoint.
— Qui donc ? demanda-t-elle.
— Victor Kasimov ! répondis-je, le cœur encore palpitant. Il semblerait que le Russe ait engagé au moins deux fois un certain Sean Lawlor, ancien membre des SAS, et celui-ci n’est autre que l’assassin de la sénatrice Walker.
— D’où sors-tu tout ça ? s’étonna Ned.
Je me tournai vers Carstensen.
— D’un dossier fourni par Bree Stone, chef de la brigade criminelle au MPD de Washington. Ma brillante épouse, qui a soutiré ces renseignements à Scotland Yard. Je subodore que Kasimov avait de bonnes raisons de disparaître. Des raisons en rapport avec le Kremlin.
Je profitai de ce qu’ils consultaient les documents pour rappeler Bree et la féliciter chaudement.
— C’est l’avancée décisive qu’il nous fallait, ma chérie. Tout le monde ici mise maintenant sur la capture de Kasimov, car il nous permettra probablement d’identifier les autres tueurs.
— Tant mieux, dit-elle avec satisfaction. Tu veux me rendre service ? Demande à la personne qui supervise l’enquête de transmettre ses louanges au chef Michaels.
— C’est comme si c’était fait.
— Je t’aime, Alex. Tu me manques, même après seulement quelques heures.
— Vivement que je te serre dans mes bras !
Soudain, un nouveau flash terrifiant d’une explosion nucléaire me traversa le cerveau l’espace d’une seconde. Je me ressaisis et ajoutai :
— Embrasse les enfants et Nana.
— On se reparle bientôt, promit-elle avant de raccrocher.
Entre-temps, Ned et la directrice adjointe avaient délaissé le dossier Lawlor pour regarder ce que diffusaient les écrans géants. Dès qu’il m’aperçut, Ned secoua la tête d’un air abasourdi.
— De plus en plus dingue, cette histoire ! marmonna-t-il.