Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 23 sur 101

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Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 22

 

Je relus deux fois le texte elliptique, envahi par une colère inexplicable.

Empêcher qui de faire quoi ? Pourquoi ne pas me le dire tout simplement ?

J’avais commencé à faire une boule de la feuille, dans l’intention de la jeter à la corbeille, quand je suspendis mon geste.

Qui me dépose ces lettres ? Pour quelle raison garder l’anonymat ?

Les neurones en ébullition, j’inspirai longuement pour me calmer, et compris soudain que ce message énigmatique était une forme de manipulation, on jouait avec moi.

On implorait mon aide, mais sans m’en donner les moyens. Je pressentais que c’était fait délibérément, de façon à me titiller, à générer des interrogations vaines telles que : Qui fait ça ? Dans quel but ?

Le cerveau est une machine très ancienne qui fonctionne au questionnement, un processus aussi positif que négatif. Posez-vous une bonne question, bien définie ; votre esprit n’aura de cesse que d’y répondre et il y parviendra probablement si on lui laisse assez de temps.

En revanche, s’il se heurte à une impossibilité, le cerveau tourne en rond, ressassant les données du problème sans y trouver de solution.

Pourquoi est-ce que cela m’arrive toujours à moi ? Ou : Pourquoi ne puis-je surmonter cette tragédie ? Ou, en l’occurrence : Qui m’envoie ces appels au secours ?

Un peu comme la clef de contact que l’on triture quand la voiture peine à démarrer, le cerveau s’acharne sur ces problèmes insolubles et qu’il faut néanmoins résoudre. Faute de réponse, son moteur s’emballe, a des ratés, chauffe de plus en plus. Et finit par griller ou par caler définitivement.

Est-ce là le but de ces messages ? Me pousser à faire une fixation sur leur expéditeur et son mobile ? Jusqu’à en devenir…

On frappa à la porte du cabinet. Après avoir rangé la feuille dans le tiroir du haut de mon bureau, j’allai ouvrir. Nina Davis, la substitute du procureur général, attendait dehors.

— Je suis content que vous soyez revenue, lui dis-je.

Elle me fit un vague sourire.

— Il y a quelques minutes, je n’étais toujours pas décidée.

Me précédant, elle choisit le même siège que la veille, lors de notre premier rendez-vous. Je m’installai en face d’elle.

— Comment allez-vous ?

— Oh, vous savez, la routine. Je suis très occupée.

— Avez-vous eu l’occasion de faire l’exercice dont nous avons parlé hier matin ? Chercher de bons souvenirs de votre mère ?

Son visage s’allongea.

— Voyez-vous, docteur, c’est la folie en ce moment au boulot. Je… en fait non… je n’ai pas pu.

Je le notai dans mon calepin et insistai :

— Parce que ces souvenirs n’existent pas ?

Nina haussa les épaules.

— Parce que c’est une perte de temps. S’ils ont existé, ils ont été effacés par d’autres. Mais en réalité, je ne suis pas venue pour ça.

— Très bien.

Comme à contrecœur, elle confessa :

— J’ai affirmé ne pas pouvoir ressentir de l’amour, ce qui n’est pas entièrement vrai. Je…

S’interrompant, elle regarda fixement ses genoux.

— Nina, vous êtes en sécurité ici. Personne ne vous juge, et rien de ce qui se dit dans cette pièce n’en sort. En toute franchise, j’en ai tant entendu et vu au fil des ans qu’il est très difficile de me choquer. La plupart des comportements et des problèmes ne sont plus si uniques que ça à partir du moment où l’on en parle, où l’on va au fond des choses.

Elle croisa les bras, vexée, réaction qui ne me surprit aucunement.

— Vous n’avez pas la moindre idée des actes que j’ai commis, docteur. De ce que je fais pendant mon temps libre.

Je la dévisageai en silence pour l’inciter à poursuivre. J’avais intentionnellement bousculé son mode de pensée en insinuant que son histoire, quelle qu’elle soit, n’était pas singulière.

Pourquoi l’avais-je fait ? Parce que les sujets en état de crise psychique sont le plus souvent convaincus d’être les seuls au monde à souffrir ainsi ; or c’est tout simplement faux. Une fois qu’ils prennent conscience qu’un bon nombre de gens ont des troubles mentaux similaires, il devient plus facile de les pousser à s’ouvrir complètement.

— Je suis capable de sentiment, finit-elle par reconnaître. Pas l’amour véritable, mais quelque chose qui s’en approche assez pour y être accro.

— Quand éprouvez-vous cela ?

Hésitante, elle baissa les yeux, puis redressa les épaules et me regarda franchement.

— Lorsque je me mets dans des situations extrêmes. Sexuellement, je veux dire.

Durant les quarante-cinq minutes suivantes, Nina Davis me parla de Kaycee Janeway, la part sombre de sa personnalité, son alter ego en matière de pratiques sexuelles.

Nina aimait traquer les hommes, mais seulement les grands costauds susceptibles de la dominer.

Elle en croisait un spécimen – hors du contexte professionnel – et ressentait subitement un frisson, de l’attirance ou peut-être de la peur, parfois c’était une réaction primitive à son odeur musquée. Dans tous les cas, il y avait chez lui quelque chose qui éveillait ses fantasmes, la métamorphosait en Kaycee.

— Je me mets à les suivre si c’est possible, raconta-t-elle, les yeux dans le vide. En général la nuit, dans des bars, des restaurants, au cinéma. Même s’ils sont en compagnie de leur épouse ou de leur petite amie. Et tout ce temps, je m’imagine en train de coucher avec eux. Du sexe brutal principalement, mais aussi doux et tendre, et c’est toujours parfait.

Après plusieurs soirs de traque, Nina tendait une embuscade à sa proie, provoquant une rencontre fortuite pour la prendre dans ses filets.

— À partir de là, je n’ai jamais de mal à séduire l’objet de mon fantasme, enfin, Kaycee n’en a pas. Et quand le type sait ce que je désire, ce n’est pas dur de le convaincre de me satisfaire, ou au moins d’essayer.

Pas de jugement, m’intimai-je.

— Est-ce une sorte d’amour que vous éprouvez lors de ces relations ?

Comme son visage s’illuminait d’une expression presque radieuse, je me rendis soudain compte à quel point cette femme était belle. Ces yeux, ces cils, ce sourire éblouissant. Je compris à cet instant pourquoi les hommes qu’elle traquait succombaient à son charme.

— Oui ! s’exclama-t-elle. Je ressens… une émotion extrême, pendant et après le sexe. En dehors du bonheur bref que me procure un travail bien fait, les seuls moments où j’ai une impression de plénitude, c’est… lorsque mes amants sont brutaux, dominateurs et… surtout quand ils m’étranglent.

— Vous pratiquez donc l’asphyxie érotique ?

— Aussi souvent que Kaycee peut l’obtenir de son partenaire, confirma-t-elle sur un ton détaché.

Puis elle expliqua que la privation d’oxygène dans son cerveau durant le rapport sexuel lui déclenchait quasiment chaque fois un orgasme, suivi d’une vague de bien-être et d’émotions positives qui la submergeait.

— Sauf que ça ne dure pas. Au bout de quelques heures, je redeviens Nina, vidée de toute sensation.

Sans commenter, je pris quelques notes. La fin de la consultation approchait.

— Alors, je suis un cas désespéré, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.

— Non. Pas le moins du monde.

— Mais vous n’avez jamais entendu un truc aussi bizarre, aussi tordu ?

Je souris, résolu à lui ôter l’idée que son problème était unique en son genre, et répliquai :

— Figurez-vous que j’ai eu des cas plus étranges, des patients beaucoup plus perturbés que vous.

Elle battit des paupières, les traits crispés.

— Ah bon. Je suppose…

— Que supposez-vous, Nina ?

Après quelques secondes de débat intérieur, elle se leva en éludant :

— Rien, docteur.

— Et si nous en discutions à la prochaine séance ?

— Euh, peut-être, répondit-elle, toujours évasive. Seriez-vous disponible demain pour qu’on reparle de tout ça ?

Je consultai mon carnet de rendez-vous.