Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 31
— C’est bon, Boris, laisse-les entrer. Voyons ce qu’ils essayent de me coller sur le dos ce coup-ci.
31.
Deux étages sous la suite de Kasimov, Martin Franks faisait les cent pas dans sa chambre. Il sifflotait un refrain, le même sempiternel tube : Carry on, my wayward son...
Cette foutue chanson ne voulait pas sortir de son crâne.
Chaque fois qu’il passait près de son lit défait, Franks lorgnait du coin de l’œil l’enveloppe FedEx posée dessus, gonflée de documents concernant sa cible. Toujours prêt à relever un défi, il n’était pas homme à se soucier des implications d’une mission.
Mais celle-ci ?
C’était…
Il ne pouvait pas se résoudre à dire le mot.
Ça l’était pourtant bel et bien, non ?
Tiraillé, il saisit l’enveloppe en secouant la tête. Je n’aurais plus jamais besoin de bosser de toute ma vie !
Son cœur s’accéléra à cette perspective, puis l’emballement fit place à l’anxiété. Son activité de tueur à gages lui avait simplifié l’existence en donnant à ses pulsions les plus morbides une légitimité, un sens, sans parler du fait qu’elles étaient rémunérées. Alors que se passerait-il après ce contrat s’il décidait que ce serait le dernier ?
Au bout d’une intense réflexion, il s’avisa qu’une retraite professionnelle ne l’empêcherait pas d’assouvir sa faim particulière en continuant à chercher les occasions favorables, les proies de choix telles que le bûcheron.
Franks sourit. Ah, le bûcheron !
Les paupières closes, il revécut l’instant où il avait esquivé la tronçonneuse et plongé son couteau dans la gorge du type.
Mmm, c’était quelque chose !
Mais est-ce que ce ne serait pas encore mieux d’exécuter ce contrat puis de me volatiliser, dans mon meilleur tour à la Houdini ?
Franks ouvrit les yeux et relut encore une fois l’échéancier de paiement. Une somme pareille lui permettrait de disparaître en Bolivie ou en Uruguay, et…
Interrompant ces rêveries pour redevenir froidement professionnel, il se concentra sur la mission et surtout sur sa faisabilité. Il commença par mettre de côté le nom et la fonction de la cible, ainsi que les éventuelles répercussions de son assassinat ; rien de tout cela n’avait d’importance pour Franks, du moins pour le moment.
Il sortit d’autres documents de l’enveloppe FedEx et les étudia au lieu de simplement les parcourir comme il l’avait d’abord fait, comparant les divers scénarios possibles, les risques et leurs conséquences.
Une heure plus tard, Franks s’estimait à la hauteur de la tâche sur le plan technique. Il s’autorisa alors à examiner les photographies et la biographie de la personne à abattre. Et à affronter l’idée d’être traduit en justice puis condamné pour ce crime.
Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Franks sut aussitôt que l’argent seul ne suffirait pas. Mais il ferma les yeux, s’imagina en train de finir le boulot proprement, se vit filer sans encombre, et se décida : l’exultation de la réussite ajoutée à la somme totale, ça c’était une motivation valable.
Une sensation familière de désir, entre fourmillement et picotement dans le ventre, lui fit rouvrir les yeux. Tout en scrutant le visage de sa cible, il se remit à siffler la chanson de Kansas.
Dans son esprit, le travail était déjà fait. Il prit le téléphone jetable qui traînait sur le lit et composa un numéro. Après deux sonneries, la voix robotique d’un répondeur l’invita à laisser un message après le bip.
— Peter, c’est Richard Conker, dit Franks. J’accepte.