Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 93
LE PRÉSIDENT DE LA COUR SUPRÊME DÉCLARE TALBOT SUCCESSEUR LÉGITIME À LA PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS. LARKIN INJOIGNABLE.
Écœuré, le tueur à gages regarda sa femme.
— Tout ça pour rien ?
Elle allait répondre quand leur fils remua en gémissant. Au même moment, le téléphone jetable se mit à vibrer dans la poche de Potter.
Il le sortit d’un geste brusque, vit un numéro similaire à celui de Saint-Pétersbourg et laissa libre cours à sa rage tandis qu’il se précipitait hors de la chambre et décrochait.
— Mon fils est en train de mourir, chuchota-t-il sur un ton dur. Nous avions passé un accord et vous n’avez pas payé ce que…
— Êtes-vous monsieur Marston ? demanda une femme à l’accent d’Europe de l’Est.
Surpris, il cessa de vitupérer. Son contact avait toujours été un homme.
— Qui est à l’appareil ?
— La personne engagée pour vous éliminer vous et votre épouse. Je vous suggère de détruire ce téléphone, d’en trouver un autre, puis d’appeler le numéro que je vais vous donner, si vous voulez avoir une chance de sauver votre gosse.
93.
À 7 h 30 ce lundi 8 février, trois jours après la vague de meurtres, cela faisait presque vingt-quatre heures que nous avions laissé s’échapper une fois encore l’assassin de Hobbs. Je sirotais du café et picorais sans appétit dans l’assiette d’œufs brouillés, bacon et toasts que Nana Mama avait placée devant moi.
Durant ces soixante-douze dernières heures, j’en avais dormi moins de dix, et nous n’étions pas plus près d’attraper les tueurs toujours dans la nature. D’humeur maussade sinon carrément grincheuse, je regardais d’un œil las les actualités à la télévision tout en prenant mon petit déjeuner.
Anderson Cooper, présentateur-vedette de CNN, s’était levé tôt et se tenait sur la pelouse de la Maison-Blanche. Il tâchait d’expliquer premièrement les violents événements ayant conduit à la mort du président Hobbs ainsi que de plusieurs de ses successeurs, deuxièmement les arcanes constitutionnels qui avaient propulsé le ministre de la Justice, Larkin, à la tête du pays. Ce préambule terminé, il aborda la décision du président de la Cour suprême, selon laquelle la place dans le Bureau ovale revenait de droit au sénateur Talbot.
« Va-t-il y avoir une lutte de pouvoir ? Allons-nous subir une nouvelle crise constitutionnelle si Larkin refuse de se retirer ? »
L’ancien ministre, rappela Cooper, n’avait pas été vu depuis que le jugement était tombé, la veille au soir. La rumeur courait qu’il n’avait pas quitté son poste de commandement aérien ces deux derniers jours, l’Air Force One volant dans l’ouest et n’atterrissant que pour refaire le plein sur des bases militaires. Toutefois, rien de tout cela n’avait été confirmé officiellement.
Quant au sénateur Talbot, il était resté cloîtré la nuit entière dans son cabinet au Capitole pour recevoir tout un défilé de conseillers.
Cooper porta la main à son oreillette, puis hocha fébrilement la tête avant de fixer la caméra avec l’expression irritée de qui se trouve au mauvais endroit au mauvais moment.
« Il semblerait que le sénateur Talbot s’apprête à faire une allocution depuis Capitol Hill. »
Apparut ensuite à l’écran le sénateur du Nevada qui avançait vers la grappe de micros en essayant de ne pas avoir l’air ébloui d’un daim pris dans des phares.
« Mes chers concitoyens, commença-t-il sur le ton d’un vieil oncle débonnaire. Je suis aussi étonné que vous par cet étrange revirement de situation. Mais le président de la Cour suprême a tranché en s’appuyant sur les textes, et je ne me permettrais pas de douter des Pères fondateurs de notre nation, ces hommes tels Jefferson, Adams ou Franklin qui ont eu la sagesse d’anticiper ce genre de difficultés. À leurs yeux, l’ordre de succession présidentielle était primordial au point de l’inscrire dans la Constitution, ce précieux document qui forme la base de notre mode de gouvernance unique en son genre. Or moi, en tant que procureur puis membre du Congrès, j’ai juré allégeance à Dieu, à notre pays, ainsi qu’à notre remarquable système législatif. »
Talbot marqua une pause et redressa le dos pour se grandir.
« Aussi vais-je prendre sur-le-champ les fonctions de Président des États-Unis, et je tiens à assurer à chaque Américain que même un vieux chien comme moi est capable d’apprendre de nouveaux tours. En toute humilité, je me sens profondément honoré de vous diriger en ces temps de péril. Ma première mesure sera de lever la loi martiale. Il faut que la population retrouve une vie normale. Nous devons aller de l’avant. »
J’en lâchai ma fourchette de surprise.
— Vient-il de dire qu’il n’y a plus de loi martiale ? s’exclama Nana Mama.
— Tout à fait.
Ma grand-mère lança les bras au plafond.
— Youpi, j’ai des tonnes de courses à faire !
Sa réaction me fit rire.
— À t’entendre, on croirait que tu as été enfermée des mois !
— C’est tout comme, rétorqua-t-elle avec un reniflement offensé. J’aime avoir des ingrédients frais, figure-toi.
— Je le sais bien, l’apaisai-je, et j’emportai mon assiette dans l’évier en lui plantant au passage un baiser sur la joue.
— Il n’est pas si mal, ce Talbot, commenta-t-elle. En tout cas, il paraît sincère.
— Moi aussi j’ai eu cette impression. Mais bon, je trouvais Larkin excellent comme leader jusqu’à ce qu’il se mette à narguer les Russes et les Chinois.
— Tu penses que Larkin va s’y opposer ?
— À la décision du juge Watts ? Celui-ci a statué, point final.
— Mais sans consulter toute la Cour suprême. C’est une bonne raison pour faire appel.