Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

James Patterson · Chapitre 36 sur 101

Pages du PDF

Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)

Chapitre 38

 

Peu après 9 heures ce matin-là, Pablo Cruz appliqua la dernière bande adhésive bleue sur le sol d’une usine désaffectée située dans le coin nord-ouest du Maryland. C’était un immense espace qui autrefois avait abrité d’énormes métiers à tisser et de lourdes machines de découpe.

Il y avait belle lurette que tous les engins industriels avaient été enlevés et vendus à la ferraille, ne laissant que leurs silhouettes imprimées sur le béton crasseux. Cruz leur accorda à peine un coup d’œil. Il examinait le labyrinthe de ruban qu’il posait depuis la veille au soir.

Un dédale s’étendant sur presque toute la longueur du bâtiment, soit plus de cent vingt-cinq mètres selon le télémètre dont Cruz se servait pour reporter sur le sol de l’usine les mesures indiquées par son plan.

En la comparant avec le schéma sur papier, il jugea que son œuvre en ruban reproduisait à l’identique, à quelques centimètres près, la configuration du lieu où il aurait à faire le surlendemain.

Après-demain, songea-t-il en regardant sa montre, saisi d’un frisson d’anticipation.

Cruz tenta de réprimer le deuxième frisson qui lui parcourut le dos. Nul doute que cette mission serait l’apogée de sa carrière. Le couronnement de ses exploits.

S’il y survivait.

Cette dernière pensée le dégrisa aussitôt, le sortit brutalement de sa rêverie et le ramena à la tâche en cours. L’air était si froid que son haleine s’y condensait ; il remonta jusqu’au menton la fermeture éclair de son blouson garni de duvet avant d’étudier le plan une fois de plus. Puis il ferma les yeux et se força à le visualiser, à s’imaginer en train de se déplacer dans les divers couloirs, salles et passages.

Arrivé mentalement à mi-chemin, il interrompit l’exercice et rouvrit les yeux.

Il connaissait cette partie par cœur, et se sentait prêt à aller au moins jusque-là. À mi-chemin. Simplement pour vérifier ce qu’il avait déjà mémorisé, il prit son smartphone, chercha l’application du chronomètre et le démarra.

Il marcha avec assurance vers les marques signalant un escalier et le gravit virtuellement. En haut, l’entrée serait gardée. Il présenterait des papiers en règle, puis franchirait sans risque le portique de détection de métaux.

Les agents de sécurité le palperaient, découvriraient certainement les manchettes en résine sur ses avant-bras, pour lesquelles il avait une explication imparable à fournir. Ils fouilleraient son sac sans rien y trouver d’alarmant, et le laisseraient passer.

Fort de cette certitude, Cruz avança dans le labyrinthe, toujours au même rythme régulier et détendu, jusqu’à une grande pièce carrée. Il la traversa en diagonale, vers un autre couloir. Là, il se mit à courir, comme s’il était en retard à un rendez-vous.

À un croisement en T, il prit à gauche, dépassa une salle encore plus large que la première, puis commença à ralentir en s’approchant d’un des mannequins apportés du box de stockage. Il l’avait positionné à l’intersection de deux couloirs.

S’il était forcé de tirer plus tôt que prévu, ce serait ici.

Cruz marchait maintenant d’un pas tranquille, mains tendues, paumes en l’air, vers la silhouette en mousse. À trois mètres d’elle, il courba en arrière les doigts de sa main gauche, au-dessus de son poignet.

Une balle en graphite traversa la gorge du mannequin et ressortit par la nuque.

Cruz ne s’attarda pas pour admirer le carnage. Au contraire, il poursuivit sa route, rechargeant son mini-pistolet en carbone et essayant de se remémorer la topographie au-delà de ce point à miparcours.

Il se dirigea vers un cagibi dans le labyrinthe, se donna soixante secondes pour changer de vêtements et de papiers d’identité, puis emprunta au pas de course un nouveau long couloir. Il s’arrêta devant une porte sur sa droite, jeta un regard à la ronde, puis entra.

Après avoir attendu exactement quatre-vingt-dix secondes, Cruz ressortit, reprit à droite, tourna ensuite deux fois à gauche et franchit une double porte imaginaire ouvrant sur la salle la plus grande, si vaste qu’il ne s’était pas embêté à la délimiter par du ruban. Il obliqua vers le coin au fond à droite, où se dressaient deux autres mannequins, tout en visualisant une foule à travers laquelle il se frayait un passage.

À quatre mètres des mannequins, Cruz s’immobilisa, sourire aux lèvres, main gauche en l’air, virtuellement posée sur l’épaule de quelqu’un devant lui.

Il se mit à rire, salua de la tête, tendit la main droite comme pour en serrer une autre, puis arqua brusquement les doigts en arrière. La manchette s’étira, déclenchant la propulsion par gaz. Le pistolet lâcha un son étouffé, et la balle en graphite pénétra dans le torse du mannequin, qui fut projeté au sol.

Aussitôt après, Cruz fit feu avec le pistolet de gauche sur le troisième mannequin et le toucha également en plein dans la poitrine.

Il stoppa le chronomètre de son téléphone : neuf minutes et onze secondes s’étaient écoulées. Il remit le compteur à zéro, fit quelques pas à reculons, calmement, avec une lenteur délibérée, puis pivota sur ses talons et rebroussa chemin en suivant le même itinéraire qu’à l’aller.

Une fois dans le long couloir, Cruz accéléra l’allure. Lorsqu’il arriva au mannequin qui avait un trou dans la gorge, il fit une halte de quinze secondes avant de repartir, en sprint à présent, et se retrouva vite à l’entrée du labyrinthe.

Hors d’haleine, Cruz arrêta le chronomètre ; sa respiration précipitée formait une ribambelle de petits nuages dans l’air glacial. Six minutes et quatorze secondes au retour. Quinze minutes et vingt-cinq secondes au total.

Ça ira, estima-t-il, puis il fixa la porte de sortie de l’usine.

Néanmoins, après réflexion, Cruz se ravisa. Pour être vraiment prêt, il devrait refaire tout le parcours au moins vingt fois de plus. Il lui restait assez de temps pour s’entraîner jusqu’à être capable de se guider les yeux bandés ou dans le noir. Justement, il allait s’exercer dans ces deux conditions, décida-t-il, avant de réinitialiser le chronomètre.