Cible : Alex Cross (Thrillers) (French Edition)
Chapitre 27
Franks resta un moment immobile, hors d’haleine, empli d’un sentiment d’exultation indicible, s’imprégnant du spectacle macabre jusqu’à ce qu’un flocon de neige se pose sur son visage. Il leva les yeux vers le ciel qu’assombrissait déjà le crépuscule, chargé de tourbillons blancs de plus en plus épais.
Dans son ivresse euphorique, une partie de lui souhaitait demeurer là à revivre ces dernières minutes extraordinaires. Mais son autre moi, le raisonnable, savait qu’il ne devait pas s’attarder.
Il se résolut donc à partir et franchit en hâte la haie de sapins pour rejoindre la cour de la ferme voisine. Le temps d’atteindre son 4x4, la simple chute de neige avait viré à la bourrasque.
En dépassant en voiture la scierie artisanale, il ne put distinguer à travers le rideau blanc que le monticule de bois de chauffage, mais ni la fendeuse hydraulique, ni l’homme qu’il avait vaincu dans une lutte à mort. Franks n’éprouvait pour lui pas plus de pitié que d’intérêt, seul comptait le souvenir de leur affrontement. Le bûcheron avait représenté un défi stimulant, un entraînement contre un adversaire digne de ce nom, point final.
Il se mit à siffler le tube de Kansas, puis à en fredonner les paroles :
« Carry on, my wayward son, there’ll be peace when you are done. » 3
Avant la fin de la chanson, le vent forcit. De même que les rafales de neige. Il roulait déjà en plein blizzard en arrivant à la I-79, qu’il reprit vers l’est, en direction de Washington.
27.
Le chef Michaels foudroyait Bree du regard tout en martyrisant le stylo qu’il avait à la main.
— Vous m’avez assuré qu’on avait le coupable ! « De son propre aveu », ce sont vos mots, Stone ! J’ai prévenu le maire, le président du Sénat. J’ai… et merde !
Il s’enfonça dans son fauteuil et lança le stylo sur le bureau d’un air dégoûté.
Bree inspira à fond, puis se justifia aussi calmement que possible :
— Chef, à ce moment-là, je croyais tenir l’assassin de Walker. Romero avait récemment menacé la sénatrice. Il a donné son meurtre en exemple, comme la preuve qu’il n’hésiterait pas à tuer Mme Sheridan et ses filles. Sa complice affirme qu’il a fait cinq mille kilomètres pour, je cite, « régler un problème, et que ça lui rapporterait un max de fric ». Il était le suspect numéro un, même avant la fusillade et la prise d’otages.
— Sauf qu’il a été filmé hier matin dans un motel à Roanoke par une caméra de surveillance ?
— Je n’ai pas vu la vidéo. Mais on m’a dit qu’elle montre Romero, Lupe Morales et un certain Chewy à leur arrivée et à leur départ. Dans cette tempête, il leur était impossible de faire un aller-retour ici entre-temps, admit-elle avec embarras.
— En résumé, le meurtrier de Walker est toujours dans la nature, conclut Michaels. Il y a un salopard dont on ne sait rien qui se promène librement.
— Ou qui est mort.
Michaels fit une moue perplexe.
— Je ne vous suis plus.
Bree ouvrit le dossier posé sur ses genoux et passa à son patron des photographies prises sur la scène de strangulation à Georgetown.
— Cet homme, qui avait un permis de conduire au nom d’un Carl Thomas résidant à Pittsburgh, a été étranglé à cinq rues de la maison de la sénatrice, environ dix-sept heures après qu’elle a été abattue par un sniper.
— Le lien est trop vague, dit le chef sur un ton définitif. Qu’avez-vous de solide ?
— La victime a réussi à tirer deux fois sur son agresseur avec un pistolet que l’on a retrouvé sur place, enchaîna-t-elle en poussant un papier sur le bureau. Ce rapport préliminaire du labo indique que les résidus de poudre sur la main droite et le poignet correspondent à l’arme.
— Et donc ?
Bree lui tendit un deuxième document.
— Voici les résultats concernant la poudre prélevée sur ses vêtements.
Michaels étudia le rapport balistique que Bree avait reçu quelques instants avant sa convocation. Puis il le compara au premier.
— Des armes différentes ? supputa-t-il.
Bree fit un signe affirmatif et poursuivit :
— Tout a été transmis à Quantico pour confirmation, mais il sera intéressant de voir si la poudre sur le tissu est la même que celle des résidus récoltés dans la maison que l’assassin de Walker a utilisée comme poste de tir.
— C’est un peu tiré par les cheveux, non ?
— Je ne crois pas, chef, même sans les analyses du labo. J’ai fait passer les empreintes de Thomas dans les fichiers. On n’a pas de concordance dans les bases de données du FBI. Par contre, celles de Scotland Yard en ont sorti une.
Michaels se redressa sur son siège.
— Scotland Yard ? Mais la victime venait de Pittsburgh.
— D’après son permis de conduire, je vous ai dit.
— Et les Anglais prétendent autre chose ?
— Pas précisément.
— Hein ? Comment ça ?
— Eh bien, quand on a fait la comparaison d’empreintes, on a effectivement eu une touche chez Scotland Yard, expliqua-t-elle. Il y a un dossier sur lui là-bas… sauf que l’accès à ces informations nous a été refusé.
Incrédule, Michaels secoua la tête.
— Voyons si j’ai tout compris. Un homme muni d’une pièce d’identité le domiciliant à Pittsburgh décède de mort violente à cinq rues de l’endroit où a eu lieu le crime contre la sénatrice Walker, et Scotland Yard refuse de nous révéler qui est vraiment ce gus ?
— C’est exactement ça.
Le chef médita là-dessus avant de reprendre :
— Donc, c’était un espion ? Ou un témoin protégé ? En tout cas quelqu’un à qui Scotland Yard ne veut pas qu’on s’intéresse ?