L’organisation
Chapitre 16
Paris, à l’agence. Septembre 2023
Aujourd’hui, Moïse est tranquille à l’agence : seule Monica, l’assistante de Stan, est au bureau, et la salle de réunion du sous-sol est rarement occupée, surtout quand le patron est en mission. Généralement, Moïse préfère travailler depuis sa chambre d’hôtel. Mais il a rendez-vous ce matin avec quelqu’un qu’il n’a jamais rencontré, si ce n’est par messagerie et écrans interposés.
Le bruit de la porte et la voix de Monica, là-haut, lui font penser que celui qu’il attend est arrivé. Un jeune homme, plutôt grand, cheveux très courts, descend l’escalier. Élancé, athlétique. Il porte un pull clair, avec un blouson kaki qui descend sur ses hanches, une capuche derrière la nuque. L’allure de la génération geek. L’Israélien l’accueille :
— C’est marrant, tu ressembles exactement à l’idée que je me suis faite de toi. Bonjour Matthias, bienvenue à l’agence.
Le jeune homme sourit, ses grands yeux bleus plongent dans ceux de Moïse.
— Alors, c’est toi Moïse. Tu ressembles à la description que Stan m’a faite de toi, assène Matthias en baissant son regard vers l’embonpoint de l’expert en renseignement, qui répond par une moue.
— Bon, je pense que je ne souhaite pas savoir ce qu’il t’a dit. En tout cas, je suis content de te rencontrer.
— Moi aussi. Stan m’a dit que tu étais un virtuose.
— À voir ce que tu as fait avec le dossier Angbo One, je crois savoir que toi aussi.
Moïse sourit. On dirait son patron, en plus jeune. Il entre tout de suite dans le vif du sujet :
— Comment tu l’as rencontré ?
— Stan ? C’est un ami commun qui nous a mis en relation.
— De la DGSE, c’est ça ?
Matthias incline la tête, pour regarder l’Israélien du coin de l’œil. Moïse enchaîne :
— Écoute, on ne va pas se raconter d’histoires. Ici, on se dit tout. Mais si le sujet te gêne, on passe à autre chose.
— Non, rien ne me gêne. Mais tu as bossé pour une maison d’en face, je crois, alors tu sais ce que je veux dire : le droit d’en connaître.
Matthias sourit. Il poursuit :
— Un ami de la DGSE, effectivement. Stan m’a testé, puis m’a proposé la mission Angbo.
— La fameuse mission Angbo. Et Vanessa. On peut dire que tu as un gros bagage technique pour ton âge. Tu m’impressionnes. Je ne savais pas que les écoles d’ingénieurs hongroises avaient un tel niveau.
— Merci du compliment, surtout venant de ta part. Tu sais, la Hongrie pourrait te surprendre. J’ai fait aussi une école de cryptographie. Une très bonne école.
— Ton français est parfait. Pas une touche d’accent.
— Mon père était hongrois, mais ma mère est française.
— Bon, il y a des choses que tu voudrais savoir sur l’agence ?
Matthias fait mine de s’interroger. Mais sa question arrive vite.
— J’ai entendu parler d’une affaire, la dernière fois que je suis venu ici. Un truc qui s’est passé il y a quelque temps et qui a visiblement mis tout le monde en danger.
Moïse se fige, une microseconde. Certainement pas assez longtemps pour que le jeune hacker l’ait vu.
— Toi, tu laisses traîner tes oreilles. Ce n’est pas toujours très bon.
— Tu m’as dit qu’il n’y avait pas de tabou. Si je travaille avec vous, c’est normal que j’écoute ce qui se raconte. Mais si le sujet te gêne, on passe à autre chose.
Moïse sourit en entendant Matthias reprendre les mots qu’il employait tout à l’heure. Et il se surprend à faire de même.
— Rien ne me gêne. Je vais essayer de t’expliquer en quelques mots.
L’ancien agent du Mossad se racle la gorge, fait une moue de côté : par où commencer ? Et jusqu’où raconter ?
— Stan avait rencontré un gars bizarre, nommé Joshua. Scandinave. Intelligent. Riche. Il a proposé au patron de l’aider à négocier la concession de trois grands parcs de biodiversité au Laos pour le compte d’une famille pleine aux as, à la tête d’un gros empire financier. Mais le truc s’est emballé, et on a failli y laisser notre peau. Nathalie, Stan et moi.
— Ce qui explique que tu n’étais pas très chaud pour en parler ?
— Écoute, je ne sais pas tout. Le boss nous a dit ce qu’il voulait nous dire, mais il en a gardé sous le pied. Et il est resté marqué. Je connais Stan depuis très longtemps, il sait faire le ménage dans sa tête après n’importe quelle affaire. Mais celle-là, elle lui a laissé quelque chose.
— À toi aussi, visiblement, ajoute Matthias en montrant les mains de l’Israélien d’un coup d’œil.
Moïse réalise que ses mains sont très agitées. Des microdémangeaisons qui trahissent une nervosité soudaine. Doué, le gamin. Apparemment, rien ne lui échappe.
— Je suis vieux. J’ai vécu pas mal de trucs. De toutes sortes. Mais cette affaire m’a bien ébranlé, c’est vrai. Comme toute l’équipe, d’ailleurs.
— Et vous avez fini par trouver les responsables ?
— Une très vieille famille japonaise, pleine aux as. Ce sont eux qui ont déclenché tout ce bordel.
L’Israélien a prononcé ces mots en baissant le ton de sa voix. Il est temps pour lui de sortir de ce souvenir.
— Mais bon, tout s’est bien terminé, c’est ce qui compte, claironne Moïse sur un ton faussement enjoué.
— Merci de m’avoir raconté. On boit un café ?
OceanofPDF.com